Nous partîmes ce dimanche 20 décembre, au
petit matin, en bel autobus israélien, moderne, climatisé, qui nous emmena
jusqu'au poste frontière israélien de rafiakh', où nous accomplîmes sans
difficulté - mais néanmoins durant un certain temps - les formalités de passage
de frontière.
Là, nous nous séparâmes de notre bel
autobus et le contraste entre celui-ci et celui dans lequel nous montions était
le reflet de ce que séparait ce simple poste frontière : deux pays, deux
peuples, mais aussi plusieurs décades de civilisation. Quelqu'un dit en riant
qu'il savait désormais à qui étaient vendus les autobus israéliens en toute fin
de carrière, après plus de vingt ans et un demi million de kilomètres. Il y
avait encore des sièges, mais la crasse empêchait de retrouver quelle avait
bien pu être la couleur originelle, et le moteur tournait. Pour notre malheur
pensai-je sur le moment.
La route vers Le Caire prit plusieurs
heures, au cours desquelles il fut impossible de ne pas se mettre à somnoler,
mais en se réveillant plusieurs fois en sursaut, persuadés que l'accident se
produisait maintenant tout de suite. La route était cahoteuse, les véhicules se
doublaient et se croisaient en déni de toute règle de circulation, et nous
parvînmes à destination sans accident du seul fait de l'ange qui nous
accompagnait.
Nous n'étions pas un groupe. L'agence
israélienne qui afficha fièrement de très longues années en vitrine du Dan
Pnina avant qu'il ne ferme ses portes et soit relégué à l'abandon : "daily
bus to Cairo" avait regroupé dans ce seul véhicule des
voyageurs aux destinations les plus diverses, et à l'arrivée au Caire, le bus
passa d'hôtel en hôtel.
Avant qu'il n'atteigne le nôtre, nous
demandâmes au personnage qui avait sur lui la liste des voyageurs et de leurs destinations
:"comment allons-nous recevoir nos billets de train de demain
soir ?" Quatre billets de wagons lits Pullman, à destination de Louqsor,
commandés et achetés depuis Jerusalem, par le truchement de l'agence. Avec la
plus grande assurance, il nous demanda à quelle heure était prévu le train et
nous rassura : "à partir de 17:00, le délégué de notre agence vous
attendra à la gare et vous les remettra. Endormis par son ton rassurant et
fatigués par douze heures de voyage, nos sens ne nous informèrent pas encore
qu'il y avait ici matière à la plus grande inquiétude. Nous arrivions à notre
hôtel, nous descendîmes et prîmes notre premier contact avec les rues du Caire.
L'hôtel était du même niveau que l'autobus et l'ayant réservé aussi pour le
shabbat, il ne laissait pas présager du shabbat le plus confortable de notre
carrière.
Le lendemain, après un détour par
l'aéroport pour retrouver Emilie et Claude, venus eux de France, nous
commençâmes notre première journée égyptienne.
Le Caire faisait l'effet d'une ville
immense et très populeuse. Les rues très passantes, bruyantes...et dangereuses
tant le mode de circulation était le même que celui déjà vécu sur la route. Le
Caire est la seule ville où les voitures ne prennent le sens giratoire sur une
place que si leur destination s'accorde avec cela. Si le conducteur sait qu'il
devra sortir de la place après en avoir fait presque le tour, il prend la place
à contresens et vise ainsi directement sur sa direction, sans effectuer les
quelques 300° inutiles que le code de la route tente de lui imposer.
Les
autobus passaient avec des grappes de gens accrochés aux portes, pendus à
l'extérieur du bus, et les piétons traversaient au milieu de tout ce chaos. Au
Caire, le ramassage des ordures était effectué par des charrettes à ânes, et
une quantité impressionnante d'immeubles paraissait laissés en cours de
construction.
Le Nil à ce stade de son cours laisse voir
du premier coup d'oeil qu'il est le plus grand fleuve d'Afrique, et du monde,
ex aequo avec l'Amazone. Il fait quelques deux fois la largeur de la Seine, et
même en cette fin de décembre, le traverser provoque une longue exposition au
soleil.
Nous trouvâmes dans les rues bourgeoises
une bien inattendue succession de "boutiques", vers lesquelles
plusieurs rabatteurs tentaient de faire entrer tout individu à mine de
touriste. Là, nous expliqua-t-on sont fabriquées les solutions essentielles des
meilleurs parfums du monde entier, et nous allons pouvoir faire l'affaire de
notre vie et acheter à un prix ridicule un Cartier, un Lancôme ou tout ce que
nous désirerons. Et l'affaire sera meilleure d'autant qu'elle sera rapide et
spontanée, sans réfléchir. C'était en fait notre deuxième contact avec
l'arnaque qui accompagna en fin de compte tous nos contacts avec les égyptiens.
Il n'y eut pas une fois où nous pûmes nous sentir libérés de l'impératif
d'activation du réflexe de survie.
C'est peut-être ce qui induisit en nous
l'idée de récupérer nos billets de train, dans lequel nous devions passer la
nuit, non directement à la gare mais déjà maintenant, en ville, à l'agence de
voyage dont nous avions par chance les coordonnées.
Laissant donc les visites de musées,
pyramides et autres étapes incontournables pour la fin de la semaine, nous nous
mîmes à la recherche de cette agence, que nous trouvâmes non loin, dans un
appartement au deuxième ou troisième étage d'un de ces immeubles cossus qui
bordent les rues du centre ville.
Après quelques minutes d'attente,
auxquelles s'ajoutèrent quelques bégaiements - avec sourire commercial - il
parut déjà clair qu'il n'y avait en l'état aucun billet à nous donner. Mais
c'était en cours. Juste attendre. Nous attendîmes jusque vers trois heures de
l'après-midi où le sourire s'élargit et où on nous recommanda d'aller déjà
directement chercher nos sacs, pour n'avoir plus qu'à aller de l'agence à la
gare. Nous étions jeunes. Et européens. C'était l'Afrique mais nous n'avions
pas encore été présentés. Nous allâmes docilement chercher nos sacs pour
trouver à notre retour l'agence désertée de tout agent de voyage. Ne restait
que le personnel de ménage.
C'est alors qu'Emilie, physionomiste et
attentive, remarqua qu'il y avait encore sur place un personnage, qui n'avait
pas la mine égyptienne, et qui semblait lui aussi attendre. Ce personnage
s'avéra n'être nul autre que le directeur de l'agence israélienne. A nos
réclamations il répliqua que lui aussi avait été non moins roulé que nous.
Réprimant notre tendance innée à l'empathie, nous lui fîmes remarquer,
doucement mais fermement, que nous étions, quant à nous, SES clients.
Il avala sa salive et annonça fièrement que
nous recevrions des billets d'avion pour le trajet vers Louqsor, les billets de
train n'étant plus d'actualité. Il fallut lui rappeler que manquait à sa
proposition la compensation pour la nuit à passer et le dédommagement pour le
dommage moral, et la soirée s'acheva dans une suite de l'hotel Sheraton, en
étage très élevé avec vue imprenable sur le Nil, et dans le sac quatre billets
d'avion pour le lendemain matin.
L'hotel Sheraton était d'excellent niveau
et nous fournit une bien agréable découverte : le kochery, aliment traditionnel
égyptien, végétarien, à base de lentilles, pâtes, tomates, riz et pois chiches,
qui était élégamment vendu dans un kiosque dans le lobby de l'hôtel et qui nous
fut un succulent repas.
Il pleuvait le lendemain sur Le Caire des trombes d'eau et le trajet en taxi pour l'aéroport ressembla presque plus à une excursion en scooter de mer. Le taxi et toutes les voitures alentour dégageaient chacun des trombes d'eau.
Il pleuvait le lendemain sur Le Caire des trombes d'eau et le trajet en taxi pour l'aéroport ressembla presque plus à une excursion en scooter de mer. Le taxi et toutes les voitures alentour dégageaient chacun des trombes d'eau.
Le vol en petit coucou fut moins royal
qu'un mythique voyage en wagons lits Pullman mais il eut l'avantage d'être
beaucoup plus panoramique et de nous permettre de voir de haut à quoi
ressemblent le Nil, son lit et ses alluvions.
L'arrivée à Louqsor ne manqua pas de
pittoresque. A l'instar de toutes les villes d'Asie et d'Afrique, le touriste
se trouve dès sa sortie entouré d'un essaim de chauffeurs de taxi chacun muni
d'un discours plus mirobolant que le voisin. Quiconque sait déjà où il veut se
rendre possède un semblant d'avantage mais risque fort de se faire emmener
complètement ailleurs sous les prétextes le plus fallacieux. Notre chauffeur
avait des airs d'homme du désert de Nubie, avec sa grande jellabah blanche et
sa peau presque noire. Il était fin et silencieux et le trajet en taxi prit
l'allure d'un voyage en chameau à travers les dunes.
Il nous conduisit à notre destination.
Peut-être l'avait-elle impressionné ? Nous avions réservé des chambres au
Winter Palace.
Ce palace de l'époque coloniale avait tout
du concept "grandeur et décadence". Les grooms-serveurs et autres
employés étaient tous vêtus de l'uniforme originel qui semblait n'avoir pas été
lavé au cours des dix dernières années et le tout était à l'avenant.
La latitude de Louqsor, outre être pour
Marianne et moi le lieu le plus austral où il nous a été donné de séjourner,
offrait le spectacle d'une bien curieuse lune, comme horizontale, couchée sur
son croissant, en ce début du mois de Tévet, et ce fut par cette si belle nuit
que nous allumâmes la dernière bougie de Hanouka.
La chambre faisait plus de trente mètres
carrés, était colonialement meublée avec coin salon, coiffeuse, mais salle de
bains datant de Ramsès, et donnait sur des jardins qui avaient dû être impériaux
mais dont l'entretien aurait exigé dix fois le budget alloué. Restait néanmoins
une ambiance de richesse et de noblesse et nous y déposâmes allégrement nos
sacs à dos, après un petit déjeuner "british", pour passer le Nil sur
un pittoresque bac, avant d'enfourcher les bicyclettes qui devaient nous
conduire à la célèbre vallée des rois.
A cette latitude, aucun signe d'hiver si ce
n'est la température, heureusement non étouffante. Le trajet passait par la
campagne et nous découvrîmes pêle-mêle les majestueux et les plus piteux
vestiges de l'Egypte ancienne. Les restes en ces alentours du Nil,
tant de l'archaïque méthode d'adduction des eaux, que de la non moins archaïque
- biblique ! - méthode de fabrication des briques à base de paille et terre
séchée, nous renvoyaient au douloureux passé de nos ancêtres, esclaves en ces
lieux et très probablement affectés aux gigantesques constructions qui
continuent de dominer majestueusement le paysage.
Là, tombeaux des Pharaons, à Gizeh et à
Saccarah, pyramides. Là non loin, le très fameux temple d'Abou Sinbel, dont la
construction du barrage d'Assouan en 1960-1971 exigea le déplacement, ce qui fut un
des plus éclatants triomphes posthumes de l'Egypte de l'antiquité : le temple est
dédié au dieu du soleil et comprend un long couloir au fond duquel sont assises
quatre divinités. Une fois l'an, depuis des siècles, le soleil s'engoufre
jusqu'au fond du couloir, et éclaire une après l'autre les quatre statues. Les
savants mathématiciens du vingtième siècle réussirent "presque" leurs
calculs : le temple réinstallé quelques dizaines de mètres plus loin a été
scrupuleusement reconstruit de manière à préserver le phénomène, mais le soleil
ne balaie plus depuis que deux des quatres statues....
Nous visitâmes du mieux qu'il fut possible,
l'effort touristique de l'Egypte évoquant plus les faibles moyens d'un pays du
tiers monde que le souci de faire connaître son glorieux passé au monde entier.
Glorieux passé comme on sait enfoui sous le sable et l'amnésie (« il
frappa l’égyptien et l’enfouit dans le sable » Exode 2). Ce n'est que grâce
à Champollion qu'il est de nouveau possible de lire les hiéroglyphes, dont les
égyptiens eux-mêmes avaient oublié le langage.
C'est au cours d'une de ces visites qu'il
nous fut donné de rencontrer Tournevis, aide-secrétaire du mémorable architecte
Numérobis d'Astérix et Cléopâtre, réincarné en "guide", qui faisait
"visiter" l'intérieur des pyramides, pompeusement équipé d'une boîte
d'allumettes et d'une liasse de journaux, un journal enflammé jeté à l'intérieur
remplaçant "avantageusement" (à ses yeux) le plus sophistiqué des
éclairages. Les malédictions qu'il proférait à l'encontre de quiconque
choisissait de se passer de ses services restèrent malheureusement au delà du
seuil de notre compréhension.
La visite du Caire - où nous revînmes -
inclut outre les fameuses pyramides flanquées de leur sphinx - une visite
dans une fabrique de tapis, où la dextérité de charmants bambins assis au
métier à tisser alors qu'ils ne paraissaient pas avoir plus de quatre ans nous
fut abondamment vantée : la petite taille de leurs mains permettait très
certainement un tissage des plus fins (ainsi qu'un prix de revient imbattable),
une visite mémorable au sommet du minaret d'une mosquée où nous découvrîmes en
haut de l'escalier....qu'il n'y avait aucun parapet, un lourd regard sur les
conditions de vie des habitants des catacombes et des jonques le long du Nil,
le métro glorieusement français, un musée du papyrus, et encore plusieurs
étapes.
Le musée national du Caire - bien que
recevant par hasard le même jour que nous la visite de l'illustre président de
la république française - n'avait malheureusement pas pu être nettoyé, ni
d'ailleurs aménagé, et nous dûmes le visiter "en l'état".
La très célèbre synagogue au nom de Ibn
Ezra, ainsi que sa encore plus célèbre gueniza, à elle attenante, et dans
laquelle furent retrouvés nombre de documents d'une valeur historique
inestimable nous impressionnèrent, mais nullement par l'état de leur entretien.
Nous nous approchions de Shabbat. Lors de
notre première nuit, nous avions eu le temps de repérer non loin de l'hôtel une
pâtisserie qui s'avéra, bien qu'authentiquement orientale, fabriquant sa
marchandise au moyen d'un beurre qui pouvait bien à l'odeur être normand. Les gâteaux
permirent d'aider à faire passer la pilule du triste niveau de l'hôtel.
Nous l'avions peut-être choisi du fait de
sa proximité de la synagogue du Caire encore en "activité", où
m'attendait une bien singulière surprise. La surprise ne provient pas tant de
la situation que de sa concomitance avec mon rêve de la nuit du vendredi soir,
où je me rêvai en train de lire la Torah alors que je n'étais pas prêt. Nous
arrivâmes au matin dans une synagogue quasiment déserte, où priaient à faible
voix un tout petit groupe de personnes âgées. Ils nous accueillirent avec
réserve et la tefila allait bon train quand soudain entrèrent quelques nouveaux
arrivants, trois ou quatre, visiblement israéliens. Leur entrée suscita un
double mouvement. De joie dans un premier temps : leur entrée faisait atteindre
minyan et il devenait possible de sortir la Torah, chose qui paraissait un
évènement. Avec empressement, celui qui dirigeait la prière entonna les chants
de la sortie de la Torah, ils ouvrirent l'armoire aux sifré Torah ( qui
renfermait un nombre impressionnant de rouleaux, sur plusieurs étages) , en
sortirent un, le promenèrent dans la synagogue parmi les fidèles...et la joie
céda la place à l'embarras : il allait falloir maintenant lire la Torah ! Je
rencontrai alors le rêve de la nuit auquel je n'avais pas accordé assez
d'interêt, puisque j'étais effectivement très insuffisamment prêt...mais le
seul sur place à pouvoir se lancer. Nous étions Shabbat paracha Shemot et je
connaissais providentiellement une partie de la paracha...que je "lus"
aidé de Claude affecté au suivi.
La soirée fut assombrie par le seul
véritable incident nationaliste de ce voyage. Déjà lors d'une des visites de
pyramides nous avions croisé un groupe d'individus qui nous avaient toisé de
façon fort désagréable et hostile, individus que je m'étais imaginé syriens
(mais sans aucune base solide). Ce soir-là, en excursion vers l'hotel Mariott,
dans la rue, aux alentours de l'université, et bien qu'il fit noir, nous fûmes
bruyamment tancés de mots qui incluaient "yahoud", et j'enlevai la
kippa que je portais.
Même si je ne garde de ce voyage aucun
souvenir d'aménité ou de convivialité, cet épisode a aussi été le seul, aux
brèves excursions dans le Sinaï près. La première intifida venait de débuter
mais elle n'était pas encore très médiatisée et la population égyptienne n'en
savait probablement encore rien.
Pour notre bonheur. Nous avons un accord de paix avec l'Egypte, mais il ne fait pas pour autant de nous, israéliens, les meilleurs amis des habitants de cet antique pays.
Pour notre bonheur. Nous avons un accord de paix avec l'Egypte, mais il ne fait pas pour autant de nous, israéliens, les meilleurs amis des habitants de cet antique pays.
