Il semblerait que la paracha "guimel" du midrach rabba sur le premier chapitre de Bamidbar (les Nombres) soit sous le signe d’un sujet qui la parcourt du début à la fin. Un sujet abordé sous de multiples facettes.
Une constatation tout d’abord “historico- critique” : nous ne saurons jamais qui a compilé le midrach rabba (même si la tradition des chercheurs attribue les six premières parchiot à Rabbi Moshé hadarchan de Narbonne 11ème siècle et la suite au midrach tanhouma mais c’est hypothétique et vague), de la même manière que nous ne saurons jamais qui se tient derrière la Torah que nous lisons. Mais des exemples comme celui de ce thème qui parait bien englober toute la paracha sont quand même peut-être le signe que ces compilations, comme disait Lévinas, ne sont pas les « alluvions de l’Histoire ». Ceux qui ont compilé n’étaient pas quelconque imprimeur, mais étaient au moins intelligents, si ce n’est profonds, si ce n’est instruits, si ce n’est pourvus d’un savoir et d’une capacité de réflexion certains. Et si nous désignons Rabbi Moshé hadarchan, par ailleurs souvent cité par Rachi, le mérite lui en revient. Je regrette de n’avoir pu étudier chez lui.
Je vais donc essayer de présenter ce thème sur base du texte que j’avais écrit début juillet, auquel vont s’ajouter quelques éléments puisés dans les deux textes que j’avais auparavant rédigés sur la même paracha, ainsi que dans les éléments issus de notre dernière séance d'étude.
1. Le sefer bamidbar s’ouvre ce qui a l’apparence d’un décompte du nombre des bné Israël qui vont entrer en Israël une fois achevées les quarante années dans le désert.
Il s’avère qu’au-delà de ce simple recensement, la Torah nous raconte ici une véritable révolution : un nouveau peuple est né, s’est dégagé de l’esclavage d’Egypte, pays dans lequel s’est constitué le peuple sur une période de 210 ans, et s’apprête à s’installer comme peuple souverain d’un pays…déjà peuplé.
Cette révolution en fin de compte n’est pas que le récit d’une situation historique, appartenant au passé. Peut-être se reproduit-elle de nos jours, quand les juifs quittent leurs pays de naissance et dans lesquels ont vécu « en attente » leurs ancêtres, parfois pendant deux mille ans, dépourvus souvent de nationalité et de droits.
La Torah ne ferait ainsi pas que raconter le récit historique d’évènements s’étant produits, mais apparaitrait ici comme décrivant peut-être un phénomène générique, phénomène caractérisant le peuple juif : d’où surgit-il ? Qui en fait partie ? Qui en devient exclu ? Et quelle est cette installation sur la terre de Canaan ? Phénomène qui s’applique à la situation de la sortie d’Egypte suivie des quarante ans dans le désert, mais non moins situation dont cette sortie ne serait que le paradigme. Situation que d’une certaine manière nous vivons aujourd’hui.
La Torah aborde dès le début de ce quatrième livre un des aspects de cette révolution et semble donner un avertissement : le peuple va être radicalement différent des peuplades qui résident dans toute cette partie du globe. Il s’agit d’un peuple monothéiste, dans lequel on ne pratique ni l’idolâtrie ni les offrandes humaines. Il s’agit de « upgrading » de l’humanité.
Situation encore une fois similaire à celle que nous connaissons aujourd’hui dans laquelle l’état d’Israël se crée comme entité différente des peuples l’entourant, tous musulmans ou chrétiens, en particulier par la religion pratiquée par la majorité de ses habitants, par l’attachement aux principes de la démocratie, et dans laquelle se produisent quelques avancées notables (réinstauration de l’hébreu comme langue maternelle, renaissance de la vivacité de l’hébreu, accueil et intégration de très grande quantité de migrants (re)venus des quatre coins de la terre, et « start up nation », ainsi qu’avancées médicales et scientifiques magistrales).
La révolution se fait sur plusieurs plans. Il s’agit d’établir une souveraineté, c’est à dire que les individus qui n’ont pour la majorité écrasante d’entre eux qu’un passé de subordination (esclaves en Egypte, discriminés dans certains pays pour le passé récent), vont devoir installer les structures de leur société. Au niveau de la réalité historique biblique, ce sera loin d’être hasardeux ou spontané et laissé à l’initiative de ses dirigeants : la Torah fournit les bases des données de l’organisation interne, répartition des parcelles de propriété, gestion de l’économie (essentiellement lois relatives à l’agriculture, lois relatives à la monnaie et à l’emploi des travailleurs), organisation du pouvoir (répartition des rôles respectifs de l’église et de l’état).
Ici aussi il y a similitude avec la création de l’état d’Israël qui a dû créer des fonctions auxquelles les juifs n’avaient généralement pas eu accès dans leurs pays d’origine (fonctionnariat, justice, police, et organes du pouvoir).
2. Le premier plan traité par le texte est donc celui d’une révolution organisatrice interne au peuple, préalable à l’installation sur la terre : la tribu de Lévi se voit attribué un statut singulier. Les descendants de ce troisième fils du patriarche Yaakov devenu Israël reçoivent un rôle qui depuis les débuts de l’humanité était dévolu aux aînés, le rôle de prêtres et affectés aux services divers de la divinité.
Ce rapport à la divinité semble une véritable création, une véritable révolution. Même si la Torah - et les textes divers permettant de connaître - ou de reconstituer…ou d’imaginer - la réalité de l’époque mentionnent l’existence de prêtres (Poutifar en Egypte, Ytro en Mydian) et témoignent de quelques pratiques religieuses, on ne voit pas que telle situation ait existé ailleurs, qu’une tribu particulière du peuple ait héréditairement l’exclusivité du service divin. Il y a toujours eu des castes, il y a des pays où elles existent encore aujourd’hui mais le rôle confié aux lévites parait spécifique.
Le texte dit clairement que, le monde appartenant à son Créateur, tout engendrement végétal, animal ou humain premier lui appartient. Dans le peuple juif, ces prémices, ces aînés ne vont pas être donnés ou sacrifiés à la divinité, mais la Torah comprend la manière de pratiquer cette allégeance aux plans zoologique et végétal, et toute la partie humaine va être gérée par un basculement depuis les aînés au crédit - et au devoir - des enfants de Lévi, (cohanim pour les descendants de Aaron, lévites pour le reste de la tribu). Ils ne reçoivent pas de terrain cultivable, ne travaillent qu’au service du temple….et détail loin d’être insignifiant : ils reçoivent le contrôle sur une autre institution novatrice, celle des villes de refuge, prévues pour donner refuge au meurtrier involontaire afin qu’il échappe au « vengeur de sang ».
Notre chapitre consacre une importante partie à la réflexion sur ce rôle réservé aux cohanim et aux leviïm. Ce serait une des raisons d’après le midrach du « surdécomptage ». On ne fait pas que compter les enfants de Lévi plusieurs fois, on les compte plus en détail que ne sont comptés les enfants des autres fils de Jacob. On dit les noms de leurs chefs de famille, on détaille le lieu de leur emplacement dans le camp, on détaille leurs fonctions, comme si on essayait de maximaliser leur place dans le peuple, dans la nouvelle société que la Torah cherche à instaurer.
Y a-t-il similitude dans notre présent avec cette révolution ? L’état d’Israël doit-il être un état comme les autres ? Tout le monde se souvient de la satisfaction de Ben Gourion à apprendre qu’il y avait des voleurs et des prostituées en Israël. D’un autre côte, même s’il faut rester pragmatiques et prendre en compte qu’une collectivité quelle qu’elle soit incluera des déviances, peut-être le peuple juif devrait-il apporter quelque chose de nouveau (« anunciamos algo nuevo » chantait Paco Ibañez).
Les harédim sont-ils la version moderne des lévites aujourd’hui qu’il n’y a plus ni temple ni arche sainte ? Ces individus voués à la Torah et prétendant pouvoir de ce fait être exemptés d’un quelconque devoir civil ou militaire sont-ils la version moderne - à moins que ce ne soit la caricature - de ce système social inégalitaire proposé (ordonné) par la Torah ?
Au niveau de leur instauration, ces changements ordonnés par la Torah étaient-ils novateurs ? Faisaient-ils progresser le peuple ? L’humanité ? Ou n’étaient-ils que des adaptations exigées par le passage de la situation d’esclavage à celle de souveraineté ?
3. La Torah est-elle détentrice de la forme optimale de la société humaine ? Au plan organisationnel, économique, politique, et éthique ? Ou n’étant qu’un conglomérat de textes divers ne serait-elle que le reflet d’une époque ?
Ne manquent pas dans le paysage médiatique contemporain les voix qui la considèrent comme périmée, soit du seul fait de son ancienneté - la rendant archaïque ipso facto - soit du fait de son caractère religieux.
Les intellectuels juifs de langue française faisaient en 1984 un collogue intitulé « modèle de l’occident » dans le but d’affronter la lourde question de la pertinence de la Torah au XXème siècle. Le précédèrent et lui succèdèrent d’autres colloques abordant d’autres facettes de ce problème, et encore il y a un mois se tenait au centre Begin à Jerusalem une nouvelle mouture de rencontre intellectuelle juive israélienne sur le thème « Bible au présent ». Si la réponse à la question de l’actualité de la Bible n’est pas univoque, le sujet, lui, reste actuel.
Ceci, face à un monde ultraorthodoxe pour l’intérieur du peuple, ou à un fondamentalisme musulman, que beaucoup préfèreraient ne pas voir, ou ne pas avoir à cotoyer dans le monde environnant.
4. Le midrach, en page 58 de l’édition Mirkin (ג,ח) se penche sur une des particularités de ce dénombrement : le fait que ne sont pris apparemment en compte que les mâles. Le texte disant : « fais le dénombrement des enfants de Lévi, selon leur descendance paternelle, par familles, tous les mâles, depuis l’âge d’un mois » (Nombres 3, 15).
Pourquoi les hommes et pas les femmes questionne « de front » le midrach, signe peut-être qu’on n’a pas seulement affaire à un texte lui-même reflet d’une donnée historique et que l’on pourait laisser de côté en disant « pas étonnant que la Torah ne mentionne que les hommes. À cette époque, les femmes ne comptaient pas ». Ou en disant : « les rabbins ont toujours pensé comme ça ».
Non. Le midrach (les rabbins du midrach ou Rabbi Moshé hadarchan et ses élèves) incontestablement s’arrête et n’accepte pas. Et questionne : Pourquoi ne pas compter les femmes ?
Mais voilà qu’il propose une réponse pour le moins indigeste à nos yeux et à nos oreilles de modernes, post émancipation des femmes (dans CERTAINS pays….n’oublions pas le bémol qui s’impose face à une tendance à idéaliser l’époque moderne par comparaison avec le passé).
Pourquoi les hommes seulement ? « Parce que eux seuls font honneur au Créateur ». (Sic p.59).
Réponse presque pire que le texte lui-même.
Va-t-on en rester là ? Va-t-on balayer d’un revers rageur de la main, ce texte poussiéreux et ces rabbins misogynes ? « On a quand même avancé au chapitre sociétal. On n’en n’est quand même plus là » serait-on tentés de dire.
Really ?
Il y a effectivement des femmes opprimées, voilées, mais pas chez nous, pas dans notre société moderne!
Really ?
Et si on laissait de côté justement cet appât de regarder la question sous un angle uniquement pseudo historico critique et qu’on essayait d’approfondir ?
Le midrach, novateur dans son arrêt sur la question, est moins performant dans sa première réponse. Même si on regarde de près la citation sur laquelle il s’appuie (Psaumes 127, 3), de laquelle ressort que les femmes comptent…il est clair que ceci n’est qu’a posteriori.
Apparemment lui-même insatisfait, le midrach continue à investiguer à partir d’un dénombrement antérieur du peuple, celui de la descente en Egypte dans la Genèse, et signale que Yokhéved, fille de Lévi, et mère de Myriam, Aaron, et Moïse, est, elle, comptée parmi ces 70 qui ne sont que 66 quand ils descendent en Egypte encore avant l’esclavage.
Mais cela ne fournit pas de réponse suffisante à la question. Ainsi, tous les 68 autres ne sont-ils pour la plupart que des mâles.
Ce n’est pas qu’aucune femme ne soit prise en compte. Serah’ fille de Asher fait par exemple aussi partie du compte. Mais à part elle - et donc Yocheved - ne sont mentionnées que les « mères » ( Rahel, Lea, Bilha et Zilpa, mais aussi « la cananéenne » mère de Shaül, et Osnat, femme de Joseph. Ces dernières mentionnées, non comptées). Seules Yokheved et Serah’ sont ainsi dans le compte.
Nous avons donc une Torah qui apparemment n’exclut pas les femmes - puisque bon nombre d’entre elles sont mentionnées et honorées - mais ne les inclut pas dans les comptes de population.
Il y aura ainsi 600000 personnes comptées…mais il ne s’agit que des hommes entre 20 et 60 ans. Pas de femmes. Pas non plus d’enfants, adolescents ou personnes âgées remarquera-t-on. Constatation qui pourrait nous amener à chercher la clé de la distinction en usage ici. Les recensements (des 70, des 600000 trois fois) seraient peut-être limités à la capacité au travail physique et à l’activité militaire ?
Serait-ce une réponse suffisante ? Peut-être pas.
Doit-on continuer à chercher ? À mon sens, résolument oui. Rejeter tout le sujet pour cause d’anachronisme me parait trop hâtif et illusoire. Il est incontestable qu’une société qui donne aux femmes une place en miroir de la place donnée aux hommes est meilleure et plus avancée que celle qui les ignorerait ou les opprimerait, mais soulignons quand même que la Torah ne manifeste pas d’intention ou de déclaration humiliante à l’égard des femmes.
Peut-être contentons-nous en l’état de notre étude à accepter comme réponse ce sur quoi se termine le paragraphe (ce qui nous permet de le sauver de la poubelle ou de l’autodafé) : « dit Rabbi Lévi : l’Eternel a créé le monde en sept jours et en a mis en valeur un, le shabbat. Il a créé les nations et a mis son dévolu sur une, Israël, a créé les pays et en a choisi un, Israël, a créé les années et en a mis en exergue une, la shemita… a créé les tribus et en a choisi une, la tribu de Lévi».
Ceci peut servir de source majeure d’éclairage. Comme si nous expliquait Rabbi Lévi : Nous avons donc face à nous exprimé par le texte biblique un mode sélectif et non égalitaire. Rien ne dit que ceux qui ne sont pas mentionnés sont inférieurs, qu’ils soient telle terre, telle nation, telle tribu ou tel genre.
Peut-être doit-on en retirer matière à réflexion sur la consécration de l’égalité au sommet de l’échelle des valeurs sociales ? Lévinas s’identifie à la tendance à préférer l’inégalité à l’égalité qu’il juge illusoire et trop superficielle. L’inégalité paraîtrait opprimer certains au contraire de l’égalité. Mais cette dernière existe-t-elle ? Ne vaudrait-il pas mieux réussir à instaurer un mode où chacun reçoit ce dont il a besoin, même si c’est (et c’est toujours..) différent de ce dont a besoin son voisin ?
Ceci, le fait que la Torah, dans ce qui parait être la recherche d’un monde meilleur, prenne en compte inégalement les différentes catégories, humaines, animales, ou végétales, ne permet pas encore d’exempter tous les régimes de l’Histoire qui ont mis les femmes hors champ, mais permet de trouver une ouverture à cette difficulté posée par notre verset.
5. La fin de la paracha réexamine la question de la sélection, de qui est compté et qui non, en expliquant : on compte non uniquement les enfants mis au monde mais ceux qui mettent eux-mêmes au monde une descendance. Ce qui explique l’absence de Nadav et Avihou dans le compte final. Ils ont été exclus, n’ayant pas eu d’enfants…
Revenons un temps sur leur exclusion…étudiée en détail dans un des deux textes précédents. Nadav et Avihou ainsi que les aînés des familles de Léviim par lesquels se clôt toute la paracha sont peut-être, au-delà de leur histoire personnelle, les paradigmes de qui ne devrait pas être prêtre d’Israël…ce qui impliquerait quand même une barre d’exigence et d’éthique placée bien haut, au-delà presque des capacités humaines, et en tout cas bien au-delà de la réalité.
Le livre de Simon Claude Mimouni qui retrace huit siècles de l’histoire d’Israël (entre le sixième siècle avant l’ère chrétienne et le troisième après) et qui a pour sous-titre « des prêtres aux rabbins » montre comment ce projet de la tribu des prêtres était presque irréalisable, ne résista pas aux aléas de l’Histoire, ou était adapté à une époque et non à la suite de l’histoire.
C’était un thème cher à Manitou, celui de la diversité des époques, et de la capacité à s’apercevoir qu’une époque est révolue, que les temps ont changé. Manitou parlait ainsi de l’époque des « pères » qui était différente de celle des « fils », de l’époque de la prophétie qui n’eut qu’un temps, et attribuait aux rabbins la capacité de « diagnostiquer » leur époque. Aurait-il interrogé notre époque actuelle entre autres concernant le rôle des rabbins ?
Est-on aujourd’hui à la veille de la fin de la période des rabbins ? On serait tentés de se le demander quand on voit combien ils semblent avoir disparu du paysage, ou combien n’être pas à la hauteur de la situation actuelle du peuple juif.
6. L’avant-dernier paragraphe de la paracha traite d’une particularité du texte biblique (découlant de la massora - qui est un regard critique remontant à Ezra (sixième siècle bce) : il reprend les endroits où les lettres ou un mot entier du texte biblique sont ponctués…alors que le texte de la Torah est entièrement non ponctué. Cette étude longitudinale semble déboucher sur un dénominateur commun : les nikoudim (ponctuations) apparaîtraient comme signes d’ambivalence, comme si le texte voulait/devait témoigner d’une ambivalence qui n’apparait pas dans les mots (exemple dans notre paracha guimel où à la compilation du dénombrement : le nom Aaron est ponctué, ponctuation que le midrach explique comme le signe d’une ambivalence de l’auteur (divin) du texte biblique lui -même : Aaron n’a pas fait lui-même ce dénombrement et simultanément il est inapproprié de l’en exclure, de ne pas mentionner son nom) ou d’une ambivalence humaine au regard de ce que le texte - biblique/révélé - exprime (en Bamidbar 21 au sujet de la victoire contre les amorréens. C’est un chant de victoire qui relate qu’ils ont éte poursuivis par Israël “jusqu’à Medva” qui est un endroit bien trop éloigné géographiquement. Le mot Medva est ponctué et le midrach explique cette particularité comme le signe d’une ambivalence hébreue au sujet de cette poursuite, comme si il y avait eu au sein du peuple des partisans de s’arrêter plus tôt face à d’autres voix plus radicales.)
Ces ponctuations seraient peut-être comme un prolongement de ce que le midrach sur le « non compte » des femmes venait apporter : vivre aujourd’hui sur base d’un texte « venu d’ailleurs », qu’il ait été révélé ou qu’il appartienne à une toute autre époque que la nôtre soulève des questions, des contradictions, peut même indigner. Le midrach semble suggérer une attitude critique mais non exclusive, à mi-chemin entre inclusion et retranchement.
Toute la difficulté consisterait peut-être à trouver cet équilibre, entre une adhésion au texte et à la tradition, et la vie dans le monde d’aujourd’hui, à mi-chemin entre ceux aux yeux desquels TOUTE la Torah est un texte révélé- et sacré à ne modifier à aucun prix, et ceux qui la repoussent comme archaïque et appartenant à un passé révolu.
Et la paracha se ferme sur un dernier paragraphe qui reprend ce compte des léviim, pointe une difficulté (une contradiction au sujet du nombre affiché dans le texte) et propose une solution…qui ne tient que peu la route. Peut-être nos sages en étaient-ils eux-mêmes conscients ? Peut-être tentent-ils ici de nous rappeler que toute cette arithmétique des dénombrements d’Israël, au temps de la création du peuple, au temps de la sortie d’Egypte, au temps d’aujourd’hui, ne visent pas la vérité absolue (tous ces nombres « chiffres ronds » seraient peut-être l’indice de leur inexactitude…) mais sont une façon d’aborder la difficile question, une des peut-être plus difficiles questions de la pérennité de l‘histoire juive, celle du « qui en fait partie, qui la quitte, qui s’en trouve exclu »….
