Situation
un peu surnaturelle dans laquelle on s’apprête à fêter la fête de la liberté
depuis le fond des abris dans lesquels on sera un peu engoncés, sous terre,
derrière portes d’acier et murs de béton épais.
Fête de quelle liberté ?
Fête de la sortie d’Egypte.
Celle d’il y a 3500 ans ?
Beaucoup ne « calculent » même pas cet
anachronisme.
Pessah’ 2026 n’a à leurs yeux aucun lien avec
cette histoire ancienne. Les esclaves d’aujourd’hui seraient les palestiniens
faisant de nous leurs oppresseurs lira-t-on plus couramment dans la presse
internationale. Les israéliens devant se libérer ? Eux qui sont les agresseurs.
N’ont-ils pas attaqué l’Iran ? Envahi le Liban ? Ne conservent-ils pas une
énorme présence militaire à Gaza après y avoir tué des dizaines de milliers
d’innocents ?
Et pourtant.
Fêter Pessah’ par ce que cette fête a d’actuel,
dans un passé très récent, comme celui du million de juifs russes qui n’ont été
libérés de leur aliénation qu’en 1990, comme celui des juifs éthiopiens, et
comme celui des rescapés de la shoah.
Fêter Pessah’ pour son caractère de fête de
l’affirmation individuelle et collective de la spécificité de la judéité. Fêter
Pessah’ en diaspora comme en Israël en lisant le soir du seder dans un même
texte écrit il y a deux mille ans et le récit de la fondation du peuple juif,
et le récit de pans de son histoire au fil des siècles, et clôturer ce seder
par la phrase « l’an prochain à Jérusalem rebâtie » comme l’ont dit tous les
juifs année après année où que ce soit dans le monde.
Le peuple juif maintient ce rite depuis des
millénaires.
La haggadah de Pessah’ a été lue en Judée il y a
deux mille et quelques années, en Espagne jusqu’à l’expulsion des juifs en
1492, en France du moyen âge, à Paris, à Troyes, à Rouen, à Carpentras, en
Pologne, en Turquie, en Ethiopie, en Ouzbékistan, dans les camps de
concentration nazis, et au 21 -ème siècle, le même soir, le même rite.
Rite du souvenir, rite de l’enseignement au fil
des générations.
Rite d’une mémoire plus longue que celle qui
fait se souvenir que la guerre d’Israël face à l’Iran aurait été déclenchée il
y a un mois par Israël, une mémoire de poisson rouge qui ne fait que voir
Israël comme envahisseur du Liban, une mémoire/amnésie qui ne voit Israël que
comme une puissance colonisatrice et qui a complètement occulté par quels
réfugiés et pauvres hères a été fondé cet état il n’y a qu’à peine cent ans.
Nous mangerons des matzot mercredi soir. Les
juifs du monde entier mangeront les matzot qu’ont mangé les juifs sans
discontinuer année après année depuis trois mille cinq cents ans.
Et ils ont pour tâche non seulement d’en manger,
mais aussi de se rappeler la raison de les consommer, et non moins de
transmettre à leurs enfants la raison actuelle de continuer à en manger.
Les juifs de demain ne sont juifs que dans la
continuité du judaïsme de leurs parents. La continuité d’une mémoire collective
vieille comme le monde.
La haggadah, rédigée en hébreu il y a deux
millénaires, utilise la langue parlée aujourd’hui à Jérusalem et dans tout
Israël.
Et le miracle d’Israël est dans le fait qu’alors
qu’enfant juif en France je ne pouvais qu’ânonner ce texte, ainsi que tous les
enfants juifs du monde, éparpillés et ne comprenant pas cette langue, mes
enfants et petits-enfants, dans le sillage de leurs grands-parents et arrière grands-parents,
venus en Israël de Pologne, de Turquie, de France et du Maroc, parlent,
écrivent et rêvent en hébreu.
Le miracle de la création de l’état d’Israël est
de redonner une nationalité à cette énorme bibliothèque d’étude et de savoir,
demeurée apatride si longtemps.
Le
talmud écrit à Babylone en l’an 300, le michné Torah et le guide des égarés de
Maïmonide écrits en Egypte en 1200, les commentaires de Rachi écrits à Troyes
en 1080, le ben Ich haï écrit à Bagdad en 1850, le méam loez compilé à Istanbul
en 1730, le commentaire de la haggadah de Pessah’ écrit par Rabbi Moshé Pisanté
et publié à Constantinole en 1540, le choulh’an aroukh écrit à Safed en 1530 et
son complément, écrit par le Remah à Cracovie dans les mêmes années, tous
écrits en hébreu (ou en araméen), ont maintenant acquis une patrie dans
laquelle ces textes sont lus et enseignés dans les écoles primaires, les lycées
et les universités à des enfants et des adultes desquels l’hébreu est la langue
maternelle.
Fasse le ciel que nous conservions cette
mémoire, commutée en savoir, et que nous sachions transmettre aux générations
futures non une archéologie juive et des cimetières, mais une raison moderne
d’être juifs. Entre
autres en Israël.
Pessah’ cachère vesameah’.