dimanche 4 janvier 2015

Servandoni - Troisième volet. De l'adolescence à l'âge adulte.



 Quand ont débuté ces activités et rencontres hebdomadaires du samedi après-midi à Servandoni ? Aux bonnes périodes, il y avait en parallèle cours pour les adultes - précédé de la priére de minha ? Je dirais oui, ayant le souvenir d'avoir en cet endroit appris un air de "Avraham yaguel, Ytshak yeranen Yaakov ouvanav yanoukhou vo" - et activités pour les jeunes enfants, puis arvit et la havdalah que je revois – et surtout entends…si ce n’est « m’entends-je »… - encore très clairement, autour de l'escalier dans la bibliothèque. Je suppose que l’intention était dès le départ d’encourager les jeunes et, progressivement, je dirigeai régulièrement l’office, ou la havdalah.

Je dirais que ces activités, qui ont créé autour d'elles une sorte de mini communauté, ont commencé dans les années 68-69, apparemment sous l'impulsion de Suzy Daniel et André Ullmo.

Cette communauté n’en était pas une, en ce sens qu’elle n’avait aucun comité ou infrastructure, et elle n’avait à ma connaissance d’autre définition que d’être constituée de transfuges de la rue Copernic.











Transfuges soit par envie d'un rite plus hébréo phone que celui en vigueur à la maison mère, soit par préférence géographique ou sociale, soit du fait de « l'institut international d’études hébraïques », à vocation de formation de rabbins libéraux, et qui était le véritable et central lieu de cet endroit du 20 rue Servandoni, le talmud Torah n’étant que le sous-produit. Une certaine proportion des participants de ces samedis après-midi, moi y compris, y suivaient tel ou tel cours. J'y ai perfectionné mon hébreu, l'ai préparé pour l’épreuve « deuxième langue » du bac au cours de l’année de Terminale, j’y ai étudié et reçu des bases grammaticales très solides - par le livre de Ben Méïr et la grammaire Weingreen - mais peut-être non moins grâce aux professeurs ? -. J'ai le souvenir de cours de Psaumes avec Daniel Sznajder, de cours d'histoire avec Patrick Girard. Par qui les cours d'hébreu ?  Daniel ? Françoise Rameau ? J'ai aussi suivi au fil des ans, dans le même endroit mais en cours du soir, des cours de talmud, avec David Benaïem je crois, et un certain Afik (ces deux étaient des chelikhim de l’agence juive, en poste à Paris. Comment et par qui avaient-ils été contactés ?), et aussi des cours de midrach donnés par Irène Gozland, par ma mère puis repris un temps par moi après son départ en Israël.

Je constituai ainsi petit à petit là-bas ce qui fut le bagage de base de mon judaïsme, qui me permit de commencer à transmettre et à enseigner. Cet apport fut paradoxal. Il fut ainsi varié et très consistant (je savais ainsi presque par cœur plusieurs chapitres de la Torah, je connaissais l’usage de Rachi, j’avais une formation au midrach, au talmud, je savais lire dans la Torah, diriger un office), mais je gardai, presque jusqu’à ce jour, une sorte de sentiment d’infériorité par rapport à ceux qui s’étaient formés dans les cercles de l’orthodoxie. Ce sentiment tient, à mon avis, aux points sur lesquels s’accrochait (et s’accroche encore) le judaïsme libéral : celui qui y grandi(ssai)t ne recevait aucune consigne de cacheroute ou de halakha dans quelque domaine que ce soit, et surtout n’était que très mal formé aux rites de pratique individuelle que sont par exemple le loulav, la tefilat haderekh, ou encore les tefilines. Je ne sais plus à quel âge je découvris l’existence de ces dernières, mais je découvris le même jour la honte et la colère de n’en avoir jamais entendu parler auparavant, moi qui avais suivi si on peut dire le cycle d’études le plus complet que l’union libérale avait à offrir.
En y réfléchissant c’est un aspect un peu paradoxal de ce judaïsme, qui s’adresse à des gens qui sont des produits de l’assimilation façon Napoléon : soyez israélites à la maison, et soyez comme tout le monde dehors, parmi les français. Or, ces juifs libéraux ne reçoivent pas de leur communauté ce dont ils auraient peut-être énormément besoin : les outils indispensables à la tenue d’une maison juive, avec ses rites.

Cette communauté se réunissait donc tous les samedis après-midi et, petit à petit, se mit à élargir ses activités. Il y eut les offices des fêtes de Tichré ( en France, on disait tichri..) et personne ne peut avoir oublié ce kippour de 1973 où nous apprîmes en « live » - et bien avant internet ou les téléphones portables - que la guerre avait commencé en Israël, il y eut le séder du deuxième soir de Pessah' (où nous commîmes l'erreur de commander la nourriture chez tel traîteur dont je tairai le nom par pudeur, et dont les gateaux-éponges sèches ne purent servir qu'à essuyer la table..), il y eut la malencontreuse chute dans l'escalier d'une dame âgée au moment de la havdalah, chute qui fut heureusement sans conséquences funestes.

et il y eut surtout l'alyah : me trompé-je en disant que 90% des habitués de ces activités (Gozland, Weill, Mallah, Caën, Daniel, Pisanté, Siac, Sabbah qui oublié-je ?) se sont ensuite installés en Israël ? Coïncidence ?

Rapidement, il y eu aussi les activités de l'après shabbat. Nous étions arrivés à l’âge où l’on sort le soir, et nous poursuivions ainsi la soirée ensemble, au cinéma ou au café théâtre…ou encore au café tout court. Le choix n’était pas toujours chose facile. Nous avions ainsi quelques séances d’affrontement entre partisans de souhaits opposés, jusqu’à la mémorable fois où nous reçûmes… un seau d’eau, lancé anonymement depuis un étage élevé où une « bonne âme »  - voilà enfin une manifestation en bonne et due forme des non-juifs de l’immeuble, voilà la preuve indiscutable de leur existence ! - dût considérer que nous étions trop bruyants et que quelqu’un se devait de nous le faire savoir. Je n’ai pas le souvenir que nous ayons réagi d’une quelconque manière. Comment est-ce possible ?, mais nous organisions aussi - plus ou moins en coordination avec ceux de Copernic - des activités sur place, conférences, dîners débats (qui se souvient qui fut invité, à part Henri Bulawko ?), booms.

J'ai vécu de longues périodes au rythme de ces rencontres du samedi soir. Elles renforçaient ma double allégeance, et elles nous faisaient poursuivre notre découverte des bonnes adresses parisiennes. Je découvris ainsi les mêmes rues mais dans leur parure nocturne, avec en tête la place de l’Odéon et ses cinémas et ses passages,

 la rue Saint André des Arts,


 la rue Saint Séverin, la rue de la Huchette (« je suis r’tourné à la Huchette, rue d’la Huchette, où tous les jours je fais la quète, t’as pas cent balles, un ticket d’métro une clé d’douze ou un esquimau ? »),  le boulevard  Saint Germain que nous parcourions jusqu’au drugstore  et la rue de Rennes. De là nous connûmes quelques cafés (mais ni le café de Flore, ni les Deux Magots, ni La Coupole qui étaient si magistralement enturbannés de l’aristocratie de la littérature et de la philosophie qu’ils en avaient peut-être trop de prestige et n’étaient donc pas pour nous, nous qui n’étions que des enfants des boulevards, enfants de la banlieue. Quant à la Rhumerie, la Bûcherie, la Palette, et autres lieux branchés, je ne les découvris que beaucoup plus tard. Je n’entrai à la Coupole que quelques 25 ans plus tard ), et surtout quelques café théâtres, le Splendid, où nous découvrîmes Michel Blanc, Marie Anne Chazel et Thierry Lhermitte et de l’autre côté de la Seine, le châtelet et ce qui n’était pas encore le forum des Halles mais où s’était déjà ouvert le non moins mémorable Café de la Gare où se produisaient déjà Romain Bouteille, Patrick Dewaere qui ne s’était pas encore brûlé la cervelle, Miou Miou, Rufus, Christian Clavier, Coluche.
Y a-t-il dans ce quartier un seul cinéma où je n’aurais pas vu un film ? Il faut ajouter que plusieurs années d’études à proprement parler dans le même quartier sont venues s’ajouter à ces premières découvertes. En classe de Terminale, en fac, il m’arriva plusieurs fois d’aller au cinéma deux ou trois fois dans la même journée..

Les eis que Daniel et moi connûmes à Morgins en 1970-71 se mirent aussi à se joindre de façon néanmoins irrégulière, et ce fut probablement le début de la fin de la centralité du 20 rue Servandoni dans notre existence. 

Le souvenir de cette période est aussi associé dans mon souvenir à mon accident de moto, le dernier shabbat avant les vacances de Noël de décembre 1970, où je me fis renverser (puis écraser n'ayons pas peur des mots. Il fallut travailler pour sortir ma jambe de dessous les roues de cette bétonneuse, et c'est ce travail - mal fait, "fait par des intellectuels" dit plus tard le Dr Bayle de Wissous, qui me fractura la cheville ). J'avais passé l'après-midi chez des copains de Wissous et l'accident survint au dernier carrefour avant l'entrée dans Paris sur la N20 alors que j'étais en route pour Servandoni. 

Je me souviens que mes parents sont venus me récupérer à l'hôpital Broussais où l'ambulance m'avait évacué, prévenus peut-être par un coup de téléphone que le secrétariat aurait donné à Servandoni  ou tout simplement m'ayant cherché aux urgences de plusieurs hôpitaux ne m'ayant pas vu arriver ?

J'ai le souvenir d'un épisode mystérieux, où un inconnu était soudain venu se joindre à la séance d'étude dans la bibliothèque. Peut-être avait-il entendu à travers la fenêtre ouverte alors qu'il passait dans la rue ? Il était entré et s'était mêlé, nous enrichissant d'enseignements pétillants, puis était reparti et n'est jamais revenu. Les présents étaient restés émerveillés et parlaient de lui en l'appelant en riant le prophète Elie, qui aurait fait une brève apparition sur le chemin de quelque brit milah..Quand j'ai plus tard découvert l'existence de Monsieur Chouchani, je suis resté persuadé un temps que cet inconnu, vêtu d'un pardessus et d'un chapeau n'était autre que Chouchani. Malheureusement, ceci ne concorde pas avec la chronologie de déplacements de ce dernier : l'épisode se produisit autour des années 70 et Chouchani a été enterré en Uruguay en janvier 1968, ayant quitté Paris quelques 14 ans plus tôt..

Je n'ai pas le souvenir d'avoir quitté Servandoni, un peu comme on ne se souvient pas ce qu'il est advenu du train électrique ou des petites voitures de notre enfance.

J'ai dû tout d'abord cesser de m'y rendre après avoir pris la décision, probablement autour de 74-75, de ne plus utiliser de véhicules le shabbat, mais aussi probablement du fait des transhumances de l'entrée dans l'âge adulte, et avec elle, les changements de milieux (université, eis,) et de préoccupations. J’avais découvert le café « le petit suisse », le restaurant universitaire cachère de la rue de Médicis, le centre Rachi qui venait de s’ouvrir rue Broca.

J’étais revenu à Servandoni le matin. J’étais devenu moi-même professeur au Talmud Torah où j’eus mes premiers élèves et, avec eux, mes premiers liens à mes élèves. Pour certains, ces liens furent assez forts pour demeurer jusqu’à aujourd’hui. 

Je savais que la communauté fonctionnait. Benjamin Douvshani avait pris la relève de Daniel à diriger l'étude du samedi après-midi, et tout ceci s'est apparemment poursuivi jusqu'en 1990 environ, date à laquelle l'ULI a vendu le local (ou résilié le contrat de sa location ). 

Nous avions déjà quitté Paris pour Jérusalem depuis près de 10 ans, et avions tiré le trait de l'oubli sur cette période, sans s'apercevoir de combien elle avait été importante pour nous. 

Aujourd'hui, il m'arrive très couramment de me remémorer tel ou tel souvenir, de prononcer le nom Servandoni, et de m'apercevoir qu'il y a forcément aux alentours au moins une personne pour répondre. ' "Servandoni ? J'y ai été !".




lundi 22 décembre 2014

Servandoni . Deuxième volet. Adolescence


. 

Je ne venais plus alors rue Servandoni le matin mais en fin d'après-midi, comme un élève du secondaire qui n'a plus son mercredi ou son jeudi matin libre. Je ne venais plus accompagné dans la 2CV maternelle, et Manou n'était plus du voyage, mais j’étais déjà bar mitzvah et je venais par mes propres moyens : bus jusqu'à Antony, et de là le train de la ligne de Sceaux - qui ne s'appelait pas encore RER - jusqu'au terminus d’alors qui était la station Luxembourg.

J'ai un fort souvenir de cette ligne de Sceaux. La gare d’Antony, le quai, le train que l’on voit arriver. Quelques trente ans plus tard j’eus à nouveau l’occasion de prendre ce train depuis la même gare d’Antony et je restai saisi de la constance des lieux. Rien n’avait changé et les mêmes sentiments me ressurgirent. Je garde le souvenir de l'arrivée du train dans Paris, de la descente progressive de la ligne sous le niveau de la rue, avec les stations Denfert- Rochereau, puis Port Royal, et ensuite, de la sortie de la station dont l'escalier débouchait au croisement de la rue Soufflot, du boulevard Saint Michel et de la rue de Médicis, le long de laquelle est le jardin du Luxembourg. 



Cette sortie était pour moi le portail de la grande ville. Par elle, je faisais le passage de la vie banlieusarde à la vie parisienne, au sortir du bâtiment je recevais sur le visage la bouffée d'accueil de l'air de la grande ville, et je me plongeais dans cet univers auquel je consacrai énormément plus d'énergie qu'au cours que j'étais supposé aller sagement suivre. 

Je ne me rendis pratiquement jamais directement de cette station à la rue Servandoni. J'avais mes trajets. Pas toujours le même. Je venais en avance ce qui me laissait le temps de faire mes chers détours. Je descendais ainsi souvent le boulevard Saint Michel, quand je ne lui préférais pas la rue Monsieur le Prince, dédaignant presque toujours de prendre sagement la rue de Médicis qui m'aurait, elle, conduit directement à destination.

Je découvris - forcément progressivement - toutes ces adresses qui me restent vives et que j'embrasse dans ma mémoire comme dans une simultanéité impossible, Les cinémas Trois Luxembourg, ainsi que les Champollion le long de la Sorbonne. Les restaurants chinois de la rue Monsieur le Prince, La librairie Joseph Gibert et la papeterie Gibert Jeune où je passai beaucoup de temps, la place de l'odéon et ses cinémas. Je n'étais pas encore photographe et ne découvris la boutique Odéon Photo qu'ultérieurement, et je ne connus aussi que plus tard le café « le petit suisse » qui est associé à un autre volet de mon adolescence. La Sorbonne, sa place et les Presses Universitaires de France, le lycée Louis le Grand. La rue de la Harpe, l'abbaye de Cluny, la place de la fontaine Saint Michel et la Seine au pont Saint Michel. Jamais mon tour de cette époque n'inclut de passer sur la rive droite. Je découvris aussi tout le quartier de l'au-delà de la Seine mais dans d'autres contextes et un peu plus tard me semble-t-il.



J'avais des étapes gastronomiques incontournables. Les crêperies de la rue Monsieur le Prince ou du boulevard sur lequel subsistaient encore quelques roulottes qui n’existent plus qu’en province ou dans les fêtes foraines, la pâtisserie du sud tunisien de la rue de la Harpe où je mangeai une quantité innombrable de ces beignets recouverts de sucre qui cuisaient en frémissant dans le large bac d'huile dans lequel ils atterrissaient en un mouvement circulaire que je contemplai maintes et maintes fois avec délectation.


Rue des Écoles face aux cinémas Champollion se trouvait un magasin de posters et de disques dont je connaissais à peu près par cœur le stock entier, et je visitai aussi, mais plus irrégulièrement, les magasins et les étalages de vêtements qui conquéraient progressivement le boulevard.

En général je faisais un tour, qui comprenait des étapes arrêts et aussi des boutiques dans lesquelles je n'imaginais même pas de rentrer mais qui faisaient partie de la routine, telle la boutique de poupées de la rue Racine ou les boutiques d'articles religieux, ainsi que les boutiques d’articles d’art et de luxe de la rue Saint Sulpice, quand mon tour s’achevait place Saint Sulpice, d’où je montais directement par la rue Servandoni.



C’était l’époque où je ne regardais pas encore Paris, où je ne le voyais pas encore beau, caractère que je ne découvris que quelques dix ans plus tard. Je trouvais très sale et trop grise cette ville sans assez d’arbres mais je m’en imprégnais, l’intériorisais « par les pieds » comme on intériorise une ville, et l’aimais. De longues années, après l’avoir quittée, elle me manqua souvent et intensément, et je mis à profit toutes les occasions possibles de revenir l’arpenter, de repasser par ces rues, celles du premier quartier qui me fut vraiment familier et connu.

Je me rendis ainsi probablement au moins trois ou quatre ans rue Servandoni tous les mercredis soirs - puis tous les mardis quand le jour férié de l'école devint le mercredi - et je découvris ainsi ce quartier latin, qui avait ses titres de noblesse depuis toujours mais encore plus depuis mai 68, et mes années étaient 69-72.



Là je retrouvais Daniel, Joël et Albert et notre professeur David Benchimol qui devait s'efforcer de contrer la vague de chahut que nous opposions - à coup de fous rires récurrents, en toute chaleur et bonne humeur néanmoins -  au programme officiel (mais selon lequel nous étudiâmes quoi au fait ?) dont me restent quand même au moins quelques cahiers manuscrits, attestation matérielle qu'il nous enseigna quand même quelque chose. Mais l'heure et demi de cette rencontre passait vite, nous étions seuls dans la bibliothèque me semble-t-il, seuls de toute la troupe d’enfants à avoir opté pour le cycle long, et encore une fois, me semble-t-il, la situation m'imprégna plus qu'elle ne m'enseigna.

Non moins important était le retour. Nous sortions ensemble de l’immeuble et nous devions nous séparer relativement rapidement (alors que Joël rentrait aussi chez lui par la ligne de Sceaux, mais il est possible que nous ne prenions pas les mêmes rames) car, à part les trajets à pied, meublés des facéties à répétition d’Albert, j’ai le souvenir d’être à nouveau seul.  Je rentrais cette fois par le chemin direct, celui de la rue de Vaugirard, celui qui faisait passer sous les arcades abritant quelques vitrines de médailles et de monnaie de Paris, ou encore, sur l’autre trottoir, devant la guérite des policiers en faction devant le Sénat. Je passai ensuite devant le théâtre de l’Odéon puis par la rue de Médicis et non par le jardin du Luxembourg déjà fermé à cette heure. Je reprenais le train, et ponctuais ma route de nouvelles étapes alimentaires, par gourmandise, mais peut-être aussi pour surmonter une certaine inquiétude que peut communiquer le métro la nuit - et un peu a fortiori le train de banlieue - à un jeune adolescent.

Je consommai ainsi régulièrement "milky way" ou "nuts" ou autres "mars" que j'achetais dans ces magiques machines à sous  que l'on trouve jusqu'à aujourd'hui sur chaque quai de tout le réseau et dont j’aimais beaucoup la manipulation ( en écrivant ces lignes je peux entendre le bruit du tiroir métallique qui se débloquait à la chute de la pièce introduite dans la fente,  un bruit qui résonnait dans le silence de la station toujours plus ou moins vide ), mais surtout j'avais mon "rendez-vous" de la rue Auguste Mounié, par laquelle je passais à Antony de la station de train à celle, sordide, le long de la nationale 20, où je devais attendre - parfois longuement - l'autobus 297, qui à ces heures de fin de journée, ne passait que toutes les 40 ou 45 minutes me semble-t-il.



Il y avait à mi-hauteur de cette rue où je fréquentai aussi le théâtre et le marché en d'autres occasions, une pâtisserie où on m'attendait avant de fermer boutique. J'entrais et la boulangère me saluait jovialement : "voilà mon client du mercredi !". Je lui achetais ce qui était souvent le dernier croissant et poursuivais mon chemin, équipé pour attendre l'autobus, tandis que j'entendais derrière moi le bruit du rideau de fer que la manivelle faisait descendre doucement. Il était 20:15, c'était la dernière boutique ouverte et la rue était sombre.

Parfois,  quand je m’étais mis à acheter disques 33 tours, ou posters pour les murs de ma chambre, j’avais aussi avec moi un trésor,. Je n’étais pas encore trop « livres », ni aussi fan de papier et d’articles de papèterie que je le fus par la suite, et je n’ai aucun souvenir d’achats de ces articles. 

A l'arrivée à Wissous, à l’issue d’un trajet en solitaire (il n’y avait à cette heure-là que peu de voyageurs, dans le train ou encore moins dans l’autobus, personne ne montait jamais avec moi dans l’autobus, j’étais invariablement le seul à descendre à la station) le trajet entre l'arrêt de bus et la maison passait par deux "petits chemins" dans lesquels je pressais le pas, bien que n'y ayant jamais été inquiété, mais du fait qu'eux aussi étaient sombres, et étroits, et déserts.


A cette époque, je commençai à troquer les transports en commun pour le vélomoteur et je me revois attachant ma mobylette au poteau du trottoir d'en face rue Servandoni. Ceci marquait le passage vers une autre période.

vendredi 12 décembre 2014

Servandoni


Premier volet . Enfance. 

Une rue pavée, étroite, légèrement sinueuse, grise. Une de ces rues parisiennes anciennes, où abondent façades en pierres taillées et  porches sculptés.
Une de ces rues chargées de plusieurs centaines d'années d'histoire, et dont le début comme l'extrémité sont signifiants et enoblis.



La rue Servandoni existe ainsi semble-t-il depuis plus de quatre cents ans, et porte aujourd'hui le nom de l'architecte du porche de l'église Saint Sulpice, de laquelle elle débute, pour conduire au jardin du Luxembourg, au Sénat, bordés par la rue de Vaugirard.

Y vivent encore aujourd'hui tel ou tel personnage en vue, qui ait pu s'offrir le loyer ou l'acquisition d'un des appartements de style que renferment ces beaux immeubles - mais qui ne se dévoilent pas, collés l'un à l'autre à la parisienne, de telle manière que l'oeil profane ne découvre pas qu'il passe à côté d'un hotel particulier, d'un immeuble à plusieurs façades, d'une maison vieille de quatre ou cinq siècles.

Vécurent ici quelques personnages illustres, tels D'Artagnan des "trois mousquetaires", au 12 de la rue - quand celle-ci s'appelait encore rue des fossoyeurs, tel le philosophe Condorcet, qui trouva abri au numéro 15 de la rue alors qu'il était proscrit et devait se cacher, tel Roland Barthes qui  vécut de 1960 à sa mort en 1980 au numéro 11, tel William Faulkner qui séjourna dans l'hotel qui fait l'angle entre la rue de Vaugirard et la rue Servandoni, tel l'inventeur praguois de la lithographie qui y ouvrit une boutique, et la liste est encore loin d'être complète.

C'est au numéro 20 de la rue, dans l'immeuble où vécut Olympe de Gouges – à qui les femmes françaises doivent les droits de citoyenneté - , que se déroula une phase de mon enfance, de mon adolescence, et du début de ma vie d'adulte en apportant une contribution non marginale au déroulement de ma vie, mais de façon comme latente, de telle façon que je n'en prends conscience que de longues années plus tard.



Je n'ai pris en tout cas conscience des caractéristiques et de la beauté de la rue qu'a postériori, bien après qu'elle ait fini de remplir son rôle, me rappelant un peu ce que dit Lévinas au sujet du visage : le visage d'autrui nous frappe en venant à notre rencontre, et tant que nous sommes sous son effet, nous ne le voyons pas à proprement parler, nous n'en examinons ni n'en décrivons les détails. 

Depuis l'âge de 7-8 ans je vins rue Servandoni semaine après semaine, au moins pendant 12-13 ans, peut-être un peu plus que cela, sans la regarder.

Les premières années, je n'avais aucune raison de voir la rue. La 2CV maternelle s'arrêtait devant le porche juste le temps que nous descendions et rentrions dans l'immeuble, et quand on venait me/nous chercher, même s'il y avait à marcher, cela ne laissait pas le temps pour examiner les lieux, préoccupation de laquelle de toute façon j'étais à mille lieux. Ces mêmes années, je ne connus encore le quartier que de façon minimale et par des lieux bien précis : le jardin du Luxembourg où il nous arrivait d'aller une fois passé le matin, la boutique de mes grands parents, rue des Fossés Saint Jacques non loin du panthéon, et le Wimpy, ancêtre du Mac Donald, qui s'était installé au coin de la rue soufflot et du boulevard St Michel et où nous commandions des hamburgers de poissons, que nous étions peut-être les seuls à consommer..?



L'impact sur moi de ce lieu ne provient ainsi nullement de la rue Servandoni en elle-même, de son architecture ou de ses illustres riverains, mais pour ce premier volet, trouve sa source dans l'intérieur de cet immeuble. Intérieur dont je garde un vif souvenir, ce qui indique combien j'y ai été toujours sensible.

On rentrait en deux temps, comme par un sas à l'ancienne que l'on trouve dans ces anciens immeubles parisiens, et la deuxième porte permettait de continuer tout droit vers l'escalier, ou vers la gauche. 

L'escalier majestueux, d'un immeuble cossu, prenait depuis une sorte de hall, éternellement tenu dans une semi pénombre ne recevant la lumière à travers une verrière, que de la cour où je ne fus jamais, et dans ce hall, derrière un balcon intérieur, vivait l'inévitable concierge parisienne. 

Nous prenions vers la gauche. La porte de gauche débouchait elle-même sur une troisième par laquelle on pénétrait dans une très belle et impressionnante bibliothèque, dont tous les murs étaient boisés, vitrés, avec des livres sur toutes les étagères que laissaient apercevoir les vitres.

Tout de suite sur la gauche, un escalier conduisait au sous-sol, où dans une salle humide (les murs étaient souvent couverts de salpêtre), était aménagée une petite synagogue que tout le monde appelait l'oratoire, un mot que je n'ai pratiquement jamais utilisé pour aucun autre lieu.

Nous venions là pour cette institution d'enseignement du judaïsme aux enfants, appelée ambitieusement "le talmud Torah". La matinée se passait pour une partie dans les salles de classe du premier ėtage, ou dans la bibliothèque ou l'oratoire, selon la répartition, et pour une autre partie en compagnie de tous les élèves - dont le total ne devait pas dépasser quarante - dans l'oratoire, pour chanter l'office ou tel ou tel chant d'accompagnement, chants en hébreu uniquement, chants qui sont souvent la base de la connaissance juive (adon Olam, essa enaï, par exemple) ou de la connaissance de l'hébreu ( lacova chéli, par exemple). Je n'ai pas vraiment de souvenirs d'autres enfants, comme si ils étaient une collectivité et assez peu des individus. 

L'ULI vantait - et vante peut-être encore aujourd'hui - son talmud Torah qui proposait fièrement deux cycles : le cycle court, destiné aux enfants qui ne cherchaient que la préparation à la bar/bat mitzvah, et le cycle long, proposé à ceux qui cherchaient à s'instruire de façon plus approfondie.

Le cycle long commençait me semble-t-il plus tôt, depuis l'âge de 6 ou 7 ans, et surtout il se poursuivait après la bar mitzvah.

Il me serait difficile de désigner catégoriquement quand j'ai appris à proprement parler et quand je n'ai fait que "vivre", évoluer, être assis, m'imprégnant de ce que la situation m'apportait, mais il en est de même de l'ėcole dont un des rôles est de transmettre la connaissance mais dont les fonctions essentielles sont ailleurs.

Je dois incontestablement à ce talmud Torah de très correctes bases tant en hébreu qu'en matières juives, bases qui m'ont permis assez facilement d'accéder au niveau où l'étude m'était possible sans trop de difficultés, bases dont je découvris la solidité la première fois alors qu'animateur parmi les animateurs eis, je me retrouvai parmi les mieux équipés pour la transmission de la judéïté, mais je dois surtout à ce lieu au chapitre identitaire.

Ce talmud Torah était l'endroit où je me rendais en tant que différent. Alors qu'au quotidien je vivais parmi tous ces enfants de Wissous, puis du lycée d'Antony, enfants français et donc répartis, à de rares exceptions près, en deux catégories : catholiques affirmés ou catholiques détachés, je vivais les mercredi matins ma différence par rapport à eux. Je vivais en fait au quotidien cette double allégence, et elle était presque omniprésente (sans antisémitisme jamais ouvertement exprimé), mais elle prenait consistance par ce déplacement hebdomadaire.



A Wissous, au lycée d'Antony j'étais juif comme du fait d'une étiquette qui m'était accollée, que j'arborais moi-même : celui qui ne mange pas ce que mangent les autres, celui qui ne va pas écouter l'aumônier, celui qui s'absente certains jours où tous les autres travaillent. A Servandoni, tout cela prenait une dimension concrète.

Ce n'est pas que la maison n'ait pas joué le rôle fondateur majeur de cette identité, mais j'ai l'impression qu'à cette époque elle le jouait de façon moindre, l'acteur principal étant le talmud Torah, dont je n'ai pourtant que peu de souvenirs concrets, quelques flashes de situations de groupe dans l'oratoire, quelques déplacements dans l'immeuble, entre le premier étage, le rez de chaussée et le sous-sol, les craintes de réprimandes de la concierge, dont je ne découvris que dix ans plus tard qu'elle était juive elle aussi.

Etrangement, ou pas si étrangement que cela, je garde le souvenir du crochet que nous faisions en voiture entre Wissous et Servandoni, par le "clos La Garenne" de Fresnes, où montait une fille, Manou, menue comme ma soeur, et pratiquement complètement silencieuse, probablement du fait de la même timidité que la mienne. Elle allait aussi au même endroit, au talmud Torah mais je crois que je n'échangeai de véritables phrases avec elle que lorsque nous nous retrouvâmes en classe de seconde dans le même lycée et surtout, dans le même groupe de copains. Notre histoire commune connut encore plusieurs replis mais ils appartiennent à d'autre histoires que celles comptées ici.



Au cours de mes années Servandoni, je ne me souviens pas avoir jamais croisé ni rencontré un quelconque habitant non juif de l'immeuble. Dans ma subjectivité enfantine, et dans le souvenir qu'il m'en reste, je me rendais comme dans un lieu uniquement peuplé d'enfants juifs, encadrés de quelques adultes de qui il ne me reste que de fugitifs souvenirs. Alain Greilsammer nous enseignant un chant,    Joël Attoun qui disparut prématurément dans un village du golan, encore Lyliane Rosenthal, Henri Wabbah et David Benshimol, mais du fait que mon contact avec eux se poursuivit au delà de l'enfance.

lundi 1 décembre 2014

Attraper la vie à pleines cornes.



Dans une envolėe universaliste - en continuité avec la description des dix paroles sur lesquelles aurait ėté créé le monde, les deux fois dix générations nécéssaires à l'apparition du message monothéïste dans le monde, les dix épreuves d'Avraham, et les dix commandements -, le midrach (Midrach Shmuel 4, 3.) nous enseigne qu'il y aurait dix "cornes", dix manifestations, dix significations différentes de ce que peut être la corne pour le monde.

Ce mot est effectivement particulier dans la multiplicité de sens qu'il embrasse : les cornes du bélier et celles de l'élan ( qui ne sont pas physiologiquement identiques, l'une étant apparentée à de l'ongle, l'autre à de l'os), peut-être comme pour indiquer que l'élan de l'animal peut être soit offensif soit constitutif, cornes comme armes ou comme saillie, ornement et parure dans les deux cas.

La corne est une parure dont Israël pourrait ainsi se parer, 

que cela soit dans son affiliation avrahamique, auquel est rapporté le coin du champ, keren, celui qui est abandonné au glaineur par Avraham, abandonné a priori et non a postériori, par la générosité et la largesse qui le caractérisent.

Que cela soit par l'abnégation d'Itshak  dont la confiance ne se ternit pas même amors qu'il est ligoté pour le sacrifice, peut-être de ce fait même, de cette confiance même, suscitant l'apparition du bélier retenu par....ses cornes,

Que cela soit par la fierté de Yossef à la stature duquel est rapportée la vigueur du cerf ou du taureau,

Que cela soit par le rayonnement (keren comme rayon), celui qui émane de la Torah, et celui qui se retrouve en miroir sur le front de Moïse, 

Que cela soit par cette vertu transmissive, dont Moïse est personnification et dont la prêtrise est symbole. Le premier transmet principalement par sa modestie et son effacement, tandis que les cohanim deviennent (doivent devenir, l'histoire a montré de tragiques déviations) le symbole de ce qui illustre ainsi la transmission de l'influx divin vers l'humanité, à travers les bras levės au moment de la bénédiction,

La keren est ainsi aussi corne d'abondance, est l'illustration de la possession du secret de la subsistance éternelle, celle par laquelle "passent" le courant, les ressources, la jeunesse, la transmission, la perennité.

Et la particularité ultime de cette corne serait ainsi de transmettre sans se vider, en demeurant "fonds" d'investissement pour le futur ("keren kaïemet leolam haba").

Les léviïm incarnent, eux, le privilège de l'utilisation auditive de cette corne,  qui devient alors shofar ou trompette, par lesquels on peut tout autant annoncer le départ à la guerre, que la victoire, ou...la repentance. Instruments d'un peuple qui revendique de savoir faire la guerre pour sa défense, ( et qui saura au vingtième et au vingt et unième siècle fouiller et développer les secrets de l'utilisation scientifique et guerrière du rayon leiser "keren" ), mais qui garde la préoccupation de la techouva.

Mais l'ultime sens de cette keren ne reviendrait-il pas au midrach lui-même, aux rabbins de tous les temps, de Rabbi Yokhanan Ben Zakaï à ....Lévinas, qui semblent avoir reçu le secret de l'autrement, secret de la pluri signifiance. Midrach qui recèle, des siècles avant Lévi Strauss ou De Saussure, les secrets de l'étude de la richesse de la parole.

Ne pourrait-on pas ainsi rapporter à nous mêmes ce mode d'analyse sémantique, qui nous ouvrirait sur cet "autrement de nous-mêmes" tellement inaccessible mais tellement salutaire ?

lundi 10 novembre 2014

Armistice de fin de guerre mondiale dites-vous ?


Avez-vous le temps, vous qui restez fidèlement attelés à craindre pour la politique d'Israël et prêts à le condamner, pour sa politique, pour ses réactions disproportionnées, pour le prétendu apartheid qui caractériserait sa société, avez-vous le temps de continuer à faire ce choix ?

Avez-vous le temps de vous offusquer quand Israël mène l'opération "rocher inébranlable" et que vous condamnez les bombardements, la fermeture des barrages, alors que vous voyez au son de quels slogans avancent les manifestants de la cause arabe ? et de ne pas remarquer que personne de ces manifestants n'a rien à redire quand le hamas (ou même des fractions internes du fatakh ? Le saura-t-on?) fait exploser des maisons dans Gaza, ni quand l'Egypte construit un mur de séparation entre elle et Gaza, et détruit à ces fins 700 maisons de gazaouis, sans parler des massacres en Syrie, en Afrique...etc ?

Avez-vous le temps d'être gênés par les constructions dans les quartiers juifs de Jérusalem sous prétexte que ceux-ci sont du mauvais côté de la ligne verte, et de ne pas entendre le discours palestinien, qui exprime sans se cacher que les juifs n'ont aucun droit de résidence dans des quartiers arabes?

Avez-vous le temps de continuer à accepter passivement la lutte contre l'existence d'entreprises comme Sodastream sous le prétexte qu'elles sont situées dans les "implantations", sans comprendre que la fermeture ou le déplacement d'une telle usine vers le Neguev n'aura pour principal effet que de priver des centaines de palestiniens de lieu de travail avec salaire israélien ?

Avez-vous le loisir de traiter par le mépris un "humoriste" qui affiche ouvertement comment il enseigne le négationnisme à un enfant de moins de dix ans, sous le prétexte qu'il nuira plus de lui faire de la publicité que de le traiter par le silence ?

Avez-vous le temps de continuer à être ainsi tellement aveugles alors que la terre tremble sous vos pieds ?

Alors que l'état islamique pratique l'esclavage, la décapitation par le sabre pour délits mineurs ou seulement d'opinion, et que ces idées séduisent même une certaine jeunesse française qui va à l'école chez Jules Ferry mais est "véritablement" éduquée ailleurs,

Alors que le combat est ouvertement déclaré du monde musulman contre le monde occidental.

Ce sont de grands idéaux qui ont porté la gauche française à voir dans le pays d'Israël, déjà au moment de sa création, l'avant poste de l'impérialisme américain, et qui vous maintiennent opposés aux "implantations" qui seraient le double fruit, de cet impérialisme d'une part, et du colonialisme et de la conquête de territoires par la guerre d'autre part. 

Vous maintenez une allégeance inébranlable aux institutions internationales créées par le monde moderne du 20ème siècle, persuadés que c'est le tribunal de la Haye qui va donner le verdict sur qui viole une frontière ou un droit de l'homme où que ce soit dans le monde, sans vouloir lire la réalité qui est la terrible partialité de ces institutions qui ont vraisemblablement été achetées depuis longtemps et qui ne sont plus que la caricature de ce qu'elles sont censées représenter. Il n'est que faire le compte des résolutions adoptées ou soumises au vote au sujet d'Israël en comparaison du reste de la planète pour en être convaincu.

Vous vous interrogez gravement sur les droits de l'homme dans les territoires occupés par Israël, sur les crimes de guerre commis ou non lors de telle ou telle opération de Tsahal, et vous feignez de ne pas entendre les déclarations ouvertes de presque tout dirigeant palestinien : les territoires qui seraient rendus seront interdits aux juifs, cela va tellement de soi que c'est implicite, il n'est nullement besoin de le dire.

Vous levez les yeux au ciel quand des juifs se rendent sur l'esplanade des mosquées, comme s'il s'agissait uniquement d'une infâme provocation, sans mesurer la question de la contrepartie : les juifs - aux yeux des arabes - n'auraient pas le droit de se trouver en ces lieux !! Et c'est Israël qui est soupçonnée de peut-être être un état apartheid !!?

N'est-il pas temps d'ouvrir les yeux ? De reconsidérer ce que vos yeux de 1960 vous laissaient voir et qui n'est plus que de l'histoire ancienne aujourd'hui.

Vous gardez ce regard et vous soutenez des causes au nom de valeurs qui ne sont pas partagées par ceux que vous soutenez ! Des causes qui seront balayées le jour même où les malheureux dont vous soutenez la cause atteindront le pouvoir. 

Vous ne serez pas conduits à l'échafaud pour avoir soutenu ces idées...mais ce sera uniquement parce que la mise à mort se fera par le sabre et non par la guillotine.

Israël est non seulement un véritable pays démocratique, il est un véritable pays occidental, dans lequel la police, la justice sont édifiées au nom des mêmes principes que ceux en vigueur dans les pays européens, ses lois sont respectées avec rigueur, le mode de vie est celui d'un pays de loi et il est temps de s'en apercevoir, ou surtout il est catastrophique de continuer à prétendre que la construction et la production dans les territoires sont des infractions à une quelconque loi.

Consultez les livres d'histoire et constatez :

- Jérusalem s'était vue attribuer en 1947 un statut international. Alors que la partie "ouest" devenait israélienne après la guerre d'indépendance, la partie "est" était conquise unilatéralement par la Jordanie en 1950, ce qui a provoqué sa partition. Quand Israël remporte la guerre des 6 jours, en 1967, le peuple juif démolit la partition, annexe la partie "est" et fait redevenir ainsi "une" une ville qui n'aura été divisée en fait que pendant 19 ans. Depuis, près de 40 ans se sont écoulés durant lesquels les arabes ont libre circulation y compris dans les quartiers non arabes, y compris sur les lieux saints du judaïsme et du christianisme. 

- c'est avant tout la halakha juive qui prescrit aux juifs de ne pas se rendre sur l'esplanade des mosquées. Les hommes politiques arabes ont utilisé cette loi pour prétendre que les juifs n'ont pas droit à se trouver là-bas. Pourquoi accepter un tel abus ? Un tel détournement ?

- les pays arabes où vivaient des juifs avant les changements de la deuxième moitié du 20ème siècle ne laissent nullement les juifs se promener sur leur sol aujourd'hui. C'est possible en Tunisie et au Maroc, c'est plus difficile en Égypte et c'est carrément impensable en Algérie, au Liban, en Syrie. Y a-t-il ainsi parallélisme entre les réfugiés/déplacés juifs et les équivalents palestiniens, qui vivent en Israël ? Êtes-vous bien sûr qu'il y a même un sens à poser la question d'apartheid concernant Israël ? N'est-ce pas un autre insupportable abus ?

- un journaliste du Monde n'écrit plus aujourd'hui le mot terroriste qu'entre guillemets, même pour désigner un individu affilié au hamas qui vient d'écraser volontairement et aveuglément de simples passants, avec une victime agée de trois mois, et une autre de 22 ans ayant eu pour seuls torts d'être à l'arrêt du tram, le journaliste français couvre la situation de Jérusalem en exprimant bien haut la crainte qu'Israël tourne à l'état policier, alors qu'il y a probablement encore moins de présence policière ici que dans le 93.. Vous êtes venus le vérifier ? 

Mobilisez-vous pour les véritables causes, contre les véritables dangers, vous qui voulez veiller aux droits de l'homme et au progrès de l'humanité. 

Ne vous laissez pas entraîner à soutenir ceux qui ne visent qu'à faire tomber dans l'oubli ces acquis du monde occidental qui vous sont si chers.!.

Quant à moi, qui ai grandi au sein de ces grandes idées, qui ai toujours adhéré aux idéaux de la gauche en ce qu'ils soutenaient l'individu au détriment de la progression prétendue de la société dans son ensemble, 

Je vis dans la conviction que rien de ce à quoi j'ai adhéré ne s'est altéré d'une quelconque manière, même lors de mon installation dans ce pays que beaucoup n'osent plus soutenir publiquement, je suis prêt à expliquer et à montrer à qui l'entendra en quoi rien ne relie ce pays à un quelconque apartheid ou autre qualificatif péjoratif.

Mieux, je vis dans un pays qui n'est pas celui qui est dénoncé, critiqué, mais qui est au contraire une société certes en édification, mais où ne vivent pas des loups, où il est loin de n'y avoir que guerre et agitation ( et y compris ces dernières semaines où l'occidental ne peut imaginer Jérusalem que comme un champ de bataille où règne le couvre-feu, alors que rien n'y ressemble, même dans les villages arabes, même dans les quartiers arabes de la ville).

Je veux rappeler que je comprends les arguments au nom desquels les territoires situés au delà de la ligne verte doivent être considérés comme occupés, et je dois dire que je suis en accord avec une telle définition : ils ont été conquis par la guerre et non par négociation ou accord et donc leur statut reste à être régularisé.

Et même si je peux comprendre en quoi ceux qui sont partisans de rendre ces territoires sont qualifiés de "à gauche", tandis que ceux qui s'y opposent apparaissent aux yeux de l'occident comme des gens de droite, je sais depuis toujours qu'il est clair qu'il n'y a aucune véritable analogie possible entre les positions autour de notre situation et celles polarisées entre droite et gauche tels que ces termes sont entendus en général. 

Les positions au regard des territoires ne deviennent gauche ou droite que si on considère que ceux qui veulent les rendre sont préoccupés des individus tandis que ceux qui veulent les garder sont animės d'opinions dites de droites, qui regardent l'ensemble et non le particulier, ce qui est loin d'être le cas.

Ceux qui ne veulent pas rendre sont peut-être plus radicaux que leurs opposants mais qu'ont-ils de plus à droite ? Sont-ils forcément à être considérés comme réactionnaires ? Ils ont une position concernant le conflit, concernant la situation ici et ils sont loin d'être tous "de droite", et ceci s'étend au fil des années et des épisodes comme celui de cet été face auxquels il est impossible de ne pas se radicaliser.

C'est probablement votre grande faiblesse, de ne pas voir que ce sont les données du monde qui sont en train de changer, et à la différence de l'époque de cet armistice du 11 novembre, ce n'est plus l'Europe qui tient les rênes du changement. C'est peut-être en cela, que la situation d'aujourd'hui est fondamentalement différente de celle d'Avraham, qui apportait un message nouveau dans un monde peut-être relativement immobile.

Quand on assiste à ces explosions qui ont eu lieu ce vendredi 7 novembre à Gaza, à l'approche de la cérémonie de commémoration de la disparition d'Arafat, et que l'on lit/entend que ceux qui les ont commises peuvent être aussi bien le hamas que les opposants de Muhamad Abbas au sein même de l'autorité palestiniennes, quand on place ces explosions dans la perspective du conflit qui oppose fatakh et hamas depuis de longues années, quand on regarde ce conflit avec la toile de fond que sont la guerre de Syrie, la progression de l'état islamique, on se demande si l'individu palestinien doit plus être protégé de l'occupant israélien ou de ceux qui sont ses dirigeants ou qui prétendent à le devenir, et la réponse est tristement évidente à mes yeux, et pire encore, elle l'est tout autant aux yeux de la majorité silencieuse palestinienne. 

Arafat a créé l'olp comme un mouvement d'action armée, au départ basé sur le terrorisme, mais il l'a édifié sur la misère arabe des victimes de l'impérialisme, et il a soigneusement veillé à ne jamais supprimer les camps de réfugiés, de manière à entretenir cyniquement leur statut de malheureux. Mais ces camps n'existent plus - même si on continue à qualifier un quartier comme Shouafat par exemple de "camp de réfugiés" dans la presse occidentale , alors qu'il s'agit d'un quartier peuplé de gens qui travaillent pour leur majorité côté juif, y évoluent et y font leurs achats, et s'en trouvent probablement fort bien, et le discours palestinien soutenu par une partie de la presse a fait de cette population les éternels professionnels de la misère

Il suffit d'entrer dans n'importe quel hopital ou organe de santé, d'éducation supérieure, ou d'industrie, de monter dans n'importe quel autobus ou tram, pour voir combien juifs et arabes s'y cotoient, à tous les échelons.

Il s'agit d'une société qui fait le difficile apprentissage du vivre ensemble, apprentissage que ce regard anachronique lancé de façon répétitive par des politiques et répété à l'envie par les journalistes dessert et complique magistralement et dramatiquement.

Les idées et les courants ont beaucoup évolué ces quarante dernières années, et tout le monde en est témoin, il faut appliquer ce constat à notre pays, et aux votres.

Et l'évolution des idées fait entre autres en ce qui me concerne que je ne voterai aujourd'hui pour aucune restitution d'une quelconque partie de ces territoires. Je ne donnerai pas ma caution à ce que des territoires qui sont aujourd'hui honorablement habités et entretenus deviennent des lieux où est enseignée officiellement la haine d'Israël, où pulluleront bientôt entrées de tunnels ou couvertures de réseau d'un quelconque armement dissimulé sous une zone prétendûment civile, comme cela s'est passé dans les territoires quittés par Israël, que ce soit au Liban ou à Gaza, et surtout je ne donnerai encore moins ma caution à ce que ces territoires d'occupés mais ouverts à tous qu'ils sont aujourd'hui, deviennent demain interdits non uniquement aux israéliens mais aussi aux juifs, comme c'est la tendance ouvertement affichée.

Je ne vois pas de contradiction entre cette position et le message avrahamique dont je parlais dans le précédent texte. A l'échelle de l'individu, chacun est encouragé par ce message à dialoguer avec l'autre, même en l'absence de réciprocité. A l'échelle collective, et surtout quand il apparait tellement clairement combien l'autre est malintentionné à notre égard, il y a apparemment avant tout ordre de le combattre, tout en étant prêt à entamer le dialogue, mais uniquement quand la malhonnêteté cessera.

Si c'est de parti pris qu'il s'agit et que de façon irréversible vous ne pouvez supporter l'idée que le peuple juif a droit à sa terre, alors continuez à tolérer les condamnations d'Israël.

Si par contre, c'est de progressisme et de société et d'éducation que vous êtes préoccupés, alors ouvrez les yeux et reconsidérez ce qui se déroule actuellement dans le monde, et en particulier ce qui se passe réellement en Israël et au sujet d'Israël. 

Israël qui est peut-être un pays différent des vôtres du fait du dynamisme qui y bout. Regarder Israël à la lumière de l'occident est anachronique, regarder les mouvements du moyen orient au sens large avec le même regard est dangereux et irresponsable.

Il est encore temps de changer de monture de lunettes, mais les choses vont vite !


lundi 3 novembre 2014

La onzième épreuve d'Avraham, toujours actuelle

La Bible, anti-"média/facebook/instituts de sondage" par excellence.

Finalement, on pourrait être tentés de lire le livre de la Genèse avec des yeux post modernes. Pire encore, sommes-nous encore capables de ne pas la lire avec nos yeux post modernisés ?

Et de se risquer à se demander si Avraham n'aurait pas pu gagner à être plus médiatisė déjà à son époque, lui qui cherchait tant à faire passer son message, lui qui cherchait le dialogue avec l'humanitė entière. 

Il lui aurait fallu facebook ! Ou un institut de sondages ou mieux encore d'analyse de données. Il lui aurait fallu la radio, la télévision, TED, ou mieux encore la tribune des nations unies !

La Bible qui reste un chef d'oeuvre inégalé, semble ainsi, sans nécéssairement conduire personne au fondamentalisme ni même au judaïsme rabbinique, non uniquement nous décrire historiquement en Avraham, un personnage du passé, mais bien plus un personnage paradigmatique, peut-être même en suggérant qu'il y en a/qu'il en faut de cette trempe à chaque génération.

Je me suis ainsi amusé la semaine dernière à trouver dix épreuves de Moshé rabénou, en parallèle des dix épreuves d'Avraham tel que le décrivent les pirké derabbi Eliezer ou les pirké Avot. Et je les ai trouvées.

Et on pourrait aussi retracer l'histoire de Shmouel, ou celle de Ezra, ou encore celle de Rabbi Akiva, ou du Rambam peut-être, à travers un prisme de dix épreuves-dix ėtapes.

Et de nous demander si nous n'avons pas aussi à notre époque le personnage emblématique du judaïsme de notre génération ? 

Mais où le chercher dans le post modernisme ? Parmi les généraux ? Les politiques ? Les philosophes ? Les journalistes ? Les psychanalystes ? Les scientifiques ?

Emmanuel Lévinas se plaisait à voir dans l'oeuvre de Kafka la Bible des laïcs. Ainsi, à l'instar de la Genèse, "la métamorphose", "le procès", "le chateau" débutent "de but en blanc". "Un beau matin", "Au commencement"...

Et les livres de Kafka ne s'achèvent (loin s'en faut) sur aucun happy end holly/boliwoodien ni sur la fin de la vie du personnage, pas plus que l'histoire d'Avraham ne prend fin avec le passage à la génération suivante.

Eliane Amado Lévy Valensi avait écrit en 1981 le très performant "la onzième épreuve d'Avraham", qui n'a pas reçu le retentissement qu'il méritait à mon sens : en psychanalyste, en midrachiste, elle va au delà du pchat, ne se contente pas de la version platonique des dix épreuves, qui sont un chiffre aussi rond et aussi idéal que celui des dix commandements, et prend de la hauteur.

Elle voit que le travail d'Avraham demeure inachevé. Demeure peut-être à tout jamais inachevé.

Elle appelle "onzième épreuve" l'aboutissement de la cinquième, celle de la relation à autrui, au deuxième sexe, à l'autre, au différent de nous.

Cette épreuve est en effet loin d'être accomplie, d'être surpassée. 

Et le judaïsme d'aujourd'hui, surtout quand il est confondu - à juste titre - avec le sionisme, a bien du travail avec ces autres :

Qu'ils habitent Gaza ou Ramallah,
Qu'ils soient de l'ONU, de l'UNICEF ou de l'UNRWA,
Qu'ils soient suédois, européens ou américains,
Qu'ils aient de la mémoire ou qu'ils soient néga-sionistes,
Qu'ils ne se reconnaissent que comme observateurs objectifs ou qu'ils aient de francs sentiments.

Atteindre ces interlocuteurs est une tâche que les moyens du modernisme sont impuissants à servir - quand ils ne la désservent pas activement.

Il faudrait pouvoir tout à la fois les atteindre et les trouver prêts à réfléchir et à étudier, et non à détracter, dénoncer, s'indigner, ou pire encore, compter les points.

Le monde moderne saurait-il encore écrire - ou même uniquement relire - un message universaliste qui puisse être lu, reçu, accepté et non stalinisé, falsifié ou brûlé, ou pire encore peut-être, médiatisé ?

J'en doute, ou pire encore, j'en pleure.

Ce qui par contre existe, c'est l'esprit avrahamique. Je l'ai rencontré : c'est lui qui m'a permis de finalement accoucher d'un texte alors que je me bats depuis un mois contre les tendances assassines qui se réveillent en moi au quotidien, à entendre un Abou Mazen par ci, un Caron par là, à constater l'hostilité dont Israël fait les frais tellement injustement, au regard de tout ce qui ici est tellement positif, en comparaison avec ce qui se passe dans une multitude d'endroits dans l'indiffėrence médiatique quand nous demeurons indéfiniment sous la loupe de la vindicte ...

Ce ne seront ni médias, ni instituts de sondage, ni analyses, ni tribunes qui feront avancer notre conflit local, et pour lui-même, et en tant que miroir de l'humanité. Il faut accomplir et surmonter la onzième épreuve.