jeudi 8 août 2019

voyage aux sources polonaises - 4ème volet


De cette date commença le déclin de la présence juive à Pulawy dont notre famille contient l’illustration et l’éventail : Israël Avraham Tauber naquit en 1880 à Pulawy (en fait, ici subsiste une petite enigme : lui et ses enfants du premier mariage naquirent apparemment à Kurow, bourgade toute proche, je ne comprends pas ce détail), alors Nova Alexandryi parce que sous domination russe , épousa Matl Rozenson et mit au monde Hazkel en 1998, puis Rachel en 1900, Etl en 1901, Eva en 1903 et Nahman en 1906. Puis elle mourut et Israël se remaria avec Hanna la fille de Moshe Mayer Teitelbaum, de qui il eut Slava, Lonia, Yaïr, Arnold et Shlomo.

Israël tenait la graineterie qu’avait ouvert Yankeleh, Moshe Mayer était actif dans le commerce de la farine, possédait des moulins et vendait dans toute la région...mais sa journée se déroulait entièrement dans le bet hamidrash, aux côtés de Yankeleh son ami que tous surnommaient « rabbi Tarfon ». Même le jour où mourut Ytel sa femme, il fit le hesped depuis le bet hamidrash mais n’alla pas jusqu’au cimetière. Ses enfants ne restèrent pas des hassdim. Son aîné Hazkel se laissa cependant marier à la mode hassidique avec une cousine, mais servit dans l’armée, s’installa à Lublin et vécut en juif hiloni. Rachel refusa de se laisser marier, exigea de partir à Varsovie où elle rencontra Salomon, alors que les deux étaient hilonim. Lonia, Yaïr, Slava et Arnold fréquentèrent les groupes sionistes qui se développaient à Pulawy. Slava rencontra Yehoshoua Milrad, lui aussi de Pulawy, Eva rencontra Bernard Borenszteijn, lui aussi de Pulawy.
Rachel et Salomon étaient partis en Palestine en 1925. Salomon était parti le premier, avait stationné six mois à Trieste puis ayant réussi à atteindre Haïfa, avait envoyé un visa à Rachel. Lonia a raconté comment les hassidim de Pulawy l’ont accompagnée à la gare en chantant : « elle partait pour eretz Isroel ! ».
Rachel et Salomon se marièrent à Tel Aviv en 1926 ( à rosh hodesh Iyar) mais émigrèrent pour Paris en fin1926/début 1927. Les y rejoignirent Slava et Yehoshua, Eva et Bernard, puis Lonia suivie de Yankeleh Frydman, aussi de Pulawy, qui l’épousa à Paris. Arnold ne quitta Pulawy qu’en 1935, Yaïr ne quitta/fuit qu’en 1939, et Israël Avraham, et sa femme Hanna, et leur fils Shlomo firent partie de ceux parmi les juifs de Pulawy qui finirent leurs jours déportés à Sobibor.

Il semble qu’ainsi que cela apparait sur la photo de groupe en 1935, lors du voyage de Rachel accompagnée de ses deux filles Mathilde et Irène, alors qu’elle tentait sans succès de leur faire quitter Pulawy, n’étaient plus hassid qu’Israël et sa femme. Alors qu’il a encore le couvre-chef typique et est boutonné droite sur gauche, et sa femme la tête couverte d'une perruque, tous les autres sur la photo sont vêtus à l'occidentale.



A Pulawy 1935.


Mais ils habitaient encore la « cour » du rebbe, telle qu’elle est décrite dans le livre de Pulawy...et nous découvrons cette cour dont j’avais cru avoir lu qu’elle avait été détruite en même temps que la synagogue.!!

Extrait du yzker buch Pilev (édité en 1964, écrit par un collectif, dont Yehoshua Milrad. Traduction Michèle Tauber) :


La shil, les kley-qoydesh (fonctionnaires de la vie religieuse),
et les shamossim
(p. 86-87)
La grande cour de la synagogue faisait trois cents mètres de long et était délimitée au sud par la Lubliner Gass (rue de Lublin) et au nord par ce qu’on appelait le zamd, le Sable.
Du côté sud il y avait trois accès étroits : 1) à côté de la boutique de Velvl Tsukerman, l’entrée « paradner » : l’entrée « d’honneur », dont le sol était bétonné, 2) à côté du shoykhet Mendl Kutner, 3) à côté de Yitskhok Honigstein. Dans les deux derniers accès s’écoulaient au milieu du chemin des caniveaux…
Voici les habitants de la cour de la shil :
1) Velvl Tsukerman
2) Itamar Rubinstein
3) Yisroel Rubinstein
4) Menukhè Rubinstein
5) Rayzl Rossèt
6) Mordkhe Regerman
7) Hayim Tugentraikh
8) Mendl Kutner
9) Arn-Mayer Edelstien
10) Khanè Shayndl
11) Gdaliè Feder
12) Khayè Rubinstein
13) Yisroel-Avrom Toyber (Tauber)
14) Noyekh fin der teyvè (Noé de l’Arche !)
15) Moyshé Foygl
16) Tankhum Tenenboym
17) Avromtshè Hershman der melamed
18) Yidl Sokhatshevski
19) Yankl Vlostovitser
20) Yankl Borenstein
21) Yitskhok Honigstein
22) Avrom Tshujè
23) Sholem Grinberg et d’autres…..

photo extraite du livre édité par Jaroslav Bator, pasteur à Pulawy


Le bâtiment qui longe encore aujourd’hui la route d’accès à Pulawy, qui s’appelait alors Lubelsky, est le batiment de 300 m de long décrit dans le yzker buch, qui abritait le bet midrach et les maisons des proches du rebbe, dont Yankele, Israël, Moshe Mayer et les autres.


photo prise par moi le 25 juillet2019

Il a encore le fronton triangulaire qu’on voit sur les photos de l’époque, dont le pasteur nous montre un exemplaire. Nous ne trouvons trace d’aucune mezouza, mais il y a encore les entrées vers la cour intérieure. 





À certains endroits, subsiste un pavage ancien, du côté intérieur subsiste l’aspect d’époque,


la cour hassidiaque vue de l'intériieur. Juillet 2019


 d’une autre maison aussi en briques, que je croyais avoir été détruite par les allemands et qui est face à nos yeux. 
Il est loin d'être impossible que cet appentis soit d'avant-guerre.
  Tandis que Jaroslav parle, un habitant sort sur le balcon au premier étage et me lance un « shalom » spontané et ému (je suis en kipa). Nous échangeons des signes d’amitié.


photo magnifique, extraite de la page facebook de JBator, années 20. Il y a dessus Tévié le laitier, le porteur d'eau, des enfants que mes grands oncles et tante et grand-mère ont connus..et l'agneau du sacrifice..




La rue Piaskowa, perpendiculaire à cette rue, voie centrale d'accès à Pulawy depuis Lublin, est celle qui était appelée alors "le sable".

Jaroslav nous emmène encore au « nouveau » cimetière, en bordure du cimetière catholique, où seule une pierre monument atteste de la présence jadis d’un cimetière juif. Il ne reste rien, et il précise que ce sont les nazis qui ont détruit, mais les soviétiques communistes qui ont ensuite accompli le travail et nettoyé la place. Il nous montre l’endroit où était enterré le kozker, nous voyons le creux dans lequel les allemands ont abattu ceux des juifs qui n’ont pas été déportés à Sobibor, en compagnie des polonais qui avaient été jugés traitres et avaient tenté de combattre l’occupant, et nous voyons les quelques tombes juives parmi les soldats natifs de Pulawy tombés au front. Il raconte qu’il sait avec certitude où était le cimetière et les tombes parce que c’est un ami à lui qui a acheté le terrain pour en faire un garage, et quand il a creusé pour aménager, il a trouvé des ossements, qu’il a enterrés, Jaroslav disant le kaddish, le rabbin n’ayant pas daigné honorer la cérémonie de sa présence.


Puis il nous emmène dans la dernière partie de la visite, au « vieux » cimetière, qui est aujourd’hui rien moins qu’un cimetière de carrosserie..rien ne permet de distinguer qu’un jour il y eut là un cimetière, alors qu’il nous indique de la main où était la bet tahara, et les limites du cimetière. Il est inquiet, demande que l’on s’en aille avant que quelqu’un ne vienne lui chercher querelle, peut-être nous prendre à parti...tandis qu’il raconte encore comment les pierres tombales ont servi à faire la rue attenante, et comment certaines ont été trouvées par la suite par des ouvriers de terrassement, tandis qu’en creusant, des habitants ont trouvé des ossements. Il nous montre deux photos de pierres tombales qui ont un jour été exposées dans le musée de Pulawy, aujourd’hui fermé.

seul souvenir visible du cimetière juif. On remarquera que le texte "hébraïque" sur le monument est....en "gibrish".


Sous cette butte aurait été enterré l' admor de la hassidour Pilev.



Cette émouvante rencontre s’achève au café qui appartenait jadis aux deux frères juifs qui tenaient une fabrique de vinaigre, et nous nous séparons avec la promesse de rester en contact, de l’accueillir s’il vient en Israël, et de contribuer à la cérémonie commémorative-exposition qu’il a l’intention d’organiser pour les 80 ans de la tragédie, le 28 décembre prochain.

mardi 6 août 2019

Voyage aux sources polonaises - 3ème volet


Mercredi 25.7.

Le matin se déroule très rapidement au musée juif, qui requiert au moins le double des trois heures que nous avons à lui consacrer. Il est très intéressant, retrace toute l’histoire du judaïsme polonais, on suit l’exposition dans le sens chronologique, l’accompagnement audio à l’oreille. Le ton est récurrent, constant et rappelle de façon atténuée le message actuel du gouvernement polonais : les juifs ont trouvé en Pologne le paradis. Plusieurs personnages notables, rois ou princes, ou autres nobles leur ont accordé à diverses phases de l’histoire toutes sortes de droits, les ont protégés, leur ont permis de s’institutionnaliser, de se développer, et tout ceci justifie l’interprétation du nom Polania : ici réside la chekhina.
Ce n’est pas à cause des polonais que tout ceci s’est achevé tragiquement, mais à cause de l’église, ou des diverses invasions qu’a subies la Pologne. Les turcs, les russes, les autrichiens et en fin de compte les nazis puis les soviétiques. Tous ceux-là ont, qui envahi et massacré, qui conquis et imposé leur loi, qui restreint les droits qui avaient été donnés aux juifs, et c’est ainsi que furent abolis les droits et même les privilèges dont ont bénéficié les juifs entre 1200, date estimée de leur arrivée, et 1800.

Ce ton est un peu révoltant, même s’il repose sur la réalité historique et géographique de la Pologne, qui a toujours été faible politiquement, en étant installée en étau entre l’ouest et l’est, entre de puissants empires, qui l’ont sans cesse envahie, se la sont partagée et ont causé tous les torts, dont la shoah n’a été que l’apothéose, à cause de la folie hitlérienne.

On n’entend pas de tout ce discours ce avec quoi j’ai été élevé, c’est à dire l’énorme méfiance, teintée de rancune à l’égard des polonais, qui m’a baigné, tant du côté Fliederbaum (Varsovie), que du côté Tauber (Pulawy), mais ce discours était inclus dans le message venant du côté « tata Renée »(Wajnberg) et du côté « Jack Fliderbaum ». Eux gardent de bons sentiments à l’égard de la Pologne, tandis que l’autre côté dit : « si un feu prend à une frontière et ravage toute la Pologne jusqu’à l’autre frontière, je n’appellerai pas les pompiers » (Salomon Fliederbaum).

Nous quittons le musée à la salle des débuts du sionisme ( c'est-à-dire en n'atteignant pas la rue de Varsovie reconstituée…ce dont je reste triste) et il est possible que nous ne complèterons jamais cette visite, au cours de laquelle nous retrouvons le récit de la richesse de Shmul Zabitkouber (Jacubovitch), dont le fils Berek Sonenberg créa le cimetière juif de Varsovie et est l’ancêtre d’Henri Bergson, nous découvrons celui de la trop courte vie de Maurycy Gottlieb, peintre fort narcissique ( inclus en selfie dans grand nombre de ses tableaux, et non uniquement dans l’ultra célèbre du jour de Kippour) mais fort talentueux, surtout quand on réalise qu’il est mort à 23 ans ! et nous rencontrons Suzanna Rogojinsky, notre nouvelle guide et chauffeure, venue nous rencontrer à 13h00 face à la gigantesque sculpture de Nathan Rappaport représentant un regard très soviétiquement inspiré sur le ghetto et sa révolte.





Avec elle nous quittons Varsovie après avoir de façon éclair « complété «  la visite : nous passons devant Mila 18, où est erigé le monument en souvenir de la révolte du ghetto, devant les piles de métal érigées en souvenir du pont de ulica Choldna mais nous ne nous arrêtons pas...et bien nous en prend.

Suzanna est d’un calibre « hors calibre ». Petite nana souriante à la belle chevelure dorée, aux yeux bleus et au grand sourire, elle explique rapidement comment elle sait l’hébreu grâce aux six mois d’oulpan qu’elle fit à Haïfa suite à son alyah...une alyah qui dura six mois, après lesquels elle fuit littéralement Israël à cause de la chaleur (!). Elle est interprète de formation mais essentiellement guide de tioulé shorashim depuis deux ans, monitrice de ski en Italie l’hiver, étant native de Zakopena, et elle pilote de main de maître même dans les rues les plus étroites son Opel vivario de neuf places.

Elle a pris contact avec notre hôte de Pulawy, le prêtre protestant Yaroslav Bator (dont Katarzyna a découvert puis m’a donné les coordonnées) qui nous attend à 16:30 au bord de la rue principale d’accès à Pulawy.


C’est un gros bonhomme au crâne rasé, vêtu de noir, d’une cinquantaine d’années, circulant en scooter, ne parlant que le polonais, et qui fait plutôt fruste. Il est pasteur, mariée à une pasteure, père de quatre enfants, est né à Pulawy...et a un passé de néo-nazi qui s’était même fait tatouer le sigle ss...jusqu’à avoir commencé à lire la Bible et le nouveau testament. Depuis quelques bonnes années, il œuvre à faire connaître l’histoire des juifs de Pulawy (ainsi que de Kurow, d’après sa page facebook, mais il ne sera pas question de Kurow au cours des quatre heures que nous passerons en sa compagnie. D’après le musée, l’histoire du judaïsme est plus courte à Pulawy qu’à Kurow...mais c’est Pulawy notre sujet).




La visite débute au bord de la route, au pied de la toute petite pierre gravée et ornée d’une plaque et d’un Magen David, située au haut d’un monticule fleuri et entretenu (aux frais de la mairie précise-t-il. Cette pierre a été érigée...puis profanée, et est restée en l’état, recouverte de peinture, jusqu’à ce que lui-même vienne la frotter et la restaurer), et alors qu’il nous retrace l’histoire de l’invasion nazie, il confirme ce que les lectures m’avaient appris : les nazis arrivèrent à Pulawy dès début septembre 1939, bombardant et incendiant les deux synagogues en bois encore le 6 du mois, installant le deuxième ghetto en date de toute la Pologne encore au cours de ce même mois. Ce ghetto fut fermé le 28 décembre 39 quand les juifs furent transférés-regroupés dans d’autres ghettos...et l’histoire du judaïsme à Pulawy s’arrête brutalement et définitivement à cette date. Michèle et moi savons par les récits historiques familiaux que la famille n’était pas dans ce ghetto mais qu’ils avaient fui à Baranow, village (très – trop…) proche. Quand tous ceux du ghetto furent conduits à Sobibor, cela incluait aussi ceux qui avaient fui à Baranow et dans peut-être d’autres villages-bourgades environnants. Bator raconte comment ce 28 décembre , il faisait moins 30 et comment les juifs ont été contraints quand même à marcher, ceux qui n’en avaient pas la force étant enfermés dans la synagogue, où ils moururent de froid. Ces récits se trouvent dans le livre « yskor buch Pilow ».

Mais la visite se poursuit. Ou plutôt commence.

De là, il nous montre d’un geste un peu évasif que se trouvaient à proximité la synagogue et le mikveh...mais rien de cela n’est à voir : ces bâtiments ont été détruits et ont été construites d’autres choses à leur place. A ce stade, la situation parait être qu’il n’y a que cette stèle à voir avec les yeux à Pulawy, et que le seul habitant qui conserve le souvenir de la présence juive à Pulawy se trouve face à nous.

Nous marchons cependant, en direction de la Vistule tandis qu’il nous raconte comment dans ce qui est la maison où habitait le rav Mendel Naj (le dernier rabbin de Pulawy), lui et le petit groupe qui l’accompagne dans ces actions vouées au souvenir au judaïsme de Pulawy, ils se sont soudain aperçus de l’existence d’une soucca ! dit-il avec excitation. Nous nous trouvons à ce moment dans une petite rue parallèle à la grand-rue, alors qu’il nous désigne du bras deux immeubles d’habitation récents en disant « ici était la synagogue, ici le mikve » alors que nous ne pouvons rien en voir, mais nous continuons à marcher 20 mètres, et découvrons sur la gauche une vieille maison de briques rouges, d’environ 60 mètres de long, sur deux étages, inhabitée....et dont il nous explique qu’ici vivait le rav Naj.





 A une extrémité, au premier étage, un balcon sur lequel se trouve comme un mahsan en bois et c’est, dit-il, la soucca. Le mahsan ainsi que le balcon sont couverts, la toiture les incluant et les couvrant entièrement, et après quelques secondes d’hésitation, je lui explique qu’une soucca doit être ouverte sur le ciel pour en être une. Il répond que le bâtiment a vécu des jours difficiles, a été d’abord utilisé par les allemands, qui y ont entreposé toutes sortes de choses, une écurie entre autres, il sait ce que je viens de lui répondre sur la soucca, et répond que le toît n’est pas celui qui existait du temps du rav Naj. C’est la première maison, le premier signe tangible que nous découvrons.




Ce sont des signes d'autant plus impressionnants qu'ils sont inattendus. Ces découvertes sont néanmoins impersonnelles, ne nous touchent qu'indirectement : ma grand-mère, le père de Michèle ont quitté Pulawy bien avant ces évènements..

Nous revenons en direction de la grand-route, et il nous montre sur le trottoir d’en face deux maisons dont il dit qu’elles étaient des maisons juives, tandis que nous continuons à deviser et que je crois constater que j’en connais un peu plus que lui sur l’histoire du judaïsme de Pulawy : lui connait surtout la tragédie (à cause des allemands - encore une fois) de la seconde guerre mondiale. Il semble n’avoir pas conscience de la différence entre hassidim et mitnagdim, et ne sait pas que le judaïsme de Pulawy avait d’abord deux versants (mitnagdim venus de Lithuanie en fin dix-huitième siècle, puis hassidim fin dix-neuvième) puis plusieurs encore (toute la gamme de la haskala et des mouvements d’inspiration sioniste). Voici ce que je crois savoir : Le rav Naj était le rav officiel de la ville, et en parallèle de sa communauté s’est installé en 1895 le rebbe Haïm Israël Morgenstern, petit fils du Menahem Mendel Morgenstern, « saraf miKotzk » et premier Kotzker Rebbe. Avec son installation à Pulawy, se créa la hassidout Pilev (nom yiddish pour Pulawy), qui attira de nombreux juifs (et en particulier Yankeleh Tauber, père de Israël, qui passa pour cela de Szydlowiecz à Pulawy) et avec elle se développa non seulement la présence juive mais aussi l’importance socio-économique de toute la bourgade. Ce rebbe est l’auteur du « shalom Yeroushalaïm », premier livre hassidique sioniste avant le « em habanim semekha » et dans lequel il prône l’achat de terres et l’installation des juifs en Palestine. A sa mort en 1906, lui succéda le Moshe Mordekhaï Morgenstern, son fils, deuxième admor de la hassidout Pilev...qui quitta Pulawy en 1914 pour Varsovie, vraisemblablement du fait de la guerre, pour finir ses jours en 1939 et être enterré au cimetière juif de Varsovie, là où nous vîmes hier sa tombe, son ohel. 

A ce stade de la visite, nous ignorons encore que nous attend bien mieux..

vendredi 2 août 2019

Voyage aux sources polonaises - 2ème volet

Lundi 22 juillet

Arrivée sans encombres, et récupération de l’appartement (chmielna 73) dans un complexe d’immeubles d’un laid accompli, d’inspiration soviétique. Une énorme cour entourée d’une dizaine d’entrées identiques le tout sur environ sept étages. L’appartement est propre et installé comme il faut, et correspond complètement à nos besoins, Marianne, Michèle et moi.




La première étape du voyage est la cérémonie en souvenir de la déportation à Treblinka de tous les juifs du ghetto, qui debuta le 22 juillet 1942 (qui s’avère avoir été ...le 8 av de cette année) et s’accomplit en quelques semaines, déportation vers la mort de quelques 380000 juifs du ghetto.



La cérémonie, située à la humshlagplatz, d’où partaient les trains, entièrement en polonais, et réunissant quelques deux mille personnes, incluant « el male rahamim », couverte par une forte présence policière bienveillante, est suivie d’une marche dans les rues du ghetto,



la première étant karmelicka que nous descendons, non jusque l’endroit où se trouvait la boutique Heinsdorff (au 11 de la rue, au coin de la rue Nowolipie) dans laquelle travaillaient pépé et mémé, firent connaissance l’un avec l’autre et commencèrent l’histoire familiale à laquelle nous appartenons. Je quitte le défilé (j’étais en train automatiquement d’écrire le convoi..!) quelques minutes le temps d’aller photographier ce coin de rue...qui n’a bien entendu aucun rapport avec l’aspect qu’avait l’endroit en 1923 : nous sommes dans le ghetto entièrement rasé en 1945 suite aux bombardements, cf film « le pianiste » de Polanski.
Et à propos complètement détruit, la marche, après être passée par la rue Chlodna (sur le trottoir de laquelle on voit clairement les limites du mur du ghetto, dessiné sur le sol)






s’achève à l’endroit où existent encore deux maisons, derniers vestiges de ce monde disparu. Cette marche a lieu tous les ans et est chaque année dédiée à un personnage. Cette année, il s’agit d’un poéte, non juif, Wladyslaw Szlengel, dont les fenêtres (dans la maison qui précisément subsiste) donnaient sur le ghetto, et qui écrivit poèmes et chansons sur cela.


La journée s’achève par un repas chez Katarzyna et David, de catering cachère, en compagnie de Bella Shwartzman- Zarnota, traductrice et écrivaine polonaise, née en 1947 à Waroslav, 


                                      


et qui nous raconte sa vie, comment la période 45-48 a été relativement emplie d’espoir de réinstallation, ombragée si ce n’est complètement obscurcie par le pogrom de Kielce, suivie d’une période laïque jusqu’à l’arrivée du communisme en 1968. Le retour collectif au judaïsme date de la fin du communisme en 1991, avec depuis, l’ouverture de l’institut d’histoire juive, la réparation de la synagogue Nozykov seule ayant survécu à la guerre, et le retour de de plus en plus de juifs au judaïsme. Cette Bella, qui semblait dans les premiers temps d’après guerre être attachée uniquement à un judaïsme laïque composé essentiellement de yiddish, a progressivement fait elle-même un retour vers la Torah, étant active dans la mise en place de gans pour enfants, d’écriture de livres de paracha, en marge de son activité de traductrice du français au polonais, qu’elle a progressivement converti en traduction du yiddish en polonais, activité pour laquelle elle vient de recevoir un prix, (de l’institut Yivo de recherche sur la culture yiddish) que nous fétons en levant un verre. Elle vit à Varsovie, en compagnie de son mari,non- juif, mais incite ouvertement sa fille à partir en Israël, à ne pas faire sa vie en Pologne

Mardi 24.7.


Après une petite marche dans une Varsovie grise et fraîche, très parve/moche, arrivée au cimetière juif où les choses ne se passent pas comme je pensais.
Je pensais que comme m’avait été localisée la tombe du trisaïeul, j’y irais rapidement le matin en arrivant, avant la visite groupée.
En fait nous avions rv à 10:00, y arrivons tout juste avant...pour découvrir que le cimetière est fermé et n’ouvre...qu’à 10:00.
Ensuite, le Przemyslaw Szpilman, directeur du cimetière, qui m’a localisé la tombe est loin de chercher à engager la conversation, et c’est notre guide, Vitek, qui s’avère au long de la visite être une véritable encyclopédie sur pieds, et qui est un spécialiste accompli de ce cimetière, ayant contribué pendant quatre ans à travailler jour après jour au recensement et à l’inscription en ligne des tombes, qui m’explique que je n’ai aucune chance de trouver seul cette tombe, mais il m’assure que nous y passerons.




Il nous emmène ainsi dans une promenade de trois heures dans ce cimetière gigantesque qui est surtout une véritable forêt. C’est touffu d’arbres certains très hauts, et on marche dans le limon. Il y a quand même des chemins. On passe par quantité de tombes dont il nous raconte l’histoire, tombes sculptées, tombes vénérées, tombes méprisées, celle du fondateur du cimetière, Zonenfeld qui se fit appeler Berek Son...qui devint Bergson, et dont Henri Bergson était le descendant, tombe magnifiquement sculptée, 


                                                 
celle de ce traître, ayant travaillé pour les allemands, dont le corps a été déterré en cachette et laissé aux chiens et devant la tombe duquel les survivants du ghetto ne passaient pas sans cracher, celle de Y.L. Peretz, celle de Zamenhof inventeur de l’esperanto, celle du rebbeh de Slonim, celle du Moshe Mordekhaï Morgenstern, le kotzker qui quitta Pulawy en 1914 s’installa puis mourut à Varsovie, 


                                           
la cachette dans laquelle s’est caché Avraham Carmi....encore pléthore d’autres, et la tombe du trisaïeul Avraham Ytshak ben Kalman Fliederbaum, dont la découverte est émotionnellement très chargée : la tombe est parfaitement lisible, est couverte d’un texte élogieux, elle est en bordure de rangée dans un des endroits les plus reculés du cimetière...

 

La suite de la journée quoiqu’incluant la visite aux restes du mur du ghetto, 




en passant par la place où une des maisons ayant tenu et ayant été rénovée se tient à côté d’une encore tristement en état, place qui fut le haut lieu de la délinquance juive ayant inclus la traite des femmes, quoiqu’incluant la visite de la synagogue et une très intéressante rencontre avec Stas, le rabbin d’Etz Haïm, la partie réformée de la communauté de Varsovie, le suite de la journée m’est bien plus terne que cette visite du matin.

La journée s’achève par un repas d’une partie du groupe chez nous dans une très sympathique ambiance.

mercredi 31 juillet 2019

Voyage aux sources polonaises. 1.



Préliminaires.

C’est fin juin que je réalise que ce voyage, qui ne se concrétise que dans quatre semaines, a en fait déjà bien commencé.

La phase de genèse de l’idée remonte à deux ans, quand Katarzyna a débarqué dans la communauté, avec son état d’israélienne encore proche de son passé non juif polonais, et quand a germé en moi l’idée de faire avec son aide ce voyage à Pulawy que je n’ai pas réussi à faire il y a onze ans lors de mon passage en Pologne avec les groupes de la « marche des vivants ».

Le groupe aussi s’est constitué avec quelques hauts et bas, illusions désillusions, mise au point du programme, et nous voilà aujourd’hui un groupe de neuf personnes, quatre couples de la communauté plus Michèle qui se joint à nous. Il s’agit d’un voyage semi-organisé, dans lequel deux jours sont « chacun son programme », tandis que les deux jours du début et les trois de la  fin sont organisés.

Les modalités de « qui va où, qui loge où, qui est seul, qui est en groupe » semblent au point,

Et commence à prendre sa place la partie personnelle et émotionnelle. Katarszyna avait proposé de prendre contact avec les diverses archives, civiles et juives, et ceci a commencé.

J’ai déjà reçu l’acte de naissance de Israël Tauber, né en 1880. 



J’ai déjà les relevés d’état civil des naissances de quatre sur cinq de ses enfants du premier lit, et il commence à apparaître....que tout n’apparaîtra pas.

Ce qui doit peut-être être le signe sous lequel il convient d’inscrire ce voyage d’entrée de jeu. La nature de l’homme est de fantasmer, et dans ce cas précis de mettre tous les espoirs de l’éclaircissement du brouillard du passé dans les éléments nouveaux : l’accès aux archives et le déplacement.

Il y a onze ans, j’étais rentré un peu dépité de n’avoir pas pu passer par Pulawy, j’avais constaté que la rue Chlodna où vivaient les Wajnberg à Varsovie avait été entièrement transformée, j’avais cru que toute trace de présence juive avait été effacée à Pulawy et j’avais en gros fait mon deuil.

Et voilà qu’arrive Katarszyna avec du nouveau. Et voilà que je découvre (ce qui n’existait pas il y a onze ans) un site « virtual shtetl » dans lequel je peux voir qu’ont été posées au moins plusieurs plaques et ce que je crois à ce stade être des tombes virtuelles à Pulawy, et que tout ceci fit repartir le fantasme.

Les préparatifs du voyage sont intensifs. Au niveau collectif ils incluent deux rencontres avec Shlomo Balsam (qui a déjà emmené 250 fois !! des groupes en Pologne, et à Auschwitz...alors que selon ses dires, lors de son premier voyage, en direction du village où étaient nés ses parents, il n’envisageait même pas d’entrer dans le camp, pourtant tout près. Si quelqu’un cherche des exemples de « retour du refoulé »...), une conférence donnée par Shmil Holland, spécialiste de l’histoire de l’installation en Pologne des juifs, du statut des juifs polonais aux diverses époques de l’histoire, et spécialiste du hassidisme, étant lui-même un descendant du rabbi de Kotzk, la lecture de « gog et Magog » de M.Buber, nombreuses recherches sur internet-wikipedia concernant Pulawy, les hassidé Kotzk, la mise à contribution de Benjamin qui envoie quelques documents sur les deux rebbes de Kotzk (petit-fils et arrière petit-fils du premier kotzker rebbe) qui ont exercé à Pulawy, la mise à contribution de ma mère pour localiser dans le « Pulav yzker bukhs » les passages directement informatifs, et celle de Michèle pour les traduire.

Marianne raconte aussi à Varda, son amie née en Pologne, ce que nous sommes en train d’entreprendre, et elle apporte un annuaire en polonais des rues de Varsovie et de leur histoire...


dans lequel je découvre l’adresse du lieu de rencontre de pépé et mémé. Ils travaillaient tous les deux chez les Heinsdorff, cousins directs de pépé et connaissances des Tauber, et je découvre l’adresse de cette épicerie de produits coloniaux, au 11 rue Karmelicka. Varsovie ayant été énormément bombardée, en particulier le ghetto, rien aujourd’hui ne ressemble, et je n’ai aucune chance de trouver l’immeuble, mais avoir l’adresse, et d’autant plus que c’est tout proche du musée juif, donnent la double possibilité de me promener sur place et d’humer.

A Pulawy, la situation semble similaire. Le livre m’indique assez précisément les lieux où se trouvait le bet midrash du rebbe, et la cour dans laquelle la plupart des hassidim (dont mes arrière grand-parents habitaient) mais le site virtual shtetl contient l’information que tout à Pulawy a été détruit encore avant la fin de la guerre, pierres des maisons juives et de la synagogue détruites, pour le renforcement d’une route, et pierres tombales pour les fondations d’une usine de gelatine, et vu qu’aucun juif n’est retourné se réinstaller à Pulawy après la guerre, il n’y a que très peu de chances que les maisons existent encore, même si elles n’ont pas été toutes bombardées..ce qui fait que la visite à Pulawy va aussi plutôt être du domaine de l’imaginaire que de celui de la constatation visuelle.

Plus nous approchons de la date du départ, plus nous nous rendons compte combien cela va probablement nous être émotionnellement dur. Le plus bizarre est que cela ne parait pas le cas de tous les participants, à moins qu’ils se dispensent de partager avec nous cette composante...

J’ai en tout cas bien compris que le fait de ne pas nous rendre dans les camps ne réussira pas à nous épargner la composante tragique de ce voyage. Toute la famille Fliederbaum qui était encore en Pologne a été envoyée à Treblinka - même si Jack émet des doutes sur cela, arguant par exemple que sa mère,serait morte,d’une crise cardiaque chez elle, et que les autres n’étaient peut-être pas dans le ghetto (et la découverte tardive de l’annuaire téléphonique de Varsovie de 1939-40 semble appuyer ses dires) - et les Tauber qui étaient restés à Pulawy, ainsi que les Borenztein, ont aussi été envoyés à la mort. Les preuves de tout cela apparaissent de la non réapparition d’aucune de ces personnes après la guerre.


mardi 19 mars 2019

Pupille de Jeanne Herry. Bien vu.



« Pupille », au titre adroitement traduit en hébreu « en de bonnes mains » - traduction de laquelle émerge le sens caché de ce terme générique auquel on ne prête généralement pas attention « pupille de la nation »; ces enfants seraient aussi chers à la nation qu’à chacun de nous la pupille de son œil? We wish…- traite de la complexité de l’adoption, en réussissant à mettre très finement en lumière nombre des paramètres de la situation.

On voit s’affairer autour de Théo, né sous X, le plus grand éventail possible des tenants et aboutissants de sa situation, depuis sa mère qui refuse de le garder, à la « recueillante » qui le transmet à l’adoption temporaire, jusqu’à la station d’arrivée, en passant par le personnel hospitalier, le personnage d’assistant familial, c’est à dire celui qui « adopte provisoirement » Théo, en attendant que soit vérifié comment effectuer au mieux son adoption définitive.

On assiste au déchirement de l’abandon qui suit la naissance - d’autant mieux que la naissance a littéralement lieu sous les yeux du spectateur - et au dialogue entre la mère et la « recueillante ».

Et surtout sont présentés et littéralement passés au scanner tous les candidats à l’adoption, en particulier dans leurs contacts avec l’équipe de professionnels qui tente de jouer au mieux ce si difficile parcours de début de vie de Théo.

Il y a le couple à qui la professionnelle de placement assène - mais à juste titre - que son rôle n’est pas de procurer un enfant à des parents en détresse, mais bien de veiller au bien être d’un enfant en difficulté et trouver ce qui sera le mieux pour lui.

Il y a celle qui sera finalement la mère adoptive mais qui devra avoir attendu de longs mois pour être qualifiée, surtout suite à sa séparation conjugale.

Il y a les différents professionnels, depuis le personnel hospitalier de couloir, à la sage-femme, l’infirmière, ceux pour lesquels cette situation d’accouchement sous X est tellement difficile, tellement anti-naturelle, 

il y a toute l’équipe des services sociaux départementaux, de qui on entend aussi remarques impulsives, franc parler, mais surtout beaucoup de sensibilité, énormément de responsabilité vis à vis de la tâche qui leur incombe, vis à vis de l’enfant,

et il y a Clara, la malheureuse étudiante qui accouche sous X , en arrivant entre deux TD, trop tard pour recevoir l’épidurale, qui ne veut surtout pas qu’on prévienne sa mère, qui sait surtout qu’elle ne veut pas garder l’enfant, tant qu’elle ne veut , ne peut même pas le regarder, qui se laisse convaincre de se séparer de l’enfant pour son bien à lui, mais sans trouver les mots pour ce dire...

Et puis il y a Théo, et les différentes phases de son développement auxquelles le spectateur assiste..Théo qui est le meilleur acteur de tout ce film, où se côtoie cependant une belle brochette d’excellents acteurs. Où a-t-on trouvé ainsi un bébé qui sache tellement bien tantôt sourire et pleurer, et tantôt manifester l’inquiétude, le repli sur soi, le refus de croiser le regard.

Théo qui met en alerte à un certain moment tout l’arsenal de soignants présent autour de lui tant il parait sur le point de plonger dans le repli sur soi, et dans les troubles de la communication...pour dans un second temps - et grâce à quelques judicieuses interventions - revenir à lui, à la communication et à la sérénité.

On garde l’œil humide tout au long de ce beau film, travaillé, mijoté, poli, réfléchi jusqu’au dernier détail, tant et si bien qu’on reste sur une question : Jeanne Herry, fille de Miou miou et réalisatrice du film, a-t-elle voulu présenter la réalité ? Ou a-t-elle pris le parti non de dénoncer les faiblesses du système - comme le font sans cesse tant et tant de réalisateurs - mais de montrer comment les choses doivent être ? Comme si ce film était de l’ordre du « wishful thinking ». Un très beau film, dans la ligne de ce mouvement international de psychanalystes nommé très justement « in the best interest of the child ».


jeudi 7 mars 2019

Critico emotio scribens. Un regard autre sur l’humanité.



Cet écrit par lequel je romps le silence sur le blog, et qui sera peut-être plus un pamphlet qu’une reflexion (il tente de se gérer par la réflexion, mais il est mû par les sentiments) va avoir pour squelette les dix épreuves d’Avraham, introduites semble-t-il et développées sans aucun doute par rabbi Eliezer, ce géant du premier siècle de l’ère moderne, dont les maîtres disaient qu’il était comme une citerne qui ne laisse se perdre aucune goutte, et qui pourrait bien avoir dissimulé dans ce passage une réflexion auto-biographique.

Eliezer était sans doute une sorte d’Avraham du point de vue biographique. Il a aussi pris la tengeante par rapport à ce à quoi le destinait son père, il a en tout cas participé pour une très large part à un vaste mouvement de re-naissance d’un judaïsme, qui passe à son époque et entre autres de son impact de sa phase agricolo cultuelle à sa phase intellectuelle, mais ne confondons pas les patriarches avec les sages, les docteurs du talmud, comme les appelait Lévinas. Les seconds bénéficient de l’aura des premiers, même si eux aussi s’étaient appuyés sur ces géants de l’aube de l’humanité qu’étaient les antédiluviens et leurs successeurs immediats.

Ma lecture consiste en partie à relativiser ce texte, c’est à dire à en déposséder d’une certaine maniere ses principaux héros, Avraham et Eliezer.

Je propose de ce texte une lecture paradigmatique, et la recherche à travers elle de son actualité.

La première épreuve d’Avraham est donc sa naissance. D’après le texte (rabbinique. Il n’y a à cette épreuve aucune allusion dans la Bible) Avraham aurait été menacé de mort par ceux à qui sa naissance apparaissait comme une menace. Rien de plus universel que cela. Si une telle menace apparait presque littéralement dans le texte biblique au moment de la naissance de Moïse, qui ne pourrait s’identifier personnellement à un tel thème. Quelle naissance ne contient pas ipso facto une menace, ne serait-ce que pour l’ancienne génération qui y voit la concrétisation de sa potentielle supplantation puis disparition ?

Mais gardons pour un autre épisode les épreuves intermédiaires et sautons tout de suite à la huitième.

La huitième épreuve est celle de la circoncision, que le texte de rabbi Eliezer élargit en deux étapes. L’épreuve inclut les circoncisions d’Avraham, d’Ishmaël, d’Yitshak, mais aussi de toute la maison, de tous ceux qui s’affilient à Avraham. Circoncision donc comme alliance, avant tout aspect chirurgical. Alliance avec le Créateur, alliance avec le message éthique énoncé par ceux que le Createur désigne comme peuple élu. Une définition non raciale mais idéologique. Est fils d’Avraham avant tout non qui descend de lui, mais qui s’inclut dans l’alliance. C’est par l’intermédiaire de cette notion centrale d’alliance qu’Eliane Amado inclut les femmes. Elles ne sont pas concernées par l’élément chirurgical, elles sont par contre partie entièrement prenante de l’alliance.
La deuxième étape d’élargissement consiste aux prolongements de la notion linguistique de ce qui se traduit littéralement par prépuce, mais qui désigne au sens figuré encore quatre autres domaines : on peut ainsi d’après l’hébreu avoir non seulement la sexualité incirconcise, mais aussi l’oreille, la parole, et le coeur. En outre, il existe un stade du développement des arbres fruitiers en deça duquel ils sont incirconcis, et au dela duquel, circoncis, la consommation de leurs fruits devient autorisée. Peut-être cette insertion d’un élément qui est un élément de maturation directement lié au temps est-il là principalement pour nous aider à jeter un même regard développemental sur les quatre autres éléments. Ces circoncisions désignent l’état abouti par opposition à l’état brut.

Cet élargissement, qui fait passer l’aspect chirurgical (contre lequel nombre d’individus et de sociétés se sont élevées et s’élèvent encore) au second plan pour le moins, parait englober et nous adresser à réfléchir sur bon nombre d’aspects de notre mode de vie.

Résulterait d’un tel élargissement que s’affilier à Avraham ne consisterait pas uniquement à circoncire physiquement les mâles de la société, mais inclut aussi bon nombre de « circoncisions » virtuelles, bridage du coeur, et débridage de la parole et de l’ouïe (puisque le texte biblique auquel ces élargissements renvoient définit la mauvaise élocution de Moïse comme signe de son incirconcision, l’insubordination du peuple comme signe de sa surdité morale (sourd aux appels), comme signe de l’incirconcision de ses oreilles, et l’incirconcision du coeur comme une insensibilité au-dessus de laquelle il convient de s’élever).

Et il n’est pas anodin qu’un lien linguistique soit fait entre dysfonctionnements divers et circoncision. Comme si se trouvait sous la plume de rabbi Eliezer une antique tentative de regard générique sur un certain nombre d’activités humaines, avec tentative d’établir un dénominateur commun entre elles.

Et pour une fois, le regard de rabbi Eliezer semble sinon critique, au moins interrogateur. Il questionne divers statuts de la halakha, comme celui de l’esclave (comment ces individus, impurs presque par excellence, pourraient-ils en un clin d’oeil changer de statut, sinon de peau ?), et surtout en fort contraste avec ceux qui se circoncisent de plein choix et qui pourtant sont regardés avec la plus grande circonspection, comme si leur circoncision ne les faisait devenir que partiellement juifs ? Franchirait-on plus facilement les étapes du développement humain de façon passive plutôt que de facon active ?

Le chapitre de la huitième épreuve s’achève sur l’épisode par lequel Eliyahou devient assigné par le ciel à assister à chaque circoncision, et ceci en sanction de son impatience, et de son extrème zèle religieux, exercé sous l’identité de Pinh’as en Nombres 25, 7 et 8.

Comme si un lien apparaissait soudain entre circoncision et instinct sexuel, et comme si la circoncision apparaissait aux yeux des rabbanims comme destinée à brider les pulsions sexuelles, comme signe d’une sexualité plus évoluée, moins instinctuelle, avec les restrictions mentionnées plus haut, c’est à dire avec l’expression d’un certain bémol : le système marche-t-il sans faille ?

Ce qui est une occasion de souligner que ne figure pas expréssément parmi ces épreuves de l’humain, celle de la relation d’Avraham à la sexualité. La cinquième épreuve traite d’intimité, de différence d’intimités entre la relation homme femme et la relation frère-soeur, mais ce n’est qu’ici qu’il est question de frein, de relation - intérieure et extérieure - entre l’homme et ses instincts, ses besoins, ses pulsions.

Les seuls liens explicites entre cette circoncision et l’activité sexuelle sont d’une part la mention biblique d’une activité obscure (« metsahek » dit le texte) d’Ishmaël à l’encontre de Yitshak, activité qui provoque son renvoi, sont par ailleurs le fait que ce qui limite l’homme tant au niveau du coeur, que de la bouche que de l’oreille est ce qui limite la phénoménologie du membre sexuel masculin (ablation du prépuce), et en dernier lieu la désignation traditionnelle de la masturbation à l’aide de l’expression « h’eth habrit » (péché de l’alliance), d’où il ressort que le lien entre cette épreuve et l’activité sexuelle est bien plus qu’hypothétique.

Et il m’est impossible de réfléchir sur ce texte sans être interpellé par mon expérience clinique quotidienne depuis presque quatre ans en milieu ultraorthodoxe. Milieu ultraorthodoxe littéralement obsédé par la sexualité : en parallèle d’une liste presque interminables de coutumes, de recommandations et d’injonctions éminemment puritaines, la prévalence d’abus y est nettement plus élevée que dans toutes les autres franges de la société israélienne, à tel point qu’on pourrait presque avoir la certitude qu’il n’y a pas un établissement scolaire où ne se produit pas régulièrement tel ou tel abus, que cela soit d’élève à élève, ou pire, d’enseignant à élève.

La société ultraorthodoxe met donc en parallèle de terribles limitations à la vie sexuelle. Limitations qui varient selon la frange (maximale dans les hassidouïot, Gur et Slonim en particulier, moins ouvertement limitée en milieu non hassidique), mais qui sont omniprésentes.

Le plus fort contraste est entre le mode de relation hommes femmes dans ce milieu et la très forte occurence d’abus, lesquels abus se font comme dans maintien de ces règles qui gèrent les relations hommes-femmes : les abus sont en général homosexuels, et/ou le plus fréquemment vis à vis d’enfants ou d’adolescents. Ce contraste poussant inévitablement à suggérer que les restrictions, cette obsession, cette limitation tellement détaillée de la vie sexuelle, provoquent ces abus.

Un peu comme si les épreuves d’Avraham devaient rester le programme d’auto-dépassement de l’humain, plus que génération après génération, jour après jour.

Et force nous est de conclure qu’une telle définition conduit à une condamnation de ce mode de vie ultraorthodoxe : il devrait être le milieu qui se singularise par la plus haute moralité, par le plus haut niveau de l’humain, si tel est le but des mitzvot.

Or, non seulement il apparait que la société ultraorthodoxe est dans le meilleur des cas un groupe sociologique comme les autres, dans lequel il y a des individus de tous les niveaux, de la moralité et de la délinquance, de la joie de vivre et de la détresse, de la tolèrance et de l’intolérance, et selon un regard plus insistant, un groupe sociologique comme malade.

L’examen de ce groupe en parallèle de lecture de textes comme celui de la onzième épreuve d’Avraham est encore plus douloureux et affligeant, tant Eliane Amado Lévy Valensi, en digne représentante de « l’école de Paris » du judaïsme présente un judaïsme aux antipodes de ce que montre le milieu ultraorthodoxe.

L’école de Paris, il y en a réellement une, et, se risquerait-on à la faire remonter à Rashi ?, parait nettement avoir enrichi le judaïsme. C’est universellement admis en ce qui concerne Rachi, cela l’est dans les limites du monde juif - avec quelques pseudopodes - en ce qui concerne les tossafistes, et cela est clair pour les juifs francophones pour ce qui est de Manitou, Emmanuel Lévinas, André Neher, Armand Abécassis, Marc Alain Ouaknin, Eliane Amado Lévy Valensi, Régine Lehman pour les plus connus.

Et cette école prend pour ainsi dire les dix épreuves d’Avraham comme flambeau. Elle enseigne en quoi le judaïsme élève l’humain sans pour autant ostraciser le non juif, sans racisme, sans préchi precha. Elle enseigne à ses enfants qu’être juif consiste à avoir un haut sens de la responsabilité de ses propres actes, consiste à ne pas vivre en troupeau, consiste à développer chez l’individu ce que Lévinas appelle paradoxalement le dès-inter-essement, ce qui est le vivre en groupe dans le non anonymat et la non indiffèrence pour autrui, consiste à ce que chacun ne soit pas une brebis dont le rabbin serait le berger, à ce que l’accent soit mis sur le développement individuel et sur l’épanouissement de la relation à autrui, de la relation de couple, à ce que l’individu considère son judaïsme comme l’instrument par lequel il vise à construire une meilleure société, le sionisme étant un chapitre de cela...et la voici qui se heurte de plein fouet au monde ultraorthodoxe. Un monde qui ne se contente pas de prendre ses distances du sionisme du fait d’un désaccord idéologique. Un monde ultraorthodoxe dans lequel le rabbin décide combien la femme est inféodée à son mari, quels accessoires l’individu aura le droit d’acquérir et d’utiliser, quelle activité exerceront les deux membres d’un couple, quel mode relationnel homme-femme est non seulement souhaitable mais licite, en général et au plan sexuel en particulier entre eux. Un monde ultraorthodoxe qui cultive un comportement citoyen aux antipodes de la bonne conduite et de la responsabilité civique, et enfin un monde qui se dévoile tellement malade, de par les abus sexuels qui le teintent si fortement, de par son ingérence si calculatrice et mesquine dans la vie politique.

Le milieu est malade, non uniquement les individus dont le comportement émerge.

L’excès inimaginable de puritanisme (de femmes vêtues à dessein de la façon la plus moche et la plus sombre, en interdiction totale de maquillage ou d’adjonction d’accessoires, de femmes qui ne croisent pas le regard masculin, qui sont ouvertement hostiles à saluer un homme, de femmes qui ont une opposition manifeste à participer à des réunions mixtes, à prendre la parole devant des hommes, et ceci sous le contrôle des hommes), qui est accompagné d’une vigilance plus qu’extrême et qui traque littéralement chez les enfants le moindre écart, tandis qu’elle protège les adultes pour peu qu’ils soient de rang à peine élevé, cet excès ne peut qu’être placé en miroir de cette haute prévalence de pathologie.

Et donc, pour nous en tenir provisoirement à cet examen de la huitième épreuve au prisme du cadre global de ce que Rabbi Eliézer voyait comme projet d’auto-dépassement de l’humain, et pour terminer ce texte sur une ouverture, n’y aurait -pas urgence à redonner à ce texte une place prépondérante dans notre position d’individu, de citoyen, face à ce en présence de quoi nous met notre monde d’aujourd’hui ?

mardi 6 novembre 2018

Sur quelques « segoulot » de la langue hébraïque.





Un exemple de la façon par laquelle l’hébreu est expression d’une certaine conception du monde.

Adam, dit la tradition, est « segoulat haboreh », c’est à dire qu’il en descend, comme le représente graphiquement la voyelle « ségol », en forme de grappe, ou d’entonnoir, de quelque chose qui transmet vers le bas ce qui vient du haut.

Selon Yehouda Halévi, c’est ainsi qu’est né le judasme, par une transmission, de génération en génération, depuis Adam jusqu’à Moshé, faisant hériter le bas, le peuple, de notions émises, transmises depuis le haut.

De la même manière, les mots vocalisés avec deux ségols (melekh’, yeled), ou un ségol et un h’olam (boker), ou deux patah’ (naar), sont tous accentués « mileél », c’est à dire sur la syllabe antépénultième, ou littéralement « d’en haut ».

Le séguel est l’équipe dirigeante, et « lessaguel » veut dire « former à », « lehistaguel », "se former à", ou "s’adapter", c’est à dire se situer sur l’axe vertical, entre ce de quoi vient l’injonction, ou le savoir, ou le pouvoir, et ce qui ne les a pas encore reçus.

Ce qui est « segouli» est « rapporté à» : le mishkal segouli d’un matériau est son poids relatif à celui de l’eau. La valeur « segouli » de quelque chose n’est pas sa valeur absolue, mais sa valeur relative.

En cela, ce qui est « segoula » est ce dont la fonction est de faire ceux du bas en liaison avec ce qui vient du haut. Cela les élève, les sublime, les métabolise, les transforme.

C’est après que D. leur ait dit qu’ils lui sont « segoula » que Adam fait techouva puis, s’étant senti nu, se voit revêtu des peaux, peau du serpent précise rabbi Eliezer, celui du fruit. Se revêtir de ce par quoi la faute a été commise revient à se dépasser, à transformer ce qui en nous nous égare par ce qui nous élève. C’est la sublimation.

Est-ce en rapport avec cela que la couleur « ségol » est la couleur de l’extrémité du spectre, celle qui marque la frontière entre ce qui n’est pas visible et ce qui le devient?





C’est en tout cas du fait de toutes ces vertus que ce qui est « segoula » est précieux, choisi, élu, trésor.

Le peuple juif serait ainsi dénommé « segoula » non tant du fait d’une élection arbitraire, mais du fait de capacités qu’il veut/peut ou non endosser, mettre en application, comme faire ou non le shabbat, faire ou non la havdala, deux paramètres qui, dans ce chapitre des pirké de rabbi Eliezer, précèdent l’introduction du mot « segoula ». Ne pas tant être élu, que séparé, non séparé par essence mais par façon d’être.