Nous voici bientôt un an en guerre.
Une question qui se pose et qui va être débattue ce shabbat dans notre communauté (minyan israéli, ashkenaze-sefarade, sud de Jérusalem, de laquelle ont péri durant l’année quelques cinq soldats, qui directement qui indirectement lié, dans laquelle le 7 octobre dernier se célébrait en plus de la fête du jour la bar mitzva d’un enfant dont le père a juste pu entendre la lecture de Torah avant de partir rejoindre son unité, à laquelle se sont joints durant l’année quelques familles de « déplacés » de Kyriat Chemona, de laquelle beaucoup beaucoup d’ hommes - et quelques femmes - ont été mobilisés de longues périodes et plusieurs fois, dans laquelle le nombre d’armes et de fusils en bandoulière varie de shabbat en shabbat entre 5 et 10, de laquelle de très nombreuses personnes ont ajouté à leur quotidien telle ou telle activité de volontariat, de soutien, dans laquelle la tefila de chaque shabbat matin depuis le 7 octobre est ponctuée de la lecture des noms de tous les otages, dans laquelle quelques familles ont le triste privilège de connaître personnellement un ou plusieurs otages, parfois quelqu’un de proche), une question qui se pose est : « comment fêter Simkhat Torah ? ».
Cette année, et dorénavant.
C’est une question spécifique et générique.
Je suppose que selon les communautés, il va y avoir un prisme de modification du déroulement de la tefila ce jour-là, depuis les communautés, les synagogues où rien ne sera modifié (je crains qu’elles ne seront les plus nombreuses) jusqu’à celles où cette fête sera occultée, en passant par les multiples degrés d’insertion de quelque chose qui rappellele 7 octobre dans la célebration.
Chez nous, il est question de maintenir le rituel, y compris les « hakafot » au cours desquelles on tourne, et on danse avec les sifré Torah ( dans toutes les synagogues du monde), mais en en modifiant une ou deux, en les faisant silencieuses, une pour le souvenir des morts, civils ou militaires, une pour les otages.
Au plan générique, cela pose la question du « comment continuer? », comment intégrer à la vie, mais aussi à l’Histoire, à la transmission transgénérationnelle du judaïsme, ce nouveau chapitre.
D’une certaine manière, et de façon mi-tragique mi-étonnante, rien n’a changé.
Notre vie quotidienne est inchangée, les gens vont au travail, les enfants à l’école, les soldats à l’armée, les réservistes en milouïm, les boutiques sont approvisionnées, les services fonctionnent, les gens partent en vacances, et en même temps tout a changé.
Les otages sont omniprésents, dans les émissions de radio télévision et dans les esprits, que cela soit pour exiger l’arrêt des hostilités afin de faire un accord, ou pour soutenir l’opposé, de continuer au maximum l’intervention armée…afin de les ramener par force, et afin de remporter ce round.
Le pays est à la fois uni dans la mobilisation, et, dans la suite de l’an dernier, profondément divisé politiquement.
Le peuple israélien qui manifestait énormément moins que le peuple français semble avoir reéquilibré la balance. Les manifestations sont hebdomadaires et même pour certaines personnes quotidiennes, et ceci depuis bientôt deux ans, depuis que cette droite augmentée de l’extrême droite a remporté les élections de novembre 2022.
L’esplanade d’entrée du musée de Tel Aviv, ainsi que la place Dizengoff de la même ville sont comme rebaptisées, l’une étant devenue « place des otages », l’autre exposition permanente d’expression artistique de la situation du pays en guerre.
Dans le vaste monde, les condamnations sont très nombreuses, d’un Israël qui est non seulement insensible à la souffrance du peuple palestinien, mais qui oeuvre à le détruire (le mot couramment employé choque mon clavier au point qu’il ne figurera pas ici), tandis que vu de l’intérieur, Israël, à travers presque tous ses citoyens, se sent comme si personne de par le vaste monde (ou résolument trop peu de voix) ne manifestait son attachement, sa compréhension vis à vis de la partie qui se joue, vis à vis de la détresse israélienne provoquée par le massacre du 7 octobre, la prise en captivité des otages, leur maintien en horrible condition depuis, les bombardements quotidiens sur l’ensemble du pays, les populations déplacées.
Vu de l’intérieur, l’israélien que je suis assiste jour après jour à des manifestations verbales de vélléïté que ce pays n’existe pas, et reçoit concrètement sous forme de roquettes, missiles ou drones l’expression physique et potentiellement mortelle de cette vélléïté.
Même si le vaste monde peut se scandaliser de « l’indifférence israélienne » à la souffrance palestinienne, parce que réellement notre armée a fait à Gaza, continue de faire à Gaza, fait au Liban d’énormes dégats, matériels et en vies humaines, et parce que ce n’est pas un sujet chez la plupart des gens, il faut comprendre pourquoi ceci se produit, comment cette indifférence s’est installée.
Alors qu’un interlocuteur, de ces juifs français laïcs, qui se disent amis d’Israël mais manifestent contre tout ce que font Israël et le sionisme, tente de me convaincre que nous sommes paranoïaques et que personne ne veut notre destruction (il me conseille néanmoins de préparer mes valises pour l’avenir proche, entrevoyant la fin de l’état…), cette guerre aura été comme une confirmation que ce n’est pas de territoires occupés « illégalement » qu’il s’agit.
Les barbares du 7 octobre ont bel et bien envahi un territoire souverain…en proclamant qu’il s’agit de leur terre. Le hamas ne s’en cache pas, et pour ceux qui scandent « from the river to the sea » dans les manifestations et soutiennent donc ce slogan, il s’agit de combattre l’existence même d’Israël.
Il ne s’agit pas de cela parce que nous sommes une super puissance colonialiste, impérialiste ou suprémaciste (c’est le dernier vocable à la mode, il serait dommage de ne pas l’utiliser), il s’agit d’un combat qui se poursuit encore depuis les tout débuts du sionisme, quand il ne ralliait à sa cause que quelques centaines de personnes, et quand les graffiti sur les murs des grandes villes européennes portaient « les juifs en Palestine », un combat qui a compris le massacre du goush etsion lors des pogroms de 1929, qui s’est poursuivi après la proclamation de l’état en 1948, alors que les habitants, et les soldats étaient surtout des rescapés des camps et de l’exil des pays du magreb, individus sans le sou pour la plupart d’entre eux. Un combat qui a pris en route la révolte contre les territoires occupés par la guerre de 1967, elle-même guerre d’auto-défense absolue.
Israël donc non seulement n’occupe pas la bande de Gaza (désengagement en 2005, et depuis, ni habitants juifs ni soldats. Contrôle effectivement - mais magistralement déficient comme les évènements de l’année passée l’ont prouvé - de ce qui y entre, mais nullement occupation) mais « occupe » tout son territoire.
Les israéliens constituent un spectre au regard des palestiniens, incluant ceux qui sont persuadés qu’Israël leur a pris leur terre, et à l’autre extrémité ceux qui font tout pour accélérer leur départ, mais tous ont été blessés par eux, que cela ait été en 1929 et depuis, ou le 7 octobre 2023.
Les palestiniens vivent au jour le jour parmi les israéliens, indépendamment de leur statut civil, qui les « discrimine » au moment du passage des barrages de sécurité et pour bon nombre d’actions, mais nullement dans la vie et le contact avec les israéliens. On les rencontre dans les hopitaux, les universités, les moyens de transport et les lieux de villégiature, tous lieux où aucune différence n’est perceptible. Et il est bien clair qu’ils vivent incomparablement mieux que leurs pairs de Gaza, du Liban ou même de Jordanie où on ne les aime pas, « to say the least ».
A ce registre, le 7 octobre est perçu par les israéliens comme un coup de poignard dans le dos, surtout si on prend en compte que bon nombre d’habitants de Gaza se rendaient tous les jours en Israël, qui pour travailler qui pour se faire soigner, et étaient même soutenus ( convoyés) par bon nombre des habitants de la bordure de Gaza, pour beaucoup d’entre eux affiliés à la gauche israélienne et favorables à des accords de vie commune, et au retrait israélien des territoires. Ce sont les actes du 7 octobre, ajoutés aux situations de belligérance repétitives depuis les débuts du sionisme qui provoquent cette « indifférence » à leur sort.
Les israéliens sont aujourd’hui « occupés ». Ils doivent enterrer les morts, accompagner les déplacés et les familles dans lesquelles un ou plusieurs sont mobilisés, oeuvrer au retour des otages, s’occuper du post traumatisme, tant au plan physique qu’au plan psychologique, réfléchir comment poursuivre la vie…et la souffrance des habitants de Gaza n’est pas au premier rang des priorités.
Et il y a de bonnes chances pour que ceci se prolonge pour quelques bonnes années. Même si les opérations de ces dernières semaines à Gaza et ces derniers jours au Liban (avec l’élimination de toutes les têtes du Hezbollah, Nasrallah compris) semblent indiquer une véritable victoire militaire israélienne, restent encore à Gaza quelques 100 otages.
Les israéliens, nous, n’auront de cesse que de travailler à leur retour, que de partager leur souffrance.
Ceux qui versent des larmes de crocodile sur les pauvres enfants de Gaza devraient avoir un plus large regard au plan historique, et se demander comment ils ont laissé s’installer le hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban et comment seules les opérations israéliennes les scandalisent, tandis que la guerre civile en Syrie, les massacres des opposants de la Turquie d’Erdogan, le négationnisme actif de l’Iran des ayatollas, la tyrannie du hamas ne les ont jamais même interpellés..
Israël est un des pays du monde où la sensation de bien être est la plus ressentie et partagée, et Israël déposera les armes le jour où ses opposants auront accepté le principe de son existence. Israël demeurera cependant « suprémaciste » parce que ce pays doit rester un pays juif, le pays des juifs, l’histoire ayant suffisamment prouvé que son existence est impérative. Les juifs doivent encore travailler ses caractéristiques, rechercher avec l’aide des textes traditionnels et modernes comment décliner ce paradoxe de pays qui soit juif et pays de tous ses habitants. Il s’agit non d’une épine à se sortir du pied mais d’un véritable challenge, que l’on ne résoudra pas par de stupides manifestations ou condamnations.
Ce billet tient lieu de missive annuelle de distribution de voeux de bonne année.
Nous allons bien mais les temps n’encouragent pas à la créativité - malgré quelques très belles expositions entre autres d’art-post 7 octobre vues récemment. Pour cela aussi, le paradoxe est là.
תכלה שנה וקללותיה תחל שנה וברכותיה.
Merci , Jean . A bientôt
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