mardi 19 mars 2019

Pupille de Jeanne Herry. Bien vu.



« Pupille », au titre adroitement traduit en hébreu « en de bonnes mains » - traduction de laquelle émerge le sens caché de ce terme générique auquel on ne prête généralement pas attention « pupille de la nation »; ces enfants seraient aussi chers à la nation qu’à chacun de nous la pupille de son œil? We wish…- traite de la complexité de l’adoption, en réussissant à mettre très finement en lumière nombre des paramètres de la situation.

On voit s’affairer autour de Théo, né sous X, le plus grand éventail possible des tenants et aboutissants de sa situation, depuis sa mère qui refuse de le garder, à la « recueillante » qui le transmet à l’adoption temporaire, jusqu’à la station d’arrivée, en passant par le personnel hospitalier, le personnage d’assistant familial, c’est à dire celui qui « adopte provisoirement » Théo, en attendant que soit vérifié comment effectuer au mieux son adoption définitive.

On assiste au déchirement de l’abandon qui suit la naissance - d’autant mieux que la naissance a littéralement lieu sous les yeux du spectateur - et au dialogue entre la mère et la « recueillante ».

Et surtout sont présentés et littéralement passés au scanner tous les candidats à l’adoption, en particulier dans leurs contacts avec l’équipe de professionnels qui tente de jouer au mieux ce si difficile parcours de début de vie de Théo.

Il y a le couple à qui la professionnelle de placement assène - mais à juste titre - que son rôle n’est pas de procurer un enfant à des parents en détresse, mais bien de veiller au bien être d’un enfant en difficulté et trouver ce qui sera le mieux pour lui.

Il y a celle qui sera finalement la mère adoptive mais qui devra avoir attendu de longs mois pour être qualifiée, surtout suite à sa séparation conjugale.

Il y a les différents professionnels, depuis le personnel hospitalier de couloir, à la sage-femme, l’infirmière, ceux pour lesquels cette situation d’accouchement sous X est tellement difficile, tellement anti-naturelle, 

il y a toute l’équipe des services sociaux départementaux, de qui on entend aussi remarques impulsives, franc parler, mais surtout beaucoup de sensibilité, énormément de responsabilité vis à vis de la tâche qui leur incombe, vis à vis de l’enfant,

et il y a Clara, la malheureuse étudiante qui accouche sous X , en arrivant entre deux TD, trop tard pour recevoir l’épidurale, qui ne veut surtout pas qu’on prévienne sa mère, qui sait surtout qu’elle ne veut pas garder l’enfant, tant qu’elle ne veut , ne peut même pas le regarder, qui se laisse convaincre de se séparer de l’enfant pour son bien à lui, mais sans trouver les mots pour ce dire...

Et puis il y a Théo, et les différentes phases de son développement auxquelles le spectateur assiste..Théo qui est le meilleur acteur de tout ce film, où se côtoie cependant une belle brochette d’excellents acteurs. Où a-t-on trouvé ainsi un bébé qui sache tellement bien tantôt sourire et pleurer, et tantôt manifester l’inquiétude, le repli sur soi, le refus de croiser le regard.

Théo qui met en alerte à un certain moment tout l’arsenal de soignants présent autour de lui tant il parait sur le point de plonger dans le repli sur soi, et dans les troubles de la communication...pour dans un second temps - et grâce à quelques judicieuses interventions - revenir à lui, à la communication et à la sérénité.

On garde l’œil humide tout au long de ce beau film, travaillé, mijoté, poli, réfléchi jusqu’au dernier détail, tant et si bien qu’on reste sur une question : Jeanne Herry, fille de Miou miou et réalisatrice du film, a-t-elle voulu présenter la réalité ? Ou a-t-elle pris le parti non de dénoncer les faiblesses du système - comme le font sans cesse tant et tant de réalisateurs - mais de montrer comment les choses doivent être ? Comme si ce film était de l’ordre du « wishful thinking ». Un très beau film, dans la ligne de ce mouvement international de psychanalystes nommé très justement « in the best interest of the child ».


jeudi 7 mars 2019

Critico emotio scribens. Un regard autre sur l’humanité.



Cet écrit par lequel je romps le silence sur le blog, et qui sera peut-être plus un pamphlet qu’une reflexion (il tente de se gérer par la réflexion, mais il est mû par les sentiments) va avoir pour squelette les dix épreuves d’Avraham, introduites semble-t-il et développées sans aucun doute par rabbi Eliezer, ce géant du premier siècle de l’ère moderne, dont les maîtres disaient qu’il était comme une citerne qui ne laisse se perdre aucune goutte, et qui pourrait bien avoir dissimulé dans ce passage une réflexion auto-biographique.

Eliezer était sans doute une sorte d’Avraham du point de vue biographique. Il a aussi pris la tengeante par rapport à ce à quoi le destinait son père, il a en tout cas participé pour une très large part à un vaste mouvement de re-naissance d’un judaïsme, qui passe à son époque et entre autres de son impact de sa phase agricolo cultuelle à sa phase intellectuelle, mais ne confondons pas les patriarches avec les sages, les docteurs du talmud, comme les appelait Lévinas. Les seconds bénéficient de l’aura des premiers, même si eux aussi s’étaient appuyés sur ces géants de l’aube de l’humanité qu’étaient les antédiluviens et leurs successeurs immediats.

Ma lecture consiste en partie à relativiser ce texte, c’est à dire à en déposséder d’une certaine maniere ses principaux héros, Avraham et Eliezer.

Je propose de ce texte une lecture paradigmatique, et la recherche à travers elle de son actualité.

La première épreuve d’Avraham est donc sa naissance. D’après le texte (rabbinique. Il n’y a à cette épreuve aucune allusion dans la Bible) Avraham aurait été menacé de mort par ceux à qui sa naissance apparaissait comme une menace. Rien de plus universel que cela. Si une telle menace apparait presque littéralement dans le texte biblique au moment de la naissance de Moïse, qui ne pourrait s’identifier personnellement à un tel thème. Quelle naissance ne contient pas ipso facto une menace, ne serait-ce que pour l’ancienne génération qui y voit la concrétisation de sa potentielle supplantation puis disparition ?

Mais gardons pour un autre épisode les épreuves intermédiaires et sautons tout de suite à la huitième.

La huitième épreuve est celle de la circoncision, que le texte de rabbi Eliezer élargit en deux étapes. L’épreuve inclut les circoncisions d’Avraham, d’Ishmaël, d’Yitshak, mais aussi de toute la maison, de tous ceux qui s’affilient à Avraham. Circoncision donc comme alliance, avant tout aspect chirurgical. Alliance avec le Créateur, alliance avec le message éthique énoncé par ceux que le Createur désigne comme peuple élu. Une définition non raciale mais idéologique. Est fils d’Avraham avant tout non qui descend de lui, mais qui s’inclut dans l’alliance. C’est par l’intermédiaire de cette notion centrale d’alliance qu’Eliane Amado inclut les femmes. Elles ne sont pas concernées par l’élément chirurgical, elles sont par contre partie entièrement prenante de l’alliance.
La deuxième étape d’élargissement consiste aux prolongements de la notion linguistique de ce qui se traduit littéralement par prépuce, mais qui désigne au sens figuré encore quatre autres domaines : on peut ainsi d’après l’hébreu avoir non seulement la sexualité incirconcise, mais aussi l’oreille, la parole, et le coeur. En outre, il existe un stade du développement des arbres fruitiers en deça duquel ils sont incirconcis, et au dela duquel, circoncis, la consommation de leurs fruits devient autorisée. Peut-être cette insertion d’un élément qui est un élément de maturation directement lié au temps est-il là principalement pour nous aider à jeter un même regard développemental sur les quatre autres éléments. Ces circoncisions désignent l’état abouti par opposition à l’état brut.

Cet élargissement, qui fait passer l’aspect chirurgical (contre lequel nombre d’individus et de sociétés se sont élevées et s’élèvent encore) au second plan pour le moins, parait englober et nous adresser à réfléchir sur bon nombre d’aspects de notre mode de vie.

Résulterait d’un tel élargissement que s’affilier à Avraham ne consisterait pas uniquement à circoncire physiquement les mâles de la société, mais inclut aussi bon nombre de « circoncisions » virtuelles, bridage du coeur, et débridage de la parole et de l’ouïe (puisque le texte biblique auquel ces élargissements renvoient définit la mauvaise élocution de Moïse comme signe de son incirconcision, l’insubordination du peuple comme signe de sa surdité morale (sourd aux appels), comme signe de l’incirconcision de ses oreilles, et l’incirconcision du coeur comme une insensibilité au-dessus de laquelle il convient de s’élever).

Et il n’est pas anodin qu’un lien linguistique soit fait entre dysfonctionnements divers et circoncision. Comme si se trouvait sous la plume de rabbi Eliezer une antique tentative de regard générique sur un certain nombre d’activités humaines, avec tentative d’établir un dénominateur commun entre elles.

Et pour une fois, le regard de rabbi Eliezer semble sinon critique, au moins interrogateur. Il questionne divers statuts de la halakha, comme celui de l’esclave (comment ces individus, impurs presque par excellence, pourraient-ils en un clin d’oeil changer de statut, sinon de peau ?), et surtout en fort contraste avec ceux qui se circoncisent de plein choix et qui pourtant sont regardés avec la plus grande circonspection, comme si leur circoncision ne les faisait devenir que partiellement juifs ? Franchirait-on plus facilement les étapes du développement humain de façon passive plutôt que de facon active ?

Le chapitre de la huitième épreuve s’achève sur l’épisode par lequel Eliyahou devient assigné par le ciel à assister à chaque circoncision, et ceci en sanction de son impatience, et de son extrème zèle religieux, exercé sous l’identité de Pinh’as en Nombres 25, 7 et 8.

Comme si un lien apparaissait soudain entre circoncision et instinct sexuel, et comme si la circoncision apparaissait aux yeux des rabbanims comme destinée à brider les pulsions sexuelles, comme signe d’une sexualité plus évoluée, moins instinctuelle, avec les restrictions mentionnées plus haut, c’est à dire avec l’expression d’un certain bémol : le système marche-t-il sans faille ?

Ce qui est une occasion de souligner que ne figure pas expréssément parmi ces épreuves de l’humain, celle de la relation d’Avraham à la sexualité. La cinquième épreuve traite d’intimité, de différence d’intimités entre la relation homme femme et la relation frère-soeur, mais ce n’est qu’ici qu’il est question de frein, de relation - intérieure et extérieure - entre l’homme et ses instincts, ses besoins, ses pulsions.

Les seuls liens explicites entre cette circoncision et l’activité sexuelle sont d’une part la mention biblique d’une activité obscure (« metsahek » dit le texte) d’Ishmaël à l’encontre de Yitshak, activité qui provoque son renvoi, sont par ailleurs le fait que ce qui limite l’homme tant au niveau du coeur, que de la bouche que de l’oreille est ce qui limite la phénoménologie du membre sexuel masculin (ablation du prépuce), et en dernier lieu la désignation traditionnelle de la masturbation à l’aide de l’expression « h’eth habrit » (péché de l’alliance), d’où il ressort que le lien entre cette épreuve et l’activité sexuelle est bien plus qu’hypothétique.

Et il m’est impossible de réfléchir sur ce texte sans être interpellé par mon expérience clinique quotidienne depuis presque quatre ans en milieu ultraorthodoxe. Milieu ultraorthodoxe littéralement obsédé par la sexualité : en parallèle d’une liste presque interminables de coutumes, de recommandations et d’injonctions éminemment puritaines, la prévalence d’abus y est nettement plus élevée que dans toutes les autres franges de la société israélienne, à tel point qu’on pourrait presque avoir la certitude qu’il n’y a pas un établissement scolaire où ne se produit pas régulièrement tel ou tel abus, que cela soit d’élève à élève, ou pire, d’enseignant à élève.

La société ultraorthodoxe met donc en parallèle de terribles limitations à la vie sexuelle. Limitations qui varient selon la frange (maximale dans les hassidouïot, Gur et Slonim en particulier, moins ouvertement limitée en milieu non hassidique), mais qui sont omniprésentes.

Le plus fort contraste est entre le mode de relation hommes femmes dans ce milieu et la très forte occurence d’abus, lesquels abus se font comme dans maintien de ces règles qui gèrent les relations hommes-femmes : les abus sont en général homosexuels, et/ou le plus fréquemment vis à vis d’enfants ou d’adolescents. Ce contraste poussant inévitablement à suggérer que les restrictions, cette obsession, cette limitation tellement détaillée de la vie sexuelle, provoquent ces abus.

Un peu comme si les épreuves d’Avraham devaient rester le programme d’auto-dépassement de l’humain, plus que génération après génération, jour après jour.

Et force nous est de conclure qu’une telle définition conduit à une condamnation de ce mode de vie ultraorthodoxe : il devrait être le milieu qui se singularise par la plus haute moralité, par le plus haut niveau de l’humain, si tel est le but des mitzvot.

Or, non seulement il apparait que la société ultraorthodoxe est dans le meilleur des cas un groupe sociologique comme les autres, dans lequel il y a des individus de tous les niveaux, de la moralité et de la délinquance, de la joie de vivre et de la détresse, de la tolèrance et de l’intolérance, et selon un regard plus insistant, un groupe sociologique comme malade.

L’examen de ce groupe en parallèle de lecture de textes comme celui de la onzième épreuve d’Avraham est encore plus douloureux et affligeant, tant Eliane Amado Lévy Valensi, en digne représentante de « l’école de Paris » du judaïsme présente un judaïsme aux antipodes de ce que montre le milieu ultraorthodoxe.

L’école de Paris, il y en a réellement une, et, se risquerait-on à la faire remonter à Rashi ?, parait nettement avoir enrichi le judaïsme. C’est universellement admis en ce qui concerne Rachi, cela l’est dans les limites du monde juif - avec quelques pseudopodes - en ce qui concerne les tossafistes, et cela est clair pour les juifs francophones pour ce qui est de Manitou, Emmanuel Lévinas, André Neher, Armand Abécassis, Marc Alain Ouaknin, Eliane Amado Lévy Valensi, Régine Lehman pour les plus connus.

Et cette école prend pour ainsi dire les dix épreuves d’Avraham comme flambeau. Elle enseigne en quoi le judaïsme élève l’humain sans pour autant ostraciser le non juif, sans racisme, sans préchi precha. Elle enseigne à ses enfants qu’être juif consiste à avoir un haut sens de la responsabilité de ses propres actes, consiste à ne pas vivre en troupeau, consiste à développer chez l’individu ce que Lévinas appelle paradoxalement le dès-inter-essement, ce qui est le vivre en groupe dans le non anonymat et la non indiffèrence pour autrui, consiste à ce que chacun ne soit pas une brebis dont le rabbin serait le berger, à ce que l’accent soit mis sur le développement individuel et sur l’épanouissement de la relation à autrui, de la relation de couple, à ce que l’individu considère son judaïsme comme l’instrument par lequel il vise à construire une meilleure société, le sionisme étant un chapitre de cela...et la voici qui se heurte de plein fouet au monde ultraorthodoxe. Un monde qui ne se contente pas de prendre ses distances du sionisme du fait d’un désaccord idéologique. Un monde ultraorthodoxe dans lequel le rabbin décide combien la femme est inféodée à son mari, quels accessoires l’individu aura le droit d’acquérir et d’utiliser, quelle activité exerceront les deux membres d’un couple, quel mode relationnel homme-femme est non seulement souhaitable mais licite, en général et au plan sexuel en particulier entre eux. Un monde ultraorthodoxe qui cultive un comportement citoyen aux antipodes de la bonne conduite et de la responsabilité civique, et enfin un monde qui se dévoile tellement malade, de par les abus sexuels qui le teintent si fortement, de par son ingérence si calculatrice et mesquine dans la vie politique.

Le milieu est malade, non uniquement les individus dont le comportement émerge.

L’excès inimaginable de puritanisme (de femmes vêtues à dessein de la façon la plus moche et la plus sombre, en interdiction totale de maquillage ou d’adjonction d’accessoires, de femmes qui ne croisent pas le regard masculin, qui sont ouvertement hostiles à saluer un homme, de femmes qui ont une opposition manifeste à participer à des réunions mixtes, à prendre la parole devant des hommes, et ceci sous le contrôle des hommes), qui est accompagné d’une vigilance plus qu’extrême et qui traque littéralement chez les enfants le moindre écart, tandis qu’elle protège les adultes pour peu qu’ils soient de rang à peine élevé, cet excès ne peut qu’être placé en miroir de cette haute prévalence de pathologie.

Et donc, pour nous en tenir provisoirement à cet examen de la huitième épreuve au prisme du cadre global de ce que Rabbi Eliézer voyait comme projet d’auto-dépassement de l’humain, et pour terminer ce texte sur une ouverture, n’y aurait -pas urgence à redonner à ce texte une place prépondérante dans notre position d’individu, de citoyen, face à ce en présence de quoi nous met notre monde d’aujourd’hui ?

mardi 6 novembre 2018

Sur quelques « segoulot » de la langue hébraïque.





Un exemple de la façon par laquelle l’hébreu est expression d’une certaine conception du monde.

Adam, dit la tradition, est « segoulat haboreh », c’est à dire qu’il en descend, comme le représente graphiquement la voyelle « ségol », en forme de grappe, ou d’entonnoir, de quelque chose qui transmet vers le bas ce qui vient du haut.

Selon Yehouda Halévi, c’est ainsi qu’est né le judasme, par une transmission, de génération en génération, depuis Adam jusqu’à Moshé, faisant hériter le bas, le peuple, de notions émises, transmises depuis le haut.

De la même manière, les mots vocalisés avec deux ségols (melekh’, yeled), ou un ségol et un h’olam (boker), ou deux patah’ (naar), sont tous accentués « mileél », c’est à dire sur la syllabe antépénultième, ou littéralement « d’en haut ».

Le séguel est l’équipe dirigeante, et « lessaguel » veut dire « former à », « lehistaguel », "se former à", ou "s’adapter", c’est à dire se situer sur l’axe vertical, entre ce de quoi vient l’injonction, ou le savoir, ou le pouvoir, et ce qui ne les a pas encore reçus.

Ce qui est « segouli» est « rapporté à» : le mishkal segouli d’un matériau est son poids relatif à celui de l’eau. La valeur « segouli » de quelque chose n’est pas sa valeur absolue, mais sa valeur relative.

En cela, ce qui est « segoula » est ce dont la fonction est de faire ceux du bas en liaison avec ce qui vient du haut. Cela les élève, les sublime, les métabolise, les transforme.

C’est après que D. leur ait dit qu’ils lui sont « segoula » que Adam fait techouva puis, s’étant senti nu, se voit revêtu des peaux, peau du serpent précise rabbi Eliezer, celui du fruit. Se revêtir de ce par quoi la faute a été commise revient à se dépasser, à transformer ce qui en nous nous égare par ce qui nous élève. C’est la sublimation.

Est-ce en rapport avec cela que la couleur « ségol » est la couleur de l’extrémité du spectre, celle qui marque la frontière entre ce qui n’est pas visible et ce qui le devient?





C’est en tout cas du fait de toutes ces vertus que ce qui est « segoula » est précieux, choisi, élu, trésor.

Le peuple juif serait ainsi dénommé « segoula » non tant du fait d’une élection arbitraire, mais du fait de capacités qu’il veut/peut ou non endosser, mettre en application, comme faire ou non le shabbat, faire ou non la havdala, deux paramètres qui, dans ce chapitre des pirké de rabbi Eliezer, précèdent l’introduction du mot « segoula ». Ne pas tant être élu, que séparé, non séparé par essence mais par façon d’être.

mercredi 12 septembre 2018

« L’insulte », de Ziad Doueri. Pour le nouvel an commun ?


« L’insulte », de Ziad Doueri, est un nouveau film (2017), qui existe déjà ici en cd, alors que je ne suis pas sûr qu’il ait déjà été projeté en Israël, alors que je ne suis pas sûr que son destin n’est pas les oubliettes, justement pour avoir été trop bon...

C’est un film libanais, qui parait présenter une (triste) réalité, et ma première réaction, encore avant de voir le film jusqu’au bout, a été de louer le ciel de ne pas vivre au Liban, en tout cas en tant qu’israélien.

Un film cependant très investi dans le but de faire découvrir au spectateur combien de couches peuvent être sousjacentes à ce qui pourrait n’apparaître que comme une broutille, comme une querelle de pallier, et ceci d’autant plus quand la scène est au moyen orient, d’autant plus quand le sujet inclut les palestiniens.

Et ainsi, une scène de la rue, dans laquelle un homme marié et sur le point de devenir père, qui s’en prend apparemment par excès d’impulsivité à un chef de travaux qui tente en toute innocence de ne faire qu’accomplir son devoir, dégénère en drame national dans lequel s’affrontent les sensibilités blessées - et à vif - des arabes chrétiens d’un côté et des palestiniens exilés au Liban de l’autre.

Un film qui s’il me pousse à remercier le ciel de ne pas m’avoir fait vivre au Liban, devrait me pousser aussi à remercier encore plus de ne pas m’avoir fait naître palestinien vivant au Liban.

Un film qui fait réfléchir sur les racines de cette situation inextricable(?) qui est celle des palestiniens, et sur laquelle on ferait bien de méditer, surtout si on cherche à aider à résoudre le conflit israélo palestinien.

Bien que la scène du film traite entièrement d’une affaire libanaise interne, il est quand même question, abondamment, des israéliens. Mais on voit surtout à mon avis combien les palestiniens sont non tant victimes des israéliens que de leurs propres dirigeants et avocats.

Je me suis trouvé par hasard il y a bientôt vingt ans à Londres au mois d’avril, aux alentours du yom haatsmaout israélien, et je me souviens de ma surprise en tombant soudain face aux « houses of parliament » sur une manifestation de haine à l’encontre d’Israël en souvenir de Deir Yassine.

Pour ceux qui ne l’ont pas en mémoire, Deir Yassine était un village alors aux alentours de Jérusalem, un village qui fut le lieu d’une tragédie (dont tous les tenants et aboutissants n’ont d’ailleurs pas encore été complètement élucidés) et la thèse la plus populaire et admise jusqu’ici est que c’est le lekh’i, le groupe israélien aux ordres de Yaïr Stern qui aurait massacré cent des habitants au cours de la guerre d’indépendance, très exactement le 9 avril 1948. Ne manquent pas les études sur le sujet, entre autres celles qui montrent qu’il ne s’agit nullement du sauvage massacre que retient l’opinion internationale. ici aussi, un peu comme dans d’autres cas, il y a une thèse admise, très très difficile à effriter..

Mais, sans pour autant exonérer d’une quelconque manière les auteurs de ce massacre, qui furent-ils, ce film montre que les palestiniens sont bien moins exposés à la violence face à Israël (opérations contre Gaza comprises) que face à la vindicte contre eux dans les pays arabes, Jordanie, Liban ou certainement aussi Syrie, Egypte, Koweït, Qatar ou autre.

Les israéliens sont régulièrement la cible d’insultes, de manifestations, de condamnations internationales à chaque fois que la situation s’embrase militairement (depuis vingt ans cela se « limite » à la bande de Gaza, d’où le hamas orchestre un retour régulier au conflit armé), mais ce film met en lumière combien les palestiniens sont incomparablement plus exposés à la haine quotidienne et à la discrimination, ainsi qu’à la soif de vengeance, dans un pays comme le Liban qu’en Israël, combien la violence interarabe est supérieure à ce qu’il se passe face à nous israéliens.

En Israël, tous n’aiment pas les palestiniens, loin s’en faut, il y a eu suffisamment d’attentats et de pertes humaines en cent vingt ans de sionisme pour que chacun ici ait son - ou ses - souvenir/s personnel/s, quand ce n’est pas son amputation personnelle, mais la haine à leur égard parait bien moins à fleur de peau parmi la population israélienne que ce que ce film décrit, qui se veut une description fidèle de la réalité libanaise.

Je crois de plus qu’une situation similaire à celle décrite dans le film ne pourrait pas se produire aussi crûment dans la société israélienne, c’est à dire dans une société où peut-être les palestiniens se sentent aussi mal acceptés que dans les pays arabes alentour mais où les habitants (juifs israéliens) n’ont pas une rancune comparable à celle qui est décrite dans le film à l’encontre des palestiniens, et je n’oublie pas qu’il y a eu Abou Khder.

L’arabe chrétien libanais au centre du scénario, qui essuie une insulte de la part d’un chef de travaux palestiniens a un passé émotionnel bien plus lourd à l’encontre des palestiniens que tous les israéliens, je crois pouvoir dire, même ceux qui ont perdu un proche dans un attentat.

Les palestiniens n’ont eu ici le loisir de commettre aucun massacre collectif (et je n’oublie pas Maalot, quelques 70 morts, le lynch de Ramallah...et quand méme.) et c’est si j’ose dire non seulement notre chance (à notre crédit) mais aussi la leur, et ils n’ont essuyé en Israël rien de comparable à ce que la Jordanie, le Liban ou autres leur ont fait subir.

Ils se sentent probablement mal intégrés ici, non souhaités, mais y compris tout le passif des cent vingt dernières années, leur situation est meilleure sans comparaison avec tout ce qui les attend dans le monde entier, comme je le disais en haut, entre autres (et surtout) du fait de ceux qui les mènent et de ceux qui les défendent (depuis l’UNRWA jusqu’aux hérauts de la gauche européenne ou américaine antisionistes), attachés les uns comme les autres à mettre en exergue éternelle leur prétendue misère à cause d’Israël, sans apparemment la moindre intention de vraiment les aider ou les encourager à se développer.

Ce film très émotionnel, et assez peu optimiste, se termine cependant sur un échange, sur une scène dans laquelle les regards des deux antagonistes se rencontrent soudain sans animosité. Puisse cet embryon de sourire qui apparait alors sur leurs deux visages augurer de ce que nous arriverons peut-être à faire.


vendredi 31 août 2018

Contre l’uniformisation de la pensée.





Trois sujets qui ne sont apparemment pas liés l’un à l’autre mais au sujet desquels je rencontre le même décalage de pensée, et où je me trouve comme face à l’interdiction de penser ce que je pense, et un quatrième qui élargit le champ.

1.   Je trouve le titre suivant dans l’Express :”ces psys qui ont voulu guérir mon homosexualité », sous-titre : « en réponse au pape ». Je lis l’article, où une femme de bientôt 60 ans raconte comment elle a été comme abusée et conduite au suicide à l’âge de 17 ans, pour seul délit d’avoir été homosexuelle...et je dois avouer qu’en tant que professionnel de santé mentale, exerçant depuis plus de trente cinq ans entre autres avec des adolescents, je trouve entre les lignes de cet article bien d’autres choses. Je trouve par exemple que les parents d’une jeune fille mineure étaient désemparés, peut-être seulement entre autres, par le fait qu’elle avait une relation amoureuse, non seulement lesbienne, mais avec une femme de 38 ans. Je trouve écrit qu’elle a été vue et même hospitalisée par des psychiatres, que ceci se passait non au moyen âge mais en 1978 (et pour les gens de mon âge canonique ce n’est pas la préhistoire) et je trouve aussi que son père a demandé des excuses à sa fille sur son lit de mort « pour ce qu’il avait fait ». Je crains de n’être devant un article non écrit par quelqu’un qui comprend la sociologie et la psychologie de l’adolescence mais par quelqu’un qui cherche à aller vite, et avant tout à contrer les propos homophobes du pape. C’est à dire que le sujet ici est « ce que le monde moderne exige que l’on pense au sujet de l’homosexualité » et le militantisme contre une pensée qui va dans l’autre sens. Je lis en effet concernant cette femme qu’elle était une adolescente en souffrance, peut-être aussi en révolte contre ses parents, je lis qu’elle a été abusée par une femme âgée, qui aurait pu (dû) être jugée pour détournement de mineur - et ceci est passé sous silence par le journaliste (il y a prescription, mais il y a ici presque complicité ), et je suppose que l’hospitalisation était parce que le psychiatre a craint un état suicidaire, ce qui s’est confirmé (le journaliste appelle cela : « le psychiatre l’a conduite au suicide »...il doit écrire dans d’autres cas que l’oncologue a induit le cancer chez le malade...). Cet article est donc un détournement d’un cas clinique, l’utilisation d’un cas clinique au profit d’un courant de pensée, et quand je tente de réagir  comme me le propose obligeamment la rédaction je me retrouve face à l’unique possibilité de cocher entre quatre possibilités, et nullement la possibilité de dire ce que je pense, c’est à dire que cet article m’a en premier lieu scandalisé pour tout ce que je viens de développer. Et cela, il n’y a pas de place pour que j’aie le droit de le dire.

2.   Alain Michel produit un petit film, énième épisode du feuilleton de son combat autour du rôle de Vichy dans la shoah, il le publie sur le site des e.i.s et une des - très peu nombreuses - réactions tient à la « consternation de trouver de telles idées sur un site e.i. » J’écoute la vidéo et n’y trouve rien, ni de proVichy, ni de fascisant, et me reviennent les termes que j’ai plusieurs fois entendus de la bouche d’Alain, « on me condamne parce que je m’élève contre la doxa ». C’est vrai qu’Alain mène ici un combat qui ressemble à celui de Don Quichotte, et c’est vrai qu’il ne tient pas assez compte du fait que son discours plait aux pétainistes, encourage la réhabilitation de Pétain, et qu’il devrait donc la mettre un peu en veilleuse. Et il est possible que la jalousie de Paxton qui est dénoncée et lui est reprochée n’est pas absente de son combat, mais concernant la doxa, il se passe qu’Alain Michel se fait condamner et fermer la bouche surtout parce qu’il pense autrement. Et parce que ce qu’il pense est à contre courant.

3.   Le gouvernement israélien a fait voter la fameuse loi nationale, qui est presque universellement condamnée et le mot apartheid est sur toutes les bouches. Et ici aussi, je ressens en marge de la vraie question (combien cette loi est véritablement le signe d’une dérive fascisante de l’état d’Israël) l’interdiction de penser à contre courant. Je ne vois pas qu’il soit licite de poser le problème en disant : « c’est vrai qu’au nom des systèmes démocratiques avancés, l’égalité de droits est primordiale pour les citoyens d’un pays. C’est vrai que les exemples ne manquent pas de pays dans lesquels des minorités ont été opprimées et que le pire et le plus emblématique de tous a été l’apartheid de l’Afrique du sud. Mais notre cas est-il celui de l’Afrique du sud ?  Alors que tout le monde sait que le cas est différent. Tout le monde vit ou au moins assiste à la situation israélo-palestinienne et peut se faire une idée de sa complexité. En deux mots, il parait clair que le monde arabe ne peut officiellement pas se permettre d’accepter l’existence d’Israël à la place (non aux côtés) de la palestine, arabe et uniquement arabe à leurs yeux. Cela n’est que le discours du hamas et du hisballah mais tout le monde peut voir que même un Abbas est mû par cette tendance. Et il doit être clair aux yeux de tout juif qui souhaite un état juif que le jeu de la démographie est un jeu interdit. Israël ne peut pas se permettre qu’un arabe soit élu premier ministre, que les juifs soient minoritaires au gouvernement parce que cela n’irait nulle part ailleurs que vers la destruction d’Israël, à terme moyen ou immédiat. Et il est difficile de ne pas voir que les arabes, barrages et difficultés administratives mis à part non seulement ne vivent pas mal en Israël, mais vivent mieux sous domination israélienne que sous toute autre alternative arabe. Alors, leurs droits ne sont pas identiques aux droits des juifs, et ce gouvernement vient l’ériger en loi. Mais cela impose-t-il de voir en cela une démarche fascisante ? Cela impose-t-il de reprendre pour qualifier la situation un terme qui est surtout au service de tout le mouvement international antisioniste (bds entre autres) ? Ici aussi, penser à contre courant est comme impossible, on est tout de suite taxé de fascisme.

4.   Un article de Jérome Blanchet-Gravel, sur causeur.fr au sujet des réactions suite au mariage de Vincent Cassel, il y a quelques jours au pays basque.

Je le dis haut et fort : je ne suis pas homophobe, je ne suis pas pétainiste, et je ne suis pas favorable à un quelconque apartheid ou même une discrimination des arabes en Israël, et pourtant je me distancie du journaliste de l’express comme l’est de l’ouest, je suis prêt à écouter Alain Michel sans avoir l’impression de soutenir le fascisme, et si je déplore que ses hérauts soient aux commandes du pays, je ne condamne pas cette loi, et encore moins au moyen d’un terme qui consiste à verser de l’eau au moulin de mes ennemis. 

Et existe une certaine tendance à vouloir voir chez la gauche un voeu et une mise en oeuvre de meilleures conditions sociales, de pensée non rétrograde, non conformiste, non réactionnaire, non fascisante. Mais j’ai vu que le fascisme de gauche, que la dictature de gauche ont existé, existent, et ont peut-être fait plus de dégats que le fascisme de droite, celui tant et tant dénoncé par une gauche qui ne se rend pas compte que tant de dénonciations la conduisent au fascisme de gauche, à l’endoctrinement et à la dictature de la pensée, au « totalitarisme soft avec des airs de bohème » comme le disait si bien un Jérome Blanchet-Gravel que je ne connais pas (qui s’oppose au multiculturalisme, qui est taxé comme « de droite ») mais dont j’appréciai le discours, et en tout cas je ne considère pas qu’être de gauche immunise contre le fascisme.

Réagissez. Répondez-moi. Suis-je désormais « de droite »? Fascisant?


lundi 6 août 2018

une carte topographicopsychique


Le texte ci-dessous ne se consulte pas sur le blog directement mais sur google photos.

Pour le visionner, il convient de ne pas utiliser la fonction "diaporama" qui fait disparaitre les cartes et les textes.

Qui ne réussit pas l'opération peut me consulter pour obtenir le lien.

לרווחת דוברי העברית הטקסט מופיע בשתי השפות צרפתית ועברית.

https://photos.app.goo.gl/nsYTNYMt67LGnPRQ8

jeudi 12 juillet 2018

Du jardin des Plantes à l'hopital St Antoine


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Les extrémités géographiques du périmètre que je vais tracer sont à l’ouest la seine et, au-delà du pont d’Austerlitz le jardin des plantes, au nord-ouest, la place de la Bastille, au nord, la rue Basfroi à son confluent avec l’avenue Ledru Rollin, et au sud la gare de Lyon. A l’est, la frontière est tristement je dirais marquée par l’hopital Saint Antoine, auquel aboutit ce récit.

C’est un périmètre qui s’étend à cheval sur le onzième et le douzième arrondissement, et dont l’artère centrale est la rue du faubourg Saint Antoine, celle qui marque précisément la frontière entre les deux arrondissements.





Entre l’avant-guerre et le milieu des années quatre-vingt, ma famille maternelle habitait ce quartier.



Ma mère et ses parents s’y étaient installés avant-guerre, au 219 rue de Bercy, tandis que mes grands-parents investissaient les économies méticuleusement obtenues en dix ans de travail sur les marchés dans la location de « la boutique », sur l’avenue Ledru-Rollin, en face de l’église Saint Antoine.

 La demi-soeur et le demi-frère de ma grand-mère les avaient rejoints, et la guerre mit cette lente installation en hibernation. Une hibernation très mouvementée, la famille ayant quitté Paris lors de l’exode de 1940, puis s’était réfugiée à Prades dans les Pyrénées orientales, d’où ne devaient revenir qu’une partie d’entre eux.

Ils surmontèrent les difficultés du retour d’après-guerre, difficultés financières (le stock qui leur avait permis de survivre s’était écoulé, l’appartement dont le loyer avait pourtant été régulièrement payé, avait été loue à un triste individu qui ne se laissa pas facilement expulser) et se réinstallèrent dans le quartier.
Les deux filles de mes grands-parents, ma tante Mathilde et ma mère quittèrent bientôt le foyer maternel, chacune s’étant mariée, et elles s’installèrent aussi dans le quartier.



Tandis que mon cousin Daniel naissait en 1949 au 4 rue de Candie, je vins au monde en 1955, au 64 avenue Ledru Rollin,


où nous habitâmes jusqu’au passage à Wissous en 1961, au deuxième étage d’un immeuble hausmannien, tout en longueur, avec balcon sur l’avenue. Un balcon baigné quotidiennement de la fumée des locomotives de la dernière ligne non electrifiée circulant le long de l’avenue Daumesnil et traversant l’avenue Ledru Rollin sur le pont qui jouxtait le balcon.



J’ai des souvenirs olfactifs de cet appartement qui abritait aussi le cabinet dentaire de ma mère, et des réminiscences (qui me paraissent plus le souvenir de quelque chose que l’on m’a raconté qu’un véritable souvenir d’enfance) de ce long couloir que je parcourais en tricycle, et qui s’achevait par une chicane avec la cuisine sur la droite et la chambre (ma chambre?) sur la gauche.

L’appartement des Sznajder était au 5ème étage, ce qui fait que lui aussi (la plupart des immeubles hausmanniens ont un balcon au second et un balcon au 5ème) avait un balcon, balcon très ètroit mais sur lequel fut quand même chaque annee installée une soucca, entre 1973 ou 74 et peut-être le dèbut des annees 80, avant la maladie puis le dècès de Simon en 1985, et le départ de Mathilde pour Israël peu de temps après.





On m’a raconté maintes fois comment une partie de mes activités régulières étaient les visites à la boutique qui fut dans un premier temps tenue par mes grands parents et ensuite par tante Lonia.

Je fus aussi irradié aux ultra violets par Jacques Mallah en compagnie de Daniel (Mallah) qui a un an et demi de plus que moi, dans leur appartement de la rue Michel Chasles où se trouvait aussi le cabinet médical avant qu’ils ne montent habiter au 5ème, où il y avait aussi un balcon. Une photo de lui, son frère Michel et moi dans une poubelle de jardin publique est une preuve des jeux que nous avons joués ensemble au jardin des plantes, lequel abritait aussi le jardin botanique, le musée paléontologique et une ménagerie dont l’attraction la plus populaire - à mes yeux, aussi souvenir induit - était le chameau.

J’allais à l’école maternelle rue Charles Beaudelaire, où mme Lopata fut mon insitutrice, tandis que sa fille Geneviève fut à peine plus tard ma première prof. de piano. Michel aussi apprit les bases du piano chez elle, et peut-être continua-t-il plus longtemps que moi, je me souviens en tout cas qu’il atteint un meilleur niveau que moi. Plusieurs années à la suite, les Lopata, mère et fille, organisaient une séance annuelle de concert pour tous les élèves dans leur maison de Sucy en Brie où nous nous rendions cérémonieusement. J’ai quand même le souvenir de leur immeuble, et en particulier des chaises qui avaient été disposées par elles sur les palliers afin qu’elles puissent s’asseoir en cours de montée. Il me semble qu’elles habitaient aussi au 5ème.

Mais à la différence des balcons de la rue de Candie et de la rue Michel Chasles d’où nous lachâmes maints liquides sur de malheureux passants, rien de tel ne se produit depuis l’appartement Lopata où je ne suis venu que pour m’asseoir docilement face au piano et y jouer quelques morceaux de débutant sous la conduite bienveillante de Geneviève assise à mes côtés.

Le marché d’Aligre était dans mon souvenir comme le centre du quartier, et je ne sais pourquoi, c’est à Mathilde qu’il est associé, peut-être parce qu’elle en était la plus proche géographiquement, ou qu’elle l’aimait.


Tante Lonia habitait au coin de la rue Emilio Castelar et de la rue de Prague, ainsi qu’Arnold et je n’ai que de vagues souvenirs de leurs maisons.


Habitait aussi dans le quartier, rue de Charenton, un couple sans enfants, les Stark, et j’ai dû passer du temps chez eux parce que j’ai plus de souvenirs. Ils avaient un chien nommé Bobby, une bonne pâte de chien, genre basset, et Lola, dont j’entends encore dans mon oreille la voix et l’accent polonais me servait quand je venais chez elle de la pomme râpée saupoudrée de sucre, que j’aimais beaucoup, ainsi que leur contact, à Francis et à elle.



Leur immeuble était d’un niveau inférieur aux autres mentionnés jusqu’ici et j’ai le souvenir de la cour, d’escaliers plus rudimentaires, et surtout des wc à mi-étages qui devaient encore être bien courants dans le Paris des années 50.



Les rues, leurs trottoirs, leurs pavés, et les entrées d’immeubles avec leurs lourdes portes ne sont ainsi pas moins importants dans mon stock de souvenirs que les maisons et les gens.




J’ai de forts souvenirs de l’avenue Ledru Rollin, ses trottoirs, ses feux, ses ponts (celui du chemin de fer mais aussi le pont d’Austerlitz qui en est l’aboutissement..ou le point de départ), ses boutiques (le restaurant « la frégate » dont j’aimais l’enseigne), souvenirs qui ne remontent pas qu’à la petite enfance puisque plus âgé, j’allais à la piscine située alors (le bâtiment a été détruit il y a bien trente ou quarante ans) dans les premiers numéros de l’avenue.

Je sens sous mes pas la rue Trousseau que j’empruntais pour arriver rue de Candie, rue Trousseau où Daniel, puis Michel, allaient à l’école - on en voyait la cour depuis son balcon, elle est aujourd'hui le collège Anne Frank- , le passage Saint-Bernard, la rue de la forge royale (un nom qui m’a toujours fasciné), où était la boucherie cachère, 
et « le faubourg » comme tous l’appelaient.

Il était à l’epoque encore le coeur de l’activité ébéniste parisienne.

Ce sont les artisans ébénistes qui menèrent la révolte puis la destruction de la Bastille.


 Dans la partie qui va de l’hopital Saint Antoine à l’avenue Ledru Rollin se trouvaient
tous les magasins, toutes les échoppes de materiel, quincailleries spécialisées en serrures, en poignées, en vis de toutes tailles. Après le métro faidherbe-Chaligny, en direction du boulevard Voltaire se trouvaient tous les magasins d’outillage du menuisier ébeniste, rabots, gouges, limes, ciseaux à bois, scies, maillets à plaquer, trusquins, equerres, et dans la partie qui reliait l’avenue Ledru Rollin à la place de la Bastille on ne trouvait aucun autre commerce que marchands de meubles.

Ai-je puisé à ce faubourg la source de mon activité ébéniste qui m’accompagne sans discontinuer depuis l’arrivée à l’âge adulte ? Peut-être. Je me souviens que Marianne et moi fabriquions ma première vraie table à La Troche sous l’oeil interessé de Simon, qui arriva le prochain dimanche avec un « niveau », en bois passablement vermoulu, qu’il tenait de son père et me remit ce jour solennellement en cadeau. Le niveau est toujours en bonne place dans mon atelier.



Et last but not least j’ai le souvenir d’énormément de temps passé dans l’appartement de la rue de Candie, chez Simon et Mathilde, et Daniel et Michel Sznajder, aujourd’hui tous les quatre disparus.

Cet appartement m’était très familier. Je peux encore sentir son atmosphère, l’odeur d’encaustique qui l’envahissait, je me souviens du moulin à café electrique accroché au mur de l’étroite cuisine, au-dessus de la table, et de son fracas quand il était mis en marche, peut-être plusieurs fois par jour.

Je me souviens de la conformation de l’appartement, la salle à manger avec son accès au balcon, la chambre de Daniel et Michel et je me souviens de m’y trouver, surtout en compagnie de Michel, mais avec Mathilde, Simon, et Daniel, en toile de fond.



Daniel avait six ans de plus que moi, et donc sept ans et demi de plus que Michel, et c’est une grande différence d’âge quand on n’a pas encore même 15 ans. Je me souviens qu’il racontait les chahuts de sa classe du lycée Charlemagne, comment il imitait tel prof. (qui par exemple demandait à son meilleur copain pour le prier de baisser le store : « Charmes, faites-en sorte que le soleil disparaisse » et Daniel de raconter cela à grands renforts d’éclats de rire comme si n’existait pas de manière plus cocasse de s’adresser à un élève).

Mes souvenirs de lui sont aussi très reliés à nos grands parents communs, auxquels il était très attaché et au sujet desquels son discours était régulièrement ponctué de fous rires, que ce soit pour raconter tel épisode survenu en voiture, ou telle expression meurtrière - et en yiddish - de pépé, et sont associés à la deuxième boutique, celle qu’ils tenaient rue des fossés Saint-Jacques, en bordure du panthéon, quand Tante Lonia eut repris la boutique de l’avenue Ledru Rollin. Alors, eux aussi avaient dejà quitté le quartier, ayant un appartement au-dessus de la boutique.

A partir de cette époque, le centre de mon activité parisienne se déplaça et se situa au quartier latin, avec le boulevard Saint Michel, les stations Luxembourg et Odéon, et la rue Servandoni, racontée ailleurs.

Je ne revins au faubourg que comme adulte nostalgique qui trouve toujours une raison de passer par là-bas à chaque visite à Paris, en général pour acheter du matériel d’ébénisterie, ou photographique sur le boulevard Beaumarchais, de l’autre côté de la place de la Bastille.

Il y a un mois, Daniel ne survivait pas à son hospitalisation en soins intensifs à l’hopital Saint Antoine, et succombait encore avant d’avoir même entamé la vieillesse à une féroce maladie auto-immune.

Que son souvenir soit source de bénédictions.



מרכזה של המפה המנטלית שברצוני לסרטט כאן נמצא סביב רחוב אחד בפאריס, שמוביל מן הקצה המזרחי של העיר אל מגדל הבסטיליה, ושמו rue du faubourg Saint Antoine.
הרחוב כמעט ישר לכל אורכו. הוא עובר דרך בית חולים Saint Antoine, שוק marché d’Aligre, חוצה את avenue Ledru Rollin ומסתיים כאמור בכיכר de la Bastille שעל רצפתה נמצאו שנים ארוכות שרידיה של המבצר שהופל במהפכה הצרפתית ושבמרכזו מתנשא המגדל ולמעלה מלאך קטן שעומד על רגל אחת.

ביליתי בשכונה זו את שנות חיי הראשונות, הייתי גר בavenue ledru Rollin, לסבים שלי היתה חנות ללבני נשים באותו רחוב, הדודים שלי היו גרים ברחוב קטן מקביל לfaubourg, בrue de Candie, ועוד בני דודים אחדים היו מתגוררים בקרבת מקום, ב rue de Prague. כולם היו קונים בשוק marché d’Aligre, אני למדתי את שנות הגן, école maternelle, ב rue Charles Baudelaire.

לציר המרכזי הזה, היסטוריה מפוארת. זה היה מחוזם של בוני הרהיטים לאצולה, המקום בו התפתחה הנגרות הארופאית, וכל חצר, כל חנות היו עוד מקום בו לקנות דברי פרזול או כלי עבודה, או רהיטים, ונגריה ועוד נגריה.

העובדים בנגריות אלה, שהיו עושים את כל עבודתם באופן ידני, לפני עידן החשמל, היו הפועלים שלקחו את החלק הפעיל והמרכזי במהפכה הצרפתית. אלה הם שהפילו את מבצר הבסטיליה, אבל אלה הם על מי יושבת מקצועיות עבודת העץ ליצירת רהיטים. בחצרות אלה פותחו ושוכללו כל הטכניקות מהן מתפארת אומנות זו, באמצעות מפסלות, מקצועים, מסורים ופצירות מכל מיני סוגים.

ואני גדלתי שם באופן מקרי בלבד, כי השכונה היתה יחסית זולה, ולא רחוקה מהמרכז היהודי של פריס דאז.

אבל המקצוע הזה, ועיצוב ובניית רהיטים הפכה לחלק מאד מרכזי בחיי.

אין לי יותר אף אחד מבני המשפחה בשכונה, אבל לעליות לרגל, או לחיפוש ורכישת כלי עבודה ומרכיבי פרזול, או סתם לצילומי רחוב, אני חוזר לשם שוב ושוב