dimanche 5 mars 2023

lettre ouverte

Monsieur le président, madame la présidente. 

On se prendrait à se lamenter sur la face de la société israélienne, à éspérer que reviennent les jours d’un sionisme positif ! Des jours où les menaces prophétiques de Yshaïahou Leibovitz auront pu être contenues et évitées et non apparaître en pleine lumière dans leur plus crue immédiateté. Que revienne le temps où l’enracinement sur la terre cessera de mettre en danger et en péril le caractère juif de cet état, en prolongement de ce qu’écrivait le sociologue et psychanalyste Emeric Deutsch en 1991. Que ressurgisse de cette société aujourd’hui divisée et menacée, l’espoir d’une vie juive, éthique, unie et orientée vers une modernité raisonnable. 

 On évoquerait avec désolation un Leibovitz qui exprimait dès le lendemain de la guerre des six jours le danger que représentait le contrôle des territoires pour le peuple juif en premier lieu. Le peuple juif risquait de devenir un occupant, risquait de salir sa propre image par la nécessité de tenir un étranger, devenu un ennemi, sous le contrôle de sa force militaire. 

Un Emeric Deutsch qui soulignait le danger représenté par l’équation peuple-terre arguant du potentiel fasciste qu’elle pouvait susciter. Avoir des minorités extrémistes est une difficulté. 

Kahana symbolisait cette difficulté, cette potentialité d’obstacle au maintien de l’equilibre état-éthique. Kahana a reçu le salaire de son extrémisme. 

Mais la leçon n’a pas été apprise par tous et ce triste individu a laissé derrière lui quelques émules. 

 Aujourd’hui certaines de ces émules sont non seulement à la knesset mais aussi au gouvernement. Non seulement au gouvernement mais aux postes affectés au maintien de l’ordre, à la sécurité. On ne confie pas à un chat la garde de la crème fraîche. 

Et le plus lourd, le plus urgent de la situation actuelle tourne autour de la question de la nomination. Le peuple israélien descend dans la rue pour manifester contre une réforme qu’un petit groupe tente de faire passer par autoritarisme pur déguisé en application de l’utilisation la plus cynique et la plus basse du mot démocratie : « nous avons eu les voix en plus grand nombre nous avons donc toute légitimité à faire ce qui nous parait bon ». Et d’agir en premier lieu contre quoi ? Contre ce qu’ils voient comme un excès de nominations émanant de la gauche, de l’académie, de la presse, nominations ayant placé trop de juges ou de responsables dits « de gauche » aux postes clés de la société. 

 Ce ne sont pas leurs compétences professionnelles qui sont en cause aux yeux de la clique aujourd’hui au pouvoir, ce sont leurs opinions. 

 On se prendrait à venir argumenter, à plaider la cause de telle ou telle attitude face au conflit israélo arabe, mais cela ferait passer en arrière-plan ce qui est le plus grand paradoxe de la situation actuelle, celui de ces nominations et contre-nominations

 A été ainsi nommé chef du gouvernement un individu contre lequel la moitié du peuple a manifesté du fait des procès qui ont lieu contre lui, accusé de malversation, de corruption. 

Il a lui-même nommé des individus dont les agissements personnels sont plus lamentables les uns après les autres. 

Un individu qui a purgé une peine pour avoir volé le fisc, et donc le pays, qui a semble-il continué à voler, qui s’est engagé devant le tribunal à ne plus revenir à la vie politique et de qui il faudrait avaliser le retour, même s’il faut changer la loi et les lois fondamentales pour cela. 

Un individu dont les affiliations politiques et surtout les déclarations font honte à la grande majorité du pays et de l’humanité, ajouté aux nombreuses fois où son comportement a été celui d’un voyou, d’un délinquant, d’un provocateur. Ce fasciste excité est devenu ministre…de la police !

Un individu dont les déclarations sont fondamentalement racistes et qui n’hésite pas à affirmer, face au monde entier, et tout haut souhaiter rayer de la carte d’Israël telle ou telle agglomération parce qu’elle est arabe. 

Un individu dont les prises de parole ne sont qu’aboiement et provocation, sans que ses qualités aient été visibles par ailleurs, Cet individu a été nommé à un poste fictif et inutile mais onéreux cependant. 

Une femme dont le précédent exercice comme ministre de la culture a surtout mis au grand jour sa vulgarité et son absence totale de culture,

Les administratifs des divers cabinets ministériels ont aussi été remerciés et ont été nommés à leur place divers individus plus politiques que professionnels, tous du sexe masculin, probablement en "respect" d'exigences du judaïsme fondamentaliste qui conditionne par cela sa participation à cette mascarade de coalition 

Et un ministre de la justice dont le caractère le plus visible est l’entêtement aveugle à régler des comptes avec le système judiciaire en place. 

Tous ces personnages nommés par un individu poursuivi pour ses propres agissements, et de ce fait affaibli par le pouvoir et ses dangers, au point de devenir Néron et de ne pas craindre de mettre le feu au pays dont il a la responsabilité, nommés par un individu dont la femme et le fils se sentent investis de pouvoirs, de privilèges et de droits qu’ils n’ont pas, dont le discours est nocif, agressif et irrespectueux…mais qui parviennent cependant à l’influencer, lui qui ne sait plus n’être qu’une marionnette inféodée au maintien de sa fragile majorité. 

 Beaucoup d’aspects de l’actuelle situation sont cependant révélatrices de plusieurs choses graves. 

Une est que l’étude de la Torah ne conduit pas obligatoirement à rendre le peuple éthique, modéré, tolérant, prêt au dialogue et répugnant à la violence. 

Une autre est que le sujet le plus aigu de l’état juif est la relation au monde arabe dans son ensemble, aux palestiniens en particulier, et que 130 ans de sionisme n’ont pas réussi à faire avancer le sujet. On pourrait même se demander si les choses ne se sont pas aggravées au fil de ces 130 ans. 

Une troisième est que la scène politique est plus le lieu de règlements de compte que d’effort national collectif. 

Une quatrième est que la vie en société - ou peut-être un système électoral déficient - mettent les extrémistes au devant de la scène et font tourner l’ensemble de la société au rythme de leur excès. 

Il faut tout d’abord admettre que c’est en particulier la souffrance de la pérennité du conflit avec les palestiniens qui est à l’origine de la fracture actuelle qui déchire la société, souffrance qui génère malheureusement une tendance au racisme et à la xénophobie, comme ce qui nourrit les partis fascistes du monde. Alors que la tendance fasciste israélienne est bien spécifiquement relative au conflit et se limite à celà, même si les pessimistes seront persuadés du contraire. 

Le deuxième problème à traiter d’urgence - et probablement avant une quelconque réforme du système judiciaire- est celui de notre système électoral qui nous rend trop dépendants des extrémistes. 

Il faut après s’interroger sur ce grave sujet de la potentialité de l’étudiant de la Torah à donner plus d’importance au nom de la Torah à des attitudes racistes, xénophobes plutôt qu’à une attitude éthique, Les Ben Gvir et leurs électeurs sont convaincus que l’urgence à dominer la résistance palestinienne fait mettre l’éthique, la probité, la noblesse du comportement et le respect humaniste d’autrui au second plan. Il faut d’abord à leurs yeux malades “les mater”, “leur montrer qui est le chef”, se venger, même si de telles urgences les avilissent - et font honte au peuple juif tout entier - comme la mise à sac de Hawara l’a montré. 

Mais il ne convient de prendre en main ces sujets de fond qu’une fois que ces nominations auront été assainies, par l’autorité encore en place et avant qu’elle ne soit balayée et annihilée dans le but le plus immédiat et le plus visible de maintenir au pouvoir tous ces individus qui font honte au peuple et au pouvoir lui-même, 

La place de Ben Gvir, ou de Smotritch qui appellent à rayer Hawara de la carte est le tribunal, pour répondre devant la justice de délits d’incitation à la violence. La place de Dehry qui a déclaré au tribunal qu’il ne reprendrait pas d’activité politique est chez lui à la maison. La société et la justice doivent exiger de Bibi, Rotman et de Lewin de ne mener leur action que de façon ministérielle, dans l’interêt et avec l’accord de tout le peuple et non la moitié du peuple qui les ont mené au pouvoir, de ne mener une action politique que par décision politique et non pour servir tel ou tel intérêt particulier. 

Le peuple ne peut et ne doit pas tolérer que le chef du gouvernement lui mente de façon aussi effrontée avec laquelle Bibi a prétendu avoir été le chef de l’opposition au moment du désengagement de Aza en 2005 alors qu’il était lui-même dans le gouvernement qui en a voté la décision. 

Une fois la crise dépassée, fasse le ciel que le judaïsme retrouve des chefs de file qui lui feront honneur, au chapitre de leurs idées, au chapitre de leur comportement, et que soit principalement enseignée la morale de la Torah, et non son extrémisme au nom d’un amour déplacé pour une terre. 

Mais il faut en attendant que vous agissiez, monsieur le président de l’état d’Israël, madame la présidente de la haute cour de justice.

mardi 10 janvier 2023

L’art midrachique de la (non)réponse à la question.


La meguila dite en français « lamentations de Jérémie » s’appelle en hébreu comme le veut la coutume « comment? », selon le premier mot du texte.

C’est un texte qui parait prolonger surtout cette question. Comment en est-on arrivés là? Comment continuer, ou comment se redresser après tant de désastre ?
Comment d’une situation florissante a-t-on pu se retrouver si bas? semble demander le texte.

Et à la différence de notre façon moderne et occidentale de procéder, selon laquelle on rechercherait le mieux possible comment conceptualiser, le midrach (non)répond par un flot d’associations libres.

L’abondance se manifeste surtout autour des deux mots qui désignent la notoriété passée, comme en réaction au « comment à base d’une si grande intelligence, ayant donné une si belle notoriété, rien n’a pu empêcher le malheur qui nous a frappé de se produire ? ».

Et ce flot d’associations est présenté sous la forme de trois groupes, un premier groupe faisant se succéder onze énigmes, soi-disant posées par des athéniens à des hiérosolymitains « vous qui êtes si intelligents, résolvez cette énigme ».

Comme si ce qui s’est passé était une énigme. Comme si on se demandait s’il n’est pas question d’un secret, d’un sens caché de l’histoire qu’on finira bien par découvrir, et alors on comprendra. On comprendra la raison d’une telle chute, on comprendra le secret de l’antisémitisme.

Le deuxième groupe est un flot de rêves, comme un second traité d’interprétation des rêves (le premier, plus connu, se trouvant dans la guemara Berakhot (en pages 55 à 58).

Peut-être comme venant tenter de redresser le tir de la pensée et proposer qu’il ne s’agît peut-être pas d’une énigme qu’il suffit de résoudre. Peut-être est-on dans le monde des rêves, dans lequel ce n’est pas que chaque rêve a son unique vraie interprétation, mais au contraire que chaque interprétation que l’on va donner deviendra la bonne. Un peu comme si on parlait « psychologie positive » et que l’on disait : « le tout n’est pas de se demander sans arrêt pourquoi, mais plutôt de savoir voir le bon qui pourra sortir de cela ».

Le troisième groupe nous présente Rabbi Yehoshua en chemin, chemin au cours duquel il cherche son chemin, et rencontre plusieurs individus, qui lui parlent, l’hébergent, lui servent à boire, et avec lesquels il dialogue, pour d’une part ne pas sembler trouver satisfaction à ses requêtes, et d’autre part se déclarer en fin de compte ébahi « moi qui sais tant de choses, moi qui dialogue au quotidien avec les plus grands sages, rien ne m’a plus appris que cette expérience d’errance et de rencontres avec le bas peuple ». C’est le lieu de la vraie sagesse, la sagesse populaire, le bon sens des femmes et des enfants.

Aucun de ces trois groupes ne fait en fin de compte une dissertation, ni sur l’antisémitisme, ni sur la sagesse, ni sur le sens de l’histoire du monde, et là est la richesse du midrach, la richesse de ce mode de réflexion, qui se livre par petites touches, par petites histoires que l’on ne saurait regarder de haut. Elles paraissent insignifiantes tant qu’on ne les a pas examinées suffisamment de près.

Le midrach ne donne à aucun moment de réponse. Il œuvre surtout et tout le temps à élargir le champ de vision, le champ de la pensée.

Il y a comme un dénominateur commun à toutes ces presque trente pages de midrach sur ces deux mots du texte, et c’est la question de la sagesse. Où se trouve-t-elle ? À Athènes ? Ou à Jérusalem ? Comment l’atteint-on au mieux ? Par les outils platoniciens et socratiques ou par la sagesse rabbinique ? Ne se trouverait-elle pas sur le mont Grizim, celui où nous fîmes alliance avec l’Éternel à notre entrée sur cette terre (deutéronome 27) mais où se sont installés depuis les Samaritains, c’est à dire ce conglomérat humain constitué par Nabuchodonosor et qui constitua sa propre interprêtation de la Torah, sa propre religion, déviation du judaïsme. La sagesse se trouverait-elle plus en s’écartant de la voie montrée par le judaïsme ? Nombreux sont ceux qui ont ainsi réagi au fil des siècles et des catastrophes et ont choisi de quitter leur judaïsme.

La sagesse ne se trouverait-elle pas plutôt dans la bouche des enfants ? comme le dit le dicton populaire, semble poursuivre le midrach, semble se demander Rabbi Yehoshua.

Un autre dénominateur commun n’est pas moins présent que la recherche de la sagesse, la recherche de la route à emprunter, c’est celui de la discussion, de la rencontre avec l’autre, qu’il soit athénien, samaritain, enfant ou de l’autre sexe.

Cela n’apporte pas la réponse ultime, mais c’est au moins une méthode à retenir. Surtout dans la situation de malheur où la tendance naturelle est l’enfermement sur soi. Dialogue avec l’Autre, meilleure source au jaillissement de l’autre qui est en chacun de nous, l’autre qui sort du même.

mardi 3 janvier 2023

le jeûne du 10


Pourquoi le jeûne du 10 ? (Car ainsi est nommé dans la liturgie ce jeûne d’aujourd’hui, dont la date hébraïque est 10 du mois de Tevet).

Depuis son institution, c’est le jeûne du début de la fin. Le jeûne - souvenir de la première bréche à la résistance juive à l’ennemi, celui qui finalement détruira la ville et le temple, et enverra la population en exil. Donc jeûne de deuil, jeûne de défaite, et selon la coutume juive, comme pour le 9 av (anniversaire des malheurs et en particulier destruction des deux temples), jeûne par auto examen en mode : « s’il m’est arrivé cela (destruction du temple par exemple), c’est probablement que j’étais coupable de ceci (dérive vers l’idolâtrie pour le premier temple ou haine gratuite du frère à l’égard du frère pour le second ), et pour cette raison je jeûne ».

Depuis quelques décennies, ce jeûne a été actualisé en « jeûne de deuil pour les gens dont la date exacte de disparition n’est pas connue ». Entendez : « jeûne pour les victimes de la shoah ». Ce qui porte à au moins trois le nombre de jours où le peuple juif commémore la shoah (yom hashoah une semaine après Pessah’, le 10 tévet et ce 27 janvier proclamé jour international du souvenir des victimes de la shoah, auquel Israël ne s’associe pas spécifiquement mais duquel il ne se distancie pas non plus).

Et donc quoi ? De la shoah pour tous les goûts ? Shoah à la sauce sioniste, commémorée comme « jour de la catastrophe et de la bravoure guerrière » le 28 nissan, shoah à la sauce religieuse le 10 tévet, shoah à la sauce internationale le 27 janvier.

A la fois ça fait beaucoup, et à la fois il ne doit pas y avoir beaucoup de gens, au moins en Israël, qui ne se demandent pas si c’est assez…tant parait continuer à peser le spectre du tsunami émotionnel que celle-ci a déclenché, tant ressurgissent sans cesse telle ou telle haine, ou l’antisémitisme. Tant a été si éphémère l’époque idéaliste du « plus jamais ça » de l’après-guerre.

Si on me demande mon sentiment, alors je me sens concerné par les trois, ou plutôt ne me verrais pas proclamer la tête haute que tel ou tel des trois « ne me concerne pas ». Je ne vois pas que je saurais ainsi me dissocier, le laisser à d’autres.

En même temps je ne suis pas sûr de pouvoir déterminer lequel des trois me convient réellement.

En quoi jeûner est-il adéquat ? Pour manifester que je suis en deuil ? Mais le jeûne étant associé à la pénitence, de quoi devrais-je me sentir coupable ? De mes envies de meurtre ?
Peut-être. Je dois effectivement admettre qu’elles sont là. Presque quatre vingts ans se sont écoulées depuis la disparition des personnes proches auxquelles je pense en ces jours, et bien que ne les ayant pas connues personnellement, je continue à pouvoir attester de la persistance de la rage.

Et donc, jeûner contre l’impulsion de vengeance ?

Ces jeûnes sont des institutions rabbiniques, ne sont pas proclamés par la Torah, de laquelle elles sont quand même puisées indirectement, la Torah fournissant foison d’exemples de modes relationnels à la mort, à l’offense, au crime, au respect de la mort, respect du disparu, respect du trouvé mort sur le bas-côté.

À l’exception de l’épisode de Pourim (royaume de Perse, - 400 approximativement) au cours duquel les juifs font un massacre assez inexplicable (mais peu différent de plusieurs épisodes bibliques, dont l’épisode face aux midianites en Nombres 31) et fort peu digeste (visiblement maladroitement converti par les sages en invitation à noyer cela dans l’ivresse rituelle lors de cette fête), la Torah pousse assez directement à la limitation des impulsions, impulsions de vengeance en particulier (attribution à Caïn du signe demandé par lui afin qu’il ne soit pas tué suite à son crime en Genèse 4, 14 et 15, institution du système de justice comme préalable à tout établissement étatique en Deutéronome 16, 18, condamnation des crimes de Shimeon et Lévi par Yaakov en Genèse 34, 30 et en Genèse 49, 5 à 7, institution de villes de refuge - en particulier sur les territoires de Shimeon et Lévi - pour y protéger les meurtriers involontaires contre les « vengeurs de sang » en Nombre 35, condamnation explicite des guibeonim pour leur cruauté suite à la mort du roi Shaül en Samuel II 21), et il est clair pour tout l’occident de ce vingt et unième siècle maintenant bien entamé que les crimes d’honneur, les crimes de vengeance ne sont pas tolérables.

D’autant moins tolérables qu’ils continuent à exister, à devoir être combattus.

Et ainsi, baignant dans un monde gorgé de violence vengeresse ou fanatique, touché directement par des réactions agressives ressortissant à la vengeance gratuite consécutive à telle disparition, affligé de savoir la prégnance de tels débordements chez plusieurs personnes autour de moi, encore envahi moi-même par ces sentiments quand je rencontre la disparition de mes proches au cours de la shoah, je jeûne aujourd’hui, mû quand même par l’espoir que ces raisons de jeûner finiront peut-être par s’estomper sinon s’effacer.

 

jeudi 15 décembre 2022

Enigmes et rêves

Les onze énigmes par lesquelles plus ou moins s’ouvre le midrach eikha rabba (en principe en commentaire sur le morceau du premier passouk « rabbati bagoyïm ») sont considérées par bon nombre de commentateus actuels comme le morceau de choix de ce midrach. Nous avons déjà examiné en partie certaines d’entre elles, à la manière de Chouchani-Lévinas je dirais, c’est à dire en ne les considérant nullement comme des anecdotes sur lesquelles il convient de passer rapidement, et en ne s’attardant pas sur l’aspect philologique, qui consisterait à les examiner globalement comme un style littéraire ou comme s’insérant ou non dans telle donnée historique, mais en essayant de les décrypter, de chercher en quoi quelque message en elles dissimulé est susceptible de nous interpeller directement (et non seulement par exemple de se demander en quoi cela interpellait untel ou untel à telle ou telle époque, pour raison sociologiques ou historiques, ou encore idéologiques). Non que je ne voie aucun interêt à une telle approche philologique ou historique, juste je me sens plus nourri quand la recherche m’interpelle plus personnellement qu’universitairement, historiquement ou universellement. Je considère par exemple qu’aujourd’hui aussi, comme à l’époque de la destruction du premier ou du second temple, ou comme à l’époque de la rédaction de notre midrach, le judaïsme de gola est en interaction, en tension, en dialogue avec le judaïsme d’Israël, de façon probablement différente qu’à différentes époques mais le sujet est incontestablement actuel pour nous. Si à certaines époques il était dangereux (au sens de risquer sa liberté ou sa vie) d’écrire certaines choses ouvertement, peut-être une sorte de danger continue à perdurer dans notre siècle et dans notre europe éclairés. N’avons-nous pas autour de nous certains exemples vivants de la difficulté à écrire d’un côte, à lire de l’autre tel ou tel avis minoritaire, ou jugé scandaleux ? Je n’ai qu’à m’arrêter d’écrire dix secondes pour réfléchir et se présentent à mon esprit sujet après sujet malmené par la controverse, l’exaspération, l’idéologie, la phobie, la réticence intellectuelle ou politique. Aujourd’hui, en nos lieux, on ne met plus les gens en prison pour afficher telle ou telle opinion minoritaire, mais ce n’est pas qu’il est devenu facile d’être minoritaire. On se retrouve très rapidement catalogué réactionnaire, ou dangereux, ou nuisible, ou seulement nocif. Ceci pourrait conduire tel ou tel écrivain, tel ou tel groupe d’intellectuels à préférer s’exprimer de façon enigmatique plutôt qu’ouvertement. Ainsi en est-il du secret. Pourquoi certaines choses sont-elles catégoriées secrètes ? Cela peut être pour des raisons sécuritaires, de peur que l’ennemi découvre telle ou telle arme, mais d’autres raisons peuvent pousser au secret, à l’écriture cryptée. La honte, la gêne de risquer de se trouver catalogué, la crainte de ne pas être compris qui va pousser tel ou tel individu à préférer s’exprimer à mots ambigus plutôt que tranchants. Galit Hazan Rokem dans un texte intitulé « eikha-ayéka » (c’est à dire qui met en exergue l’identité littérale des deux mots aux sens bien éloignés : le premier exprimant la question la moins explicite qui soit « comment ?? », le second la question presque la plus exploratrice qui soit « où es-tu ? » ou même la plus accusatrice qui soit si on se réfère à son occurence biblique de Beréchit 3, 9 où l’Eternel s’adresse en ces termes à l’homme après qu’il ait enfreint l’interdiction formelle qui lui avait été faite de consommer de l’arbre de la connaissance du bien et du mal) écrit tout un article sur ces onze énigmes. Bien qu’elle écrive depuis la posture d’une professeure d’université occupant une chaire en littérature folklorique, elle considère le folklore avec le plus grand sérieux, et place les écrits de ces énigmes - comme ceux du midrach - à mi-chemin entre le folklore et la philosophie. Elle demeure à mon goût trop en hauteur, trop loin du texte, mais a quand même quelques enrichissements à apporter aux intuitions que nous avons eues. Elle mentionne beaucoup l’opposition secret-dévoilement qui est mis en exergue dans l’énigme : l’énigme dissimule le vrai sujet et disparait avec son dévoilement. C’est le monde du tout ou rien. Pour elle, c’est tout un style voué à illustrer la situation post destruction du temple, monde manichéen ou non ? L’énigme renvoie au mode manichéen. Galit H.R. prend aussi appui en particulier sur une de ces énigmes pour suggérer que ce mode d’écriture interrogatif peut renvoyer le lecteur à la question de sa propre identité « qui suis-je »? Suis-je moi-même ? Deviendrai-je athénien à court, moyen ou long terme ? Une identité mixte est-elle possible ? Galit H.R. voit aussi du deuil dans bon nombre des thèmes des énigmes, quelqu’un qui part à la recherche de l’héritage laissé par son père, l’énigme du mortier cassé parle aussi de destruction, l’hôte qui dort sur un lit cassé et qui finit par se retrouver au sol, l’énigme avec l’esclave illustre aussi la situation du peuple réduit en esclavage, l’habitant de Jerusalem aux sandales crevées est aussi une image de deuil d’une manière moins directe. Comme si tout ce florilège d’énigmes visait à donner le ton de tout le traité : il y sera question du peuple après la destruction du temple, et avec en son centre les questions de la durée et de l’irreversibilité de l’exil qui s’en sont suivies. Peut-être la suite du traité, avec cette avalanche de rêves vient-elle présenter la possibilité d’entrevoir la suite. Sera-ce de l’ordre du rêve ? C’est à dire doit-on attendre le message qui viendra d’en haut ? Autrement dit, le rêve, avec ses particularités, ni réflexion, ni hallucination mais comme structure intermédiaire et impalpable est-il inféodé à la prophétie ou peut-il être une tentative de se projeter, de s’imaginer dans le futur, dans un futur autre ? Un midrach existentialiste…

jeudi 1 décembre 2022

Encore dans Eikha Rabba...

 

Et si nous poursuivions un peu la réflexion sur ce midrach, sur cette agaddah fournie (inventée ?) par le midrach, en Eikha rabba 1 11.

Elle renvoie explicitement à Samson, décrivant une situation presque entièrement analogue à ce qui est décrit en Juges 14. Là-bas, Samson est aux prises avec les philistins, ici dans le midrach, nous sommes aux prises avec les grecs, et nous-mêmes rehov Bétar, comme en mise en abyme, nous sommes positionnés comme en psychodrame en situation de débat autour d’une question similaire. Chez Samson, les philistins vont-il l’emporter ? Au niveau du texte du midrach, des grecs et des juifs qui va l’emporter , qui sera le plus intelligent ? Et à notre niveau à nous, qui a le plus d’impact, qui a le mieux survécu ? La science et le savoir juif mutés en israélianisme ou ses rivaux chrétiens ou musulmans ?

Dans le texte biblique, Samson ne raconte pas à ses parents ses actes de bravoure aux prises avec un lion, mais le vainc puis intériorise la situation et sa suite (il revient vers la carcasse du lion envahie par un essaim d’abeilles et découvre en son sein du miel), et en tisse une énigme qu’il soumet aux philistins (
מהאוכל יצא מאכל ומעז יצא מתוק) pour les mettre en échec. Il organise comme un jeu avec eux, dont l’enjeu est le vêtement. Ils trouvent le moyen - par l’intermédiaire de la fiancée de Samson - de déchiffrer l’énigme, c’est lui qui perd ses vêtements pour ainsi dire mais il réussit par sa force à livrer son dû (30 habits), c’est à dire en réaffirmant sa puissance.

Dans notre texte du midrach, ce sont aussi les juifs qui inventent l’énigme, (« 9 sortent, 8 entrent, 2 versent, 1 boit, 24 nourrissent ») et l’enjeu est aussi le vêtement. L’athénien déchiffre aussi l’énigme (par le biais non de la fiancée mais de l’autorité intellectuelle, le maître), et les vêtements sont restitués. L’intelligence a été tempérée par le maître (qui sait peut-être voir plus loin, et par cela, modérer l’impulsivité ?, qui sait ? peut-être qu’il ne faut pas tant vaincre que cohabiter ?)

Et à notre niveau, qu’est-il sorti de notre joute sur les influences et les avantages respectifs des diverses cultures auxquelles nous avons été et sommes encore confrontés ?

Avons-nous sauvé nos habits ou avons-nous perdu notre culotte ? Ou encore notre authenticité ? (Ont été sauvés d’Egypte ceux qui n’avaient pas changé leur habillement…devrait-on tous ne se vêtir que de noir, blanc et couleur de muraille, plus les très jolies perruques ou foulards serrés, straimel et autres tsitsit et péoth ?)

Le thème de l’énigme doit aussi nous interpeller : nous vivons nous aussi une énigme. Comment comprendre cet antisémitisme qui perdure au-delà des siècles et des frontières ? Comment réussir à trouver un mode de vie avec/sans/malgré les palestiniens (il y a dix ans j’aurais probablement écrit « les palestiniens et le monde arabe », aujourd’hui il semble que la situation ait évolué favorablement) ? Comment gérer notre identité face au monde occidental ? Quoi enseigner ? Au nom de quelle sagesse prendre nos options de vie ?

Et si nous entrions dans l’énigme elle-même ? Que vient-elle évoquer sinon le caractère universel de l’humain comme cela a déjà été mentionné pendant notre étude ? Caractère de l’humain, ou caractère de l’humain juif (celui pour lequel les 8 qui rentrent reçoivent un sens, celui des 8 jours au terme desquels on entre dans l’alliance d’Avraham), mais en cela peut-être écho si ce n’est renvoi de balle à la célèbre énigme du sphinx (quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ?), elle aussi portant sur l’humain..
Chez le sphinx, caractéristiques sexuels entre autres de l’humain (l’énigme est posée à Œdipe, et Freud suggère de voir les quatre pattes non comme signe de comment se déplace le jeune enfant mais plutôt comme allusion au jeu de la bête à deux dos, munie elle aussi de quatre pattes et désignant l’ante enfance..) tandis que l’énigme posée à Jérusalem est munie des appareils juifs (la brit mila - qui joue aussi un rôle important dans l’histoire de Samson évoquée ci-dessus, lui qui se prépare à épouser une philistine, fille d’incirconcis - et les 24 qui abreuvent et qui peuvent être vus non comme les deux ans d’allaitement mais comme les 24 livres de la Bible).

La fin de l’hstoire racontée dans le midrach est qu’il n’y a pas de vainqueur ni de vaincu…ce qui nous rappelle notre précédente étude : jusqu’à aujourd’hui il y a de nombreuses voix dans le judaïsme pour justifier la vie au sein des nations.

vendredi 25 novembre 2022

Dialogues du temps passé...depuis eikha rabba

 En eikha rabba, sur le premier verset de ces Lamentations de Jérémie, le midrach semble tenter de battre les records de l’exégèse augmentée par l’imagination - laissant par là-même ouverte l’éternelle question de la transmission, de la loi orale, reçue au Sinaï ? Sempiternellement produite par les commentateurs de génération en génération ? Question que nous ne règlerons pas aujourd’hui. Question de celles qui se refusent à la réponse, ou auxquelles aucune réponse ne sera jamais définitive..


Mais revenons à notre midrach. Dans le cadre de toute une liste d’anecdotes supposées s’être déroulées entre des ressortissants d’Athènes et de Jérusalem, en joute sur l’intelligence comparée des uns et des autres, le midrach, en 1.8., nous présente deux histoires de haute portée symbolique :

Un athénien s’en vint à Jérusalem et ayant trouvé sur son chemin un mortier cassé, se présenta chez un …tailleur pour lui demander de bien vouloir lui recoudre ! Le tailleur ne se démonta pas, lui tendit une poignée de sable et lui dit : « fais des fils à partir de ce sable, et je les utiliserai alors pour recoudre le mortier ».

De quoi s’agit-il ici sinon d’une joute entre vainqueur et vaincu ? L’athénien peut se rendre en vainqueur à Jérusalem détruite et se moquer de ses modestes artisans…pour entendre de la bouche du premier tailleur venu les signes de sa finesse intellectuelle. Le mortier est peut-être une allusion au temple détruit et à l’activité quotidienne de consomption de l’encens tellement importante qui s’y déroulait et qui s’est trouvée annulée. Le sable pourrait être une allusion à la promesse divine faite à Avraham, que sa descendance sera aussi nombreuse que le sable de la mer. Mais pourquoi le tailleur juif attend-il du grec que celui-ci tisse les fils à partir du sable ? Cela viendrait-il suggérer que la destruction du temple et l’exil qui s’en est suivi ne sont pas seulement une humiliation après l’autre, mais que la reconstruction ne pourra venir que du fait de la mise à profit de l’exil chez des nations, desquelles Israël pourra par exemple apprendre la technologie ?

La seconde histoire, en eikha rabba 1.9. Vient présenter une autre joute : un autre athénien (ou bien aurait-ce pu s’agir du même ?) se rend à Jérusalem, interpelle un autochtone et l’envoie lui acheter des oeufs et des fromages. Quand la commande lui est livrée il s’adresse à l’autochtone et lui dit « serais-tu capable de me dire quel fromage provient du lait d’une chèvre blanche et quel fromage provient du lait d’une chèvre noire ? » et l’autochtone de lui répondre en lui montrant deux oeufs :« saurais-tu dire lequel a éte pondu par une poule blanche et lequel provient d’une poule noire ? ». Peut-être le grec vient-il ici dire au juif que cette distinction sur laquelle sont tellement crispés les juifs entre juifs et non juifs n’a plus de raison d’être une fois les peuples mélangés ? Et peut-être le juif dans ce midrach répond-il une réponse fondée sur la perspective du temps : au stade numéro un, les personnages semblent identiques, semblent s’être mélangés ainsi que les oeufs et les fromages…mais les oeufs éclosent et surgissent des oisillons qui auront bel et bien des couleurs différentes selon qu’ils auront eu tel ou tel parent…

Il ne semble pas que ces histoires sont si orientées qu’elles le prétendent (le « titre » est qu’elles visent toutes à montrer la supériorite intellectuelle du peuple juif sur la civilisation grecque, supériorité qui demeure malgre la défaite militaire). On aurait plutôt l’impression qu’on est décidément plus dans le domaine de l’interrogation que dans celui de la réponse, que les rabbins du midrach s’interrogent sur l’impact de cet exil qui vient de leur être imposé…en fait pour la seconde, si ce n’est troisième fois (les auteurs du midrach vivent aux premiers siècles suivant la destruction du deuxième temple, détruit par les romains..et il est ici question des grecs ).

Impact ramifié que nous interrogeons quant à nous les yeux tournés vers l’arrière tandis que les rédacteurs de notre texte ont une perpective de temps sensiblement différente de la notre : ils ont une histoire relativement récente d’exil qui a commencé après avoir déjà une première fois pris fin…pour recommencer quelques cinq cents ans plus tard…

Et si leur perspective était aussi la notre ?

dimanche 16 octobre 2022

sur Kippour. Quatrième texte : Introspection, intervention, intercession.

 



Kippour et roch hachana sont le moment phare de l’introspection.

De quoi vient donc se mêler rav ? Après tout, si le boucher l’a offensé, qu’il fasse lui-même ses propres comptes. Pourquoi aller le titiller, le brusquer, l’offenser finalement ?

Je suppose pour une raison dérivant de la leçon du shofar. Le shofar symbolise l’introspection, favorise l’introspection, et la mitzva n’est pas de sonner du shofar mais bien d’écouter le son du shofar.

La mitzva est d’écouter autrui non nécessairement qui vient vous parler, vous faire la morale. Quelqu’un qui vient rappeler que nous ne sommes pas seuls. Mes actes ne me renvoient pas uniquement à ma conscience personnelle de laquelle personne ne doit se méler au nom de la discrétion, au nom d’un « ce sont des affaires personnelles, n’intervenons pas ».

Je suis toujours parmi les humains, et si je suis parmi les humains juifs, ils ont non seulement un droit mais un devoir d’intervention.

En vayikra 19 17 on trouve le « ne haïs pas ton frère dans ton coeur, adresse lui ton reproche » et ce verset suit directement celui de l’interdiction de dire du mal de son prochain, de colporter du négatif à son sujet.

On ne peut se détourner de la responsabilité à l’égard d’autrui, surtout quand on le voit dérailler. On le peut très bien au nom des habitudes françaises de fermer les volets quand du bruit provient de la rue ou de chez les voisins, au nom du « ce sont leurs affaires ».

En matière d’atteintes sexuelles ou corporelles à l’encontre de quelqu’un dépourvu de moyens de défense, la loi israélienne ordonne d’intervenir et déclare contrevenant qui se sera soustrait à cette obligation.

Certains diront que l’intervention de rav est inadequate d’entrée de jeu : il intervient au nom d’un registre qui n’est que le sien et non celui de son contradicteur.

Pour rav, ne pas intervenir revient à causer indirectement plus de mal que toute intervention. Il considère en effet que si le boucher ne fait pas son travail d’introspection de kippour, il met son âme en danger, il se coupe de l’absolution qu’il obtiendrait à kippour, qui est bloquée tant qu’il n’a pas obtenu le pardon du boucher.

Le boucher, lui, pense tout autrement.

Que la dispute entre deux individus soit ou non relative à kippour, l’écart est probablement toujours existant entre deux personnes, chacune voyant midi à sa propre porte.

Et alors, que faire ? Qu’aurait conseillé rav Houna ? Lui qui réfléchit cependant avec les mêmes outils que ceux de rav mais qui prédit que le tentative de rav sera plus aggravante qu’apaisante ?

Encore une fois, je propose de remonter à une distinction émise dans le texte numéro 3 autour de kippour. Comment va-t-on regarder la chose ? Au chapitre de la culpabilité, du shaming, de la vindicte, ou au chapitre de la souffrance ?

Quelqu’un qui calomnie, quelqu’un qui coupe les relations, est en général quelqu’un qui le fait à la place de ressentir sa souffrance et de trouver un meilleur moyen de s’en sortir que l’aggressivité physique.

L’intervention d’autrui n’est vue comme intrusive que si on reste au registre de la médisance. Autrui aura interféré, se sera mêlé de ce qui ne le regarde pas, aura implicitement empiété sur le domaine privé, et il colportera.

Si on regarde depuis le registre de la souffrance, peut-être verra-t-on l’intervention extérieure comme bénéfique ou potentiellement bénéfique, celle-ci visant à réduire la souffrance, elle-ci visant à aider l’individu à sortir de l’ornière dans laquelle il s’est trouvé coincé.

C’est d’ailleurs comme cela à mon sens qu’il faut comprendre l’obligation d’intervenir dans les cas de violence domestique ou d’atteintes sexuelles. On suppose que quelqu’un est victime et qu’il faut intervenir pour modifier et assainir la situation, pour aider l’aggresseur à cesser son aggression (et de nombreuses études ont montré combien les parents violents sont d’anciens enfants battus, comme l’aggression peut decouler de la souffrance convertie inconsciemment en aggression), pour aider l’aggressé à retrouver son espace de respiration.

Ici, l’intervention est comme intercession, comme venir intercéder en faveur de quelqu'un, face à ce que la souffrance occasionne.

On intervient, propose d’intervenir, ou dans certains cas on exige d’intervenir en place d’accuser, de diagnostiquer sur base de données erronées, de justifier l’action violente en réaction à une violence antérieure, faisant ainsi rester les protagonistes, et le monde extérieur, prisonniers de cette violence…qui n’était peut-être que souffrance, qui n’est peut-être dans beaucoup de cas qu’essentiellement expression de souffrance.

Dans un monde pensé par l’altruisme, il faut intervenir, même quand on a l’impression que l’individu auprès duquel il faudrait intervenir « est monté tellement haut que personne ne saura le faire redescendre ».

Quand un vulgaire chat de gouttière se trouve ainsi perché sur une branche, si haut qu’il ne sait plus comment en descendre, on n’hésite pas, on envoie les pompiers et leur grande échelle.