dimanche 5 mars 2023
lettre ouverte
mardi 10 janvier 2023
L’art midrachique de la (non)réponse à la question.
La meguila dite en français « lamentations de Jérémie »
s’appelle en hébreu comme le veut la coutume « comment? », selon le
premier mot du texte.
C’est un texte qui parait prolonger surtout cette question. Comment en est-on
arrivés là? Comment continuer, ou comment se redresser après tant de désastre ?
Comment d’une situation florissante a-t-on pu se retrouver si bas? semble
demander le texte.
Et à la différence de notre façon moderne et occidentale de procéder, selon
laquelle on rechercherait le mieux possible comment conceptualiser, le midrach
(non)répond par un flot d’associations libres.
L’abondance se manifeste surtout autour des deux mots qui désignent la
notoriété passée, comme en réaction au « comment à base d’une si grande
intelligence, ayant donné une si belle notoriété, rien n’a pu empêcher le
malheur qui nous a frappé de se produire ? ».
Et ce flot d’associations est présenté sous la forme de trois groupes, un
premier groupe faisant se succéder onze énigmes, soi-disant posées par des athéniens
à des hiérosolymitains « vous qui êtes si intelligents, résolvez cette
énigme ».
Comme si ce qui s’est passé était une énigme. Comme si on se demandait s’il
n’est pas question d’un secret, d’un sens caché de l’histoire qu’on finira bien
par découvrir, et alors on comprendra. On comprendra la raison d’une telle
chute, on comprendra le secret de l’antisémitisme.
Le deuxième groupe est un flot de rêves, comme un second traité
d’interprétation des rêves (le premier, plus connu, se trouvant dans la guemara
Berakhot (en pages 55 à 58).
Peut-être comme venant tenter de redresser le tir de la pensée et proposer
qu’il ne s’agît peut-être pas d’une énigme qu’il suffit de résoudre. Peut-être
est-on dans le monde des rêves, dans lequel ce n’est pas que chaque rêve a son
unique vraie interprétation, mais au contraire que chaque interprétation que
l’on va donner deviendra la bonne. Un peu comme si on parlait
« psychologie positive » et que l’on disait : « le tout n’est
pas de se demander sans arrêt pourquoi, mais plutôt de savoir voir le bon qui
pourra sortir de cela ».
Le troisième groupe nous présente Rabbi Yehoshua en chemin, chemin au cours
duquel il cherche son chemin, et rencontre plusieurs individus, qui lui
parlent, l’hébergent, lui servent à boire, et avec lesquels il dialogue, pour
d’une part ne pas sembler trouver satisfaction à ses requêtes, et d’autre part
se déclarer en fin de compte ébahi « moi qui sais tant de choses, moi qui
dialogue au quotidien avec les plus grands sages, rien ne m’a plus appris que
cette expérience d’errance et de rencontres avec le bas peuple ». C’est le
lieu de la vraie sagesse, la sagesse populaire, le bon sens des femmes et des
enfants.
Aucun de ces trois groupes ne fait en fin de compte une dissertation, ni sur
l’antisémitisme, ni sur la sagesse, ni sur le sens de l’histoire du monde, et
là est la richesse du midrach, la richesse de ce mode de réflexion, qui se
livre par petites touches, par petites histoires que l’on ne saurait regarder
de haut. Elles paraissent insignifiantes tant qu’on ne les a pas examinées
suffisamment de près.
Le midrach ne donne à aucun moment de réponse. Il œuvre surtout et tout le
temps à élargir le champ de vision, le champ de la pensée.
Il y a comme un dénominateur commun à toutes ces presque trente pages de
midrach sur ces deux mots du texte, et c’est la question de la sagesse. Où se
trouve-t-elle ? À Athènes ? Ou à Jérusalem ? Comment l’atteint-on au mieux ?
Par les outils platoniciens et socratiques ou par la sagesse rabbinique ? Ne se
trouverait-elle pas sur le mont Grizim, celui où nous fîmes alliance avec
l’Éternel à notre entrée sur cette terre (deutéronome 27) mais où se sont
installés depuis les Samaritains, c’est à dire ce conglomérat humain constitué
par Nabuchodonosor et qui constitua sa propre interprêtation de la Torah, sa
propre religion, déviation du judaïsme. La sagesse se trouverait-elle plus en
s’écartant de la voie montrée par le judaïsme ? Nombreux sont ceux qui ont
ainsi réagi au fil des siècles et des catastrophes et ont choisi de quitter
leur judaïsme.
La sagesse ne se trouverait-elle pas plutôt dans la bouche des enfants ? comme
le dit le dicton populaire, semble poursuivre le midrach, semble se demander
Rabbi Yehoshua.
Un autre dénominateur commun n’est pas moins présent que la recherche de la
sagesse, la recherche de la route à emprunter, c’est celui de la discussion, de
la rencontre avec l’autre, qu’il soit athénien, samaritain, enfant ou de
l’autre sexe.
Cela n’apporte pas la réponse ultime, mais c’est au moins une méthode à
retenir. Surtout dans la situation de malheur où la tendance naturelle est
l’enfermement sur soi. Dialogue avec l’Autre, meilleure source au jaillissement
de l’autre qui est en chacun de nous, l’autre qui sort du même.
mardi 3 janvier 2023
le jeûne du 10
Pourquoi le jeûne du 10 ? (Car ainsi est nommé
dans la liturgie ce jeûne d’aujourd’hui, dont la date hébraïque est 10 du mois
de Tevet).
Depuis son institution, c’est le jeûne du début de la fin. Le jeûne - souvenir
de la première bréche à la résistance juive à l’ennemi, celui qui finalement
détruira la ville et le temple, et enverra la population en exil. Donc jeûne de
deuil, jeûne de défaite, et selon la coutume juive, comme pour le 9 av
(anniversaire des malheurs et en particulier destruction des deux temples),
jeûne par auto examen en mode : « s’il m’est arrivé cela (destruction du temple
par exemple), c’est probablement que j’étais coupable de ceci (dérive vers
l’idolâtrie pour le premier temple ou haine gratuite du frère à l’égard du
frère pour le second ), et pour cette raison je jeûne ».
Depuis quelques décennies, ce jeûne a été actualisé en « jeûne de deuil
pour les gens dont la date exacte de disparition n’est pas connue ».
Entendez : « jeûne pour les victimes de la shoah ». Ce qui porte à au
moins trois le nombre de jours où le peuple juif commémore la shoah (yom
hashoah une semaine après Pessah’, le 10 tévet et ce 27 janvier proclamé jour
international du souvenir des victimes de la shoah, auquel Israël ne s’associe
pas spécifiquement mais duquel il ne se distancie pas non plus).
Et donc quoi ? De la shoah pour tous les goûts ? Shoah à la sauce sioniste,
commémorée comme « jour de la catastrophe et de la bravoure
guerrière » le 28 nissan, shoah à la sauce religieuse le 10 tévet, shoah à la sauce
internationale le 27 janvier.
A la fois ça fait beaucoup, et à la fois il ne doit pas y avoir beaucoup de
gens, au moins en Israël, qui ne se demandent pas si c’est assez…tant parait
continuer à peser le spectre du tsunami émotionnel que celle-ci a déclenché,
tant ressurgissent sans cesse telle ou telle haine, ou l’antisémitisme. Tant a
été si éphémère l’époque idéaliste du « plus jamais ça » de
l’après-guerre.
Si on me demande mon sentiment, alors je me sens concerné par les trois, ou
plutôt ne me verrais pas proclamer la tête haute que tel ou tel des trois
« ne me concerne pas ». Je ne vois pas que je saurais ainsi me
dissocier, le laisser à d’autres.
En même temps je ne suis pas sûr de pouvoir déterminer lequel des trois me
convient réellement.
En quoi jeûner est-il adéquat ? Pour manifester que je suis en deuil ? Mais le
jeûne étant associé à la pénitence, de quoi devrais-je me sentir coupable ? De
mes envies de meurtre ?
Peut-être. Je dois effectivement admettre qu’elles sont là. Presque quatre
vingts ans se sont écoulées depuis la disparition des personnes proches
auxquelles je pense en ces jours, et bien que ne les ayant pas connues
personnellement, je continue à pouvoir attester de la persistance de la rage.
Et donc, jeûner contre l’impulsion de vengeance ?
Ces jeûnes sont des institutions rabbiniques, ne sont pas proclamés par la
Torah, de laquelle elles sont quand même puisées indirectement, la Torah
fournissant foison d’exemples de modes relationnels à la mort, à l’offense, au
crime, au respect de la mort, respect du disparu, respect du trouvé mort sur le
bas-côté.
À l’exception de l’épisode de Pourim (royaume de Perse, - 400
approximativement) au cours duquel les juifs font un massacre assez
inexplicable (mais peu différent de plusieurs épisodes bibliques, dont l’épisode
face aux midianites en Nombres 31) et fort peu digeste (visiblement
maladroitement converti par les sages en invitation à noyer cela dans l’ivresse
rituelle lors de cette fête), la Torah pousse assez directement à la limitation
des impulsions, impulsions de vengeance en particulier (attribution à Caïn du
signe demandé par lui afin qu’il ne soit pas tué suite à son crime en Genèse 4,
14 et 15, institution du système de justice comme préalable à tout
établissement étatique en Deutéronome 16, 18, condamnation des crimes de
Shimeon et Lévi par Yaakov en Genèse 34, 30 et en Genèse 49, 5 à 7, institution
de villes de refuge - en particulier sur les territoires de Shimeon et Lévi -
pour y protéger les meurtriers involontaires contre les « vengeurs de
sang » en Nombre 35, condamnation explicite des guibeonim pour leur
cruauté suite à la mort du roi Shaül en Samuel II 21), et il est clair pour
tout l’occident de ce vingt et unième siècle maintenant bien entamé que les
crimes d’honneur, les crimes de vengeance ne sont pas tolérables.
D’autant moins tolérables qu’ils continuent à exister, à devoir être combattus.
Et ainsi, baignant dans un monde gorgé de violence vengeresse ou fanatique,
touché directement par des réactions agressives ressortissant à la vengeance
gratuite consécutive à telle disparition, affligé de savoir la prégnance de
tels débordements chez plusieurs personnes autour de moi, encore envahi
moi-même par ces sentiments quand je rencontre la disparition de mes proches au
cours de la shoah, je jeûne aujourd’hui, mû quand même par l’espoir que ces
raisons de jeûner finiront peut-être par s’estomper sinon s’effacer.
jeudi 15 décembre 2022
Enigmes et rêves
jeudi 1 décembre 2022
Encore dans Eikha Rabba...
Et si nous poursuivions un peu la réflexion sur ce
midrach, sur cette agaddah fournie (inventée ?) par le midrach, en Eikha rabba
1 11.
Elle renvoie explicitement à Samson, décrivant une situation presque
entièrement analogue à ce qui est décrit en Juges 14. Là-bas, Samson est aux
prises avec les philistins, ici dans le midrach, nous sommes aux prises avec
les grecs, et nous-mêmes rehov Bétar, comme en mise en abyme, nous sommes
positionnés comme en psychodrame en situation de débat autour d’une question similaire.
Chez Samson, les philistins vont-il l’emporter ? Au niveau du texte du midrach,
des grecs et des juifs qui va l’emporter , qui sera le plus intelligent ? Et à
notre niveau à nous, qui a le plus d’impact, qui a le mieux survécu ? La
science et le savoir juif mutés en israélianisme ou ses rivaux chrétiens ou
musulmans ?
Dans le texte biblique, Samson ne raconte pas à ses parents ses actes de
bravoure aux prises avec un lion, mais le vainc puis intériorise la situation
et sa suite (il revient vers la carcasse du lion envahie par un essaim
d’abeilles et découvre en son sein du miel), et en tisse une énigme qu’il
soumet aux philistins (מהאוכל
יצא מאכל ומעז יצא מתוק)
pour les mettre en échec. Il organise comme un jeu avec eux, dont l’enjeu est
le vêtement. Ils trouvent le moyen - par l’intermédiaire de la fiancée de
Samson - de déchiffrer l’énigme, c’est lui qui perd ses vêtements pour ainsi
dire mais il réussit par sa force à livrer son dû (30 habits), c’est à dire en
réaffirmant sa puissance.
Dans notre texte du midrach, ce sont aussi les juifs qui inventent l’énigme, (« 9
sortent, 8 entrent, 2 versent, 1 boit, 24 nourrissent ») et l’enjeu est
aussi le vêtement. L’athénien déchiffre aussi l’énigme (par le biais non de la
fiancée mais de l’autorité intellectuelle, le maître), et les vêtements sont
restitués. L’intelligence a été tempérée par le maître (qui sait peut-être voir
plus loin, et par cela, modérer l’impulsivité ?, qui sait ? peut-être qu’il ne
faut pas tant vaincre que cohabiter ?)
Et à notre niveau, qu’est-il sorti de notre joute sur les influences et les
avantages respectifs des diverses cultures auxquelles nous avons été et sommes
encore confrontés ?
Avons-nous sauvé nos habits ou avons-nous perdu notre culotte ? Ou encore notre
authenticité ? (Ont été sauvés d’Egypte ceux qui n’avaient pas changé leur
habillement…devrait-on tous ne se vêtir que de noir, blanc et couleur de
muraille, plus les très jolies perruques ou foulards serrés, straimel et autres
tsitsit et péoth ?)
Le thème de l’énigme doit aussi nous interpeller : nous vivons nous aussi une
énigme. Comment comprendre cet antisémitisme qui perdure au-delà des siècles et
des frontières ? Comment réussir à trouver un mode de vie avec/sans/malgré les
palestiniens (il y a dix ans j’aurais probablement écrit « les
palestiniens et le monde arabe », aujourd’hui il semble que la situation
ait évolué favorablement) ? Comment gérer notre identité face au monde
occidental ? Quoi enseigner ? Au nom de quelle sagesse prendre nos options de
vie ?
Et si nous entrions dans l’énigme elle-même ? Que vient-elle évoquer sinon le
caractère universel de l’humain comme cela a déjà été mentionné pendant notre
étude ? Caractère de l’humain, ou caractère de l’humain juif (celui pour lequel
les 8 qui rentrent reçoivent un sens, celui des 8 jours au terme desquels on
entre dans l’alliance d’Avraham), mais en cela peut-être écho si ce n’est
renvoi de balle à la célèbre énigme du sphinx (quel est l’animal qui marche sur
quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ?), elle aussi portant sur
l’humain..
Chez le sphinx, caractéristiques sexuels entre autres de l’humain (l’énigme est
posée à Œdipe, et Freud suggère de voir les quatre pattes non comme signe de
comment se déplace le jeune enfant mais plutôt comme allusion au jeu de la bête
à deux dos, munie elle aussi de quatre pattes et désignant l’ante enfance..)
tandis que l’énigme posée à Jérusalem est munie des appareils juifs (la brit
mila - qui joue aussi un rôle important dans l’histoire de Samson évoquée ci-dessus,
lui qui se prépare à épouser une philistine, fille d’incirconcis - et les 24
qui abreuvent et qui peuvent être vus non comme les deux ans d’allaitement mais
comme les 24 livres de la Bible).
La fin de l’hstoire racontée dans le midrach est qu’il n’y a pas de vainqueur
ni de vaincu…ce qui nous rappelle notre précédente étude : jusqu’à aujourd’hui
il y a de nombreuses voix dans le judaïsme pour justifier la vie au sein des
nations.
vendredi 25 novembre 2022
Dialogues du temps passé...depuis eikha rabba
En eikha rabba, sur le premier verset de ces Lamentations de Jérémie, le midrach semble tenter de battre les records de l’exégèse augmentée par l’imagination - laissant par là-même ouverte l’éternelle question de la transmission, de la loi orale, reçue au Sinaï ? Sempiternellement produite par les commentateurs de génération en génération ? Question que nous ne règlerons pas aujourd’hui. Question de celles qui se refusent à la réponse, ou auxquelles aucune réponse ne sera jamais définitive..
Mais revenons à notre midrach. Dans le cadre de
toute une liste d’anecdotes supposées s’être déroulées entre des ressortissants
d’Athènes et de Jérusalem, en joute sur l’intelligence comparée des uns et des
autres, le midrach, en 1.8., nous présente deux histoires de haute portée
symbolique :
Un athénien s’en vint à Jérusalem et ayant trouvé
sur son chemin un mortier cassé, se présenta chez un …tailleur pour lui
demander de bien vouloir lui recoudre ! Le tailleur ne se démonta pas, lui
tendit une poignée de sable et lui dit : « fais des fils à partir de ce
sable, et je les utiliserai alors pour recoudre le mortier ».
De quoi s’agit-il ici sinon d’une joute entre
vainqueur et vaincu ? L’athénien peut se rendre en vainqueur à Jérusalem
détruite et se moquer de ses modestes artisans…pour entendre de la bouche du
premier tailleur venu les signes de sa finesse intellectuelle. Le mortier est
peut-être une allusion au temple détruit et à l’activité quotidienne de
consomption de l’encens tellement importante qui s’y déroulait et qui s’est
trouvée annulée. Le sable pourrait être une allusion à la promesse divine faite
à Avraham, que sa descendance sera aussi nombreuse que le sable de la mer. Mais
pourquoi le tailleur juif attend-il du grec que celui-ci tisse les fils à
partir du sable ? Cela viendrait-il suggérer que la destruction du temple et l’exil
qui s’en est suivi ne sont pas seulement une humiliation après l’autre, mais
que la reconstruction ne pourra venir que du fait de la mise à profit de l’exil
chez des nations, desquelles Israël pourra par exemple apprendre la technologie
?
La seconde histoire, en eikha rabba 1.9. Vient
présenter une autre joute : un autre athénien (ou bien aurait-ce pu s’agir du
même ?) se rend à Jérusalem, interpelle un autochtone et l’envoie lui acheter
des oeufs et des fromages. Quand la commande lui est livrée il s’adresse à
l’autochtone et lui dit « serais-tu capable de me dire quel fromage
provient du lait d’une chèvre blanche et quel fromage provient du lait d’une
chèvre noire ? » et l’autochtone de lui répondre en lui montrant deux
oeufs :« saurais-tu dire lequel a éte pondu par une poule blanche et
lequel provient d’une poule noire ? ». Peut-être le grec vient-il ici dire
au juif que cette distinction sur laquelle sont tellement crispés les juifs
entre juifs et non juifs n’a plus de raison d’être une fois les peuples
mélangés ? Et peut-être le juif dans ce midrach répond-il une réponse fondée sur la perspective
du temps : au stade numéro un, les personnages semblent identiques, semblent
s’être mélangés ainsi que les oeufs et les fromages…mais les oeufs éclosent et
surgissent des oisillons qui auront bel et bien des couleurs différentes selon
qu’ils auront eu tel ou tel parent…
Il ne semble pas que ces histoires sont si
orientées qu’elles le prétendent (le « titre » est qu’elles visent
toutes à montrer la supériorite intellectuelle du peuple juif sur la
civilisation grecque, supériorité qui demeure malgre la défaite militaire). On
aurait plutôt l’impression qu’on est décidément plus dans le domaine de
l’interrogation que dans celui de la réponse, que les rabbins du midrach s’interrogent
sur l’impact de cet exil qui vient de leur être imposé…en fait pour la seconde,
si ce n’est troisième fois (les auteurs du midrach vivent aux premiers siècles
suivant la destruction du deuxième temple, détruit par les romains..et il est
ici question des grecs ).
Impact ramifié que nous interrogeons quant à nous
les yeux tournés vers l’arrière tandis que les rédacteurs de notre texte ont
une perpective de temps sensiblement différente de la notre : ils ont une
histoire relativement récente d’exil qui a commencé après avoir déjà une
première fois pris fin…pour recommencer quelques cinq cents ans plus tard…
Et si leur perspective était aussi la notre ?
dimanche 16 octobre 2022
sur Kippour. Quatrième texte : Introspection, intervention, intercession.
Kippour et roch hachana sont le moment phare de l’introspection.
De quoi vient donc se mêler rav ? Après tout, si le boucher l’a offensé, qu’il
fasse lui-même ses propres comptes. Pourquoi aller le titiller, le brusquer,
l’offenser finalement ?
Je suppose pour une raison dérivant de la leçon du shofar. Le shofar symbolise
l’introspection, favorise l’introspection, et la mitzva n’est pas de sonner du
shofar mais bien d’écouter le son du shofar.
La mitzva est d’écouter autrui non nécessairement qui vient vous parler, vous
faire la morale. Quelqu’un qui vient rappeler que nous ne sommes pas seuls. Mes
actes ne me renvoient pas uniquement à ma conscience personnelle de laquelle
personne ne doit se méler au nom de la discrétion, au nom d’un « ce sont
des affaires personnelles, n’intervenons pas ».
Je suis toujours parmi les humains, et si je suis parmi les humains juifs, ils
ont non seulement un droit mais un devoir d’intervention.
En vayikra 19 17 on trouve le « ne haïs pas ton frère dans ton coeur,
adresse lui ton reproche » et ce verset suit directement celui de l’interdiction
de dire du mal de son prochain, de colporter du négatif à son sujet.
On ne peut se détourner de la responsabilité à l’égard d’autrui, surtout quand
on le voit dérailler. On le peut très bien au nom des habitudes françaises de
fermer les volets quand du bruit provient de la rue ou de chez les voisins, au
nom du « ce sont leurs affaires ».
En matière d’atteintes sexuelles ou corporelles à l’encontre de quelqu’un
dépourvu de moyens de défense, la loi israélienne ordonne d’intervenir et
déclare contrevenant qui se sera soustrait à cette obligation.
Certains diront que l’intervention de rav est inadequate d’entrée de jeu : il
intervient au nom d’un registre qui n’est que le sien et non celui de son
contradicteur.
Pour rav, ne pas intervenir revient à causer indirectement plus de mal que
toute intervention. Il considère en effet que si le boucher ne fait pas son
travail d’introspection de kippour, il met son âme en danger, il se coupe de
l’absolution qu’il obtiendrait à kippour, qui est bloquée tant qu’il n’a pas
obtenu le pardon du boucher.
Le boucher, lui, pense tout autrement.
Que la dispute entre deux individus soit ou non relative à kippour, l’écart est
probablement toujours existant entre deux personnes, chacune voyant midi à sa
propre porte.
Et alors, que faire ? Qu’aurait conseillé rav Houna ? Lui qui réfléchit
cependant avec les mêmes outils que ceux de rav mais qui prédit que le
tentative de rav sera plus aggravante qu’apaisante ?
Encore une fois, je propose de remonter à une distinction émise dans le texte
numéro 3 autour de kippour. Comment va-t-on regarder la chose ? Au chapitre de
la culpabilité, du shaming, de la vindicte, ou au chapitre de la souffrance ?
Quelqu’un qui calomnie, quelqu’un qui coupe les relations, est en général
quelqu’un qui le fait à la place de ressentir sa souffrance et de trouver un
meilleur moyen de s’en sortir que l’aggressivité physique.
L’intervention d’autrui n’est vue comme intrusive que si on reste au registre
de la médisance. Autrui aura interféré, se sera mêlé de ce qui ne le regarde
pas, aura implicitement empiété sur le domaine privé, et il colportera.
Si on regarde depuis le registre de la souffrance, peut-être verra-t-on
l’intervention extérieure comme bénéfique ou potentiellement bénéfique,
celle-ci visant à réduire la souffrance, elle-ci visant à aider l’individu à
sortir de l’ornière dans laquelle il s’est trouvé coincé.
C’est d’ailleurs comme cela à mon sens qu’il faut comprendre l’obligation
d’intervenir dans les cas de violence domestique ou d’atteintes sexuelles. On
suppose que quelqu’un est victime et qu’il faut intervenir pour modifier et
assainir la situation, pour aider l’aggresseur à cesser son aggression (et de
nombreuses études ont montré combien les parents violents sont d’anciens
enfants battus, comme l’aggression peut decouler de la souffrance convertie
inconsciemment en aggression), pour aider l’aggressé à retrouver son espace de
respiration.
Ici, l’intervention est comme intercession, comme venir intercéder en faveur de quelqu'un, face à ce que la souffrance occasionne.
On intervient, propose d’intervenir, ou dans certains cas on exige d’intervenir
en place d’accuser, de diagnostiquer sur base de données erronées, de justifier
l’action violente en réaction à une violence antérieure, faisant ainsi rester
les protagonistes, et le monde extérieur, prisonniers de cette violence…qui
n’était peut-être que souffrance, qui n’est peut-être dans beaucoup de cas
qu’essentiellement expression de souffrance.
Dans un monde pensé par l’altruisme, il faut intervenir, même quand on a
l’impression que l’individu auprès duquel il faudrait intervenir « est
monté tellement haut que personne ne saura le faire redescendre ».
Quand un vulgaire chat de gouttière se trouve ainsi perché sur une branche, si
haut qu’il ne sait plus comment en descendre, on n’hésite pas, on envoie les
pompiers et leur grande échelle.