dimanche 26 janvier 2014

Life of Pi, midrach asiatico-canadien ?



Un bateau japonais au nom hébraïco-cabalistique ("Tsimtsoum"), les entrailles bourrées de tous les animaux de la création appartenant à un propriétaire indien, ayant appareillė depuis Pondicherry en direction du Canada et qui est mis en péril au milieu de l'atlantique, on a compris : on est en allégorie de l'histoire de Noé.

Quand de plus il s'avère que le héros, fils du propriétaire des animaux est affublé d'un nom monosyllabique, ou plutôt converti en tel, et hanté de rêves messianiques, le doute n'est plus possible.

Nous avons donc un individu qui se retrouve seul survivant d'une catastrophe aquatique, en compagnie d'animaux dont la gestion de la cohabitation s'avère impossible, un individu qui a montré encore avant ce développement combien la chose métaphysique était au centre de ses préoccupations, avec une forte tendance pour l'universalisme, un individu qui va réussir le tour de force de l'apprivoisement d'un tigre du Bengale, alors qu'ils sont deux, seuls au coeur de l'immensité.

Aucun doute, c'est vraiment de l'histoire du déluge qu'il est question. Un déluge dont on se souvient qu'il fut dans le récit biblique envoyé au monde entier en punition de l'anarchie qui l'envahissait. "Pi" représentant, comme nous le savons tous depuis le collège, la mise en présence du cercle et de la droite, autrement dit des éléments de la nature d'une part et de l'homme d'autre part, il est clair que c'est le véritable nom du héros du déluge, celui à qui incombe la tâche de refaire redémarrer une humanité plus saine. Le héros du film aura eu comme première "épreuve" sur cette terre de découvrir sa véritable identité, ayant été de naissance affublé d'un nom ridicule qui n'appelle son propriétaire qu'à en se choisir un autre.

Crème chantilly sur le gateau : le tigre avec lequel Pi se bat une heure de spectateur (277 jours d'après le scénario) sur le bateau, n'existe pas, n'est que le fruit d'images de synthèse. Et cerise sur cette crème : le tigre parait ne pas avoir existé du tout mais avoir été un rêve, un délire, un fantasme, ou la conversion en animal de la propre férocité de Pi à combattre les difficultés de l'existence. Le récit auquel le spectateur vient d'assister se retrouve en effet modifié par le narrateur lui-même quand il s'aperçoit que personne ne peut vraiment croire à sa rocambolesque aventure de Noé sauvé du déluge. Il le modifie en ré-humanisant les personnages, et en laissant le spectateur perplexe, et s'interrogeant sur ce qu'il vient de regarder deux heures durant, un peu comme l'homme du 21 ème siècle qui se trouve soudain invité, aux détours d'un midrach, à se demander des récits de ses ancètres ce qui est réalité et ce qui n'est qu'allégorie. Clin d'oeil à la portée du récit biblique ? Ou clin d'oeil à la confrontation sempiternelle du survivant (de la shoa par exemple) à une humanité incrédule ? 

On notera le passage éclair de notre Pi-héros par l'île imaginaire, apparemment dans le rôle de la "terre qui digère ses habitants", allusion à celle -d'Israël-, au centre du récit biblique, qui se vit gratifiée du "glorieux" attribut de terre qui les vomit. Version cinématographique de l'alternative canadienne à la terre promise?

Un film "mise en abyme" qui se paie comme décor les fonds de l'abîme  !

dimanche 15 décembre 2013

Allez ! On vous la raconte !



On nous marque dans les sites météorologiques locaux que la précédente similaire remonte à 1878. En février 1950, la situation avait été semblable, mais c'était fėvrier, une pėriode de l'année où il est courant de voir de la neige à Jérusalem. C'est vrai que ce qui n'avait pas été courant cette année-là, c'est qu'à Yafo il y avait eu de la neige. Cette année, le sinaï en a reçu, ainsi que la banlieue du caire, mais pas la côte d'Israël. 
Cette année, l'extraordinaire est principalement que l'on est encore avant la mi-décembre. Moi qui ne suis que depuis 32 ans à Jérusalem, n'ai jamais vu de neige avant le 31 décembre.

Sont tombés à Jérusalem 250 mm d'eau en quatre jours, qui sont le double de ce qui tombe en général sur tout le mois de décembre, qui sont presque la moitié de ce que la ville reçoit en un an, qui sont le record de tout le pays pour cette tempête.

Dès jeudi se sont produites les premières coupures de courant. Certains n'en ont pas eu du tout, certains en ont eu des courtes, certains sont sans electricité depuis jeudi. C'est le cas de l'internat où je travaille, qui est à Abou Gosh, et où le village entier est resté très longtemps sans electricité, mais vu qu'y habitent 100 enfants et  quelques trente adultes, l'armée est venu rajouter quelques générateurs, et il y a à manger et même un peu de chauffage.

A la maison, nous avons eu 7 heures de coupure vendredi, pendant lesquelles la tension est montée ici, du fait que shabbat aprochait, du fait que l'on voyait que le plus dur était encore à advenir, du fait que nous avons un sous-sol protégé d'inondations par des pompes....électriques.

Heureusement Marianne, plus prévoyante et avisée que moi, avait réussi jeudi après-midi à louer un gėnérateur. Un générateur, qui permet de brancher sur lui les deux pompes, mais au prix de bruit énorme, d'émission de gaz d'échappements...on l'a quand même utilisé deux-trois fois vendredi après-midi avant qu'à notre énorme soulagement, l'électricité ne soit revenue, à 19:00.
C'était le début d'un shabbat assez désagréable du point de vue climatique, gris foncé, chutes intermittente de pluies et de neige, ou de "graupel", mais avec chauffage central, chile con carne cuisiné par notre soldate végétarienne de fille, et ambiance familiale chaleureuse, ajoutée d'un repas chez des grands parents bien chauffés et en état tout à fait honorable.
La présence à la synagogue était remarquable, avec au programme un superbe dvar Torah, d'un de la communauté que la coupure d'élétricité chez lui avait contrain à passer shabbat à une heure de marche, qu'il avait fait bravement à 7:00 du matin.

Puis, le chauffe eau a cru de son devoir de faire sauter le courant de toute la maison. Il faut dire que comme à peu près tout à Jérusalem, il est sur le toît, installé pratiquement sans protection, et certainement pas pour tenir des conditions de tempête et de pareil enneigement. Heureusement, il est possible de faire alors monter sur le toît notre éléctricien de fils, assisté de son frère, qui diagnostiquent rapidement la panne et trouvent la solution qui permet à toute la famille de se doucher.

Donc, au final, même en ce dimanche où les rues restent couvertes de verglas quatre heures après l'apparition du soleil, la situation est au total très bonne.
L'architecte a apparemment prévu très correctement l'équipement de la maison, s'il tient des situations d'une fois tous les 60 ans, et qu'il en soit ici officiellement loué.
Les pompes ont encore du travail : celle affectée à l'évacuation du jardin a encore à se préparer à la fonte des trente cms de neige qui recouvrent le jardin, et donc à devoir rester en état de marche pour la semaine à venir. Celle liée au niveau du nahal refaïm enterré sous toute la rue Emek Refaïm et notre rue qui est sa prolongation, devra peut-être aussi se remettre en route, mais elle est apparemment sollicitée surtout au moment où la pluie tombe, ce qui parait ne pas être au programme au moins des trois jours à venir.
Et pour la suite ? L'hiver est encore devant nous. Et il est prévu d'être long puisque l'année est embolismique, mais fort de cette expérience, restons avec bon espoir que la prochaine tempête ou fin de semaine pluvieuse ne nous soit pas pire que celle-ci.

P.s. Les photos dans le diaporama ci-dessus ont des légendes, on ne les voit que si on clique sur le diaporama et que les photos deviennent à taille d'écran.


vendredi 6 décembre 2013

Du synapsique au syntaxique et vice versa.



Les impressions consignées, enregistrées dans l'hémisphère droit à l'état brut, sont à la disposition de l'esprit. Si la voie employée pour les traiter est celle qui traverse le corps calleux et aboutit au cerveau gauche, elles y sont élaborées, deviennent verbales et peuvent être rangées dans les bibliothèques de l'esprit.

La voie peut être autre, et les impressions transformées en musique, en création plastique, ou même demeurer impressions ou sensations.

L'impression reçue mais non transmutée s'accompagne de bien être si elle est au départ impression positive, mais est ressentie comme toxique si elle était au départ impression négative.

Exemple : l'enfant de trois ans participe au repas familial dans la maison de ses grands parents, en présence de toute la fratrie de sa mère, de son père, de son grand-père, de son arrière grand-mère, mais en l'absence inattendue de sa grand-mère et de son arrière grand-père, parce que ce dernier a ėté l'objet d'un problème médical soudain. L'enfant ne reçoit pas d'information verbale à ce sujet ( par oubli, et du fait que tous sont préoccupés par la situation) et ne reçoit que les informations non verbales, recueillies par son système sensitif. Il sent la tension, il voit les visages tendus. Il a soudainement un accès de colère, bizarrement dirigé contre le regard de son arrière grand-mère :  il réagit agressivement et lui enjoint de ne pas le regarder. Il finit après quelques minutes, quelques échanges agressifs, quelques tentatives de le discipliner, de le calmer, de le punir, il finit par dire qu'elle a "des larmes dans son visage" ( ce qu'elle ne confirme pas, ce qui confirme qu'il ne voit pas réellement mais perçoit ).

Ce n'est que plus tard dans la soirée, quand il reçoit l'explication verbale de l'absence de son arrière grand-père que son humeur et son comportement rentrent dans l'ordre. Il dit même à ce moment qu'il souhaite prompte guérison, qu'il est sûr qu'on trouvera un bon médicament pour lui.

L'enfant dont la trajectoire a été perturbée affectivement, qui a grandi dans une atmosphère saturée en impressions négatives non verbalisées, qui ne lui ont pas été transcrites en mots, et de plus si de l'agressivité a été manifestée à son égard, peut devenir un enfant à troubles du comportement, ou un enfant à troubles de la communication.

Si pour l'enfant de trois ans, chez qui la structure est encore souple, le comportement rentre dans l'ordre après quelques minutes, pour l'enfant chez lequel il y a eu accumulation de ces situations, auxquelles de l'agressivité dirigée contre lui ou concrètement perceptible a été ajoutée, la structure se solidifie comme telle, et se développe une personalité encombrée de troubles du comportement de façon durable.

Le mécanisme réparateur est celui de l'interpersonnel. Ce n'est pas uniquement que des mots y sont prononcés, c'est que des mots sont prononcés par ceux à qui l'attachement est le plus vif (mère et père en particulier).

Peut-être se produit-il au niveau cérébral ce que Winnicott décrivait en termes psychanalytiques au sujet de l'espace potentiel. L'espace potentiel est comme la latitude interne qui se développe à l'intérieur de l'individu au cours d'un développement normal, latitude qui lui permet de progressivement acquérir de la patience, de la réflexion, des mots pour ses impressions, et la capacité d'être créatif. Curieusement, il semble que cet espace potentiel (interne) se développe du fait que de l'espace est progressivement créé entre lui et l'élément parental. Pour Winnicott, comme pour beaucoup de théoriciens psychanalytiques, l'enfant ne naît pas avec la conscience d'être un individu à part entière, mais il débute au contraire dans l'existence un peu comme un prématuré, partie non dissociée de sa mère. Son individuation est le fruit de sa séparation, une séparation qui doit être progressive et harmonieuse autant que faire se peut, une séparation qui doit se dérouler au rythme de ce que l'un (l'infans) et l'autre (la mère) peuvent accepter, peuvent supporter.

Cet espace interne, virtuel, abstrait, inconscient, analytique, est le produit de la création progressive de l'espace interpersonnel qui se crée petit à petit autour de lui, du fait du relationnel et de l'attachement.

Peut-être le mûrissement des fonctions cérébrales supérieures, sont le fait de la myélinisation, de créations de synapses, et d'autres développement chimiques, physiologiques et électriques internes. Mais peut-être le moteur de l'activation des ces développements du monde interne, cérébral, de l'individu, se situe-t-il dans l'interpersonnel, dans l'attachement, dans la relation, à l'instar de ce qui se produit avec l'espace potentiel.

Le moteur de l'humain parait décidément bien être dans l'interpersonnel, comme je l'écris dans plusieurs endroits, comme je l'écris dans l'article "ta parole, ma parole" de ce même blog, autour des thèmes du livre de la Genèse.

Aux plans philosophique, social ou intellectuel, la place dévolue à l'interpersonnel parait optionnelle : on choisit comme ci ou comme ça, en fonction de ses aspirations.

Aux plans psychologique et probablement neurologique, cela pourrait ne pas être optionnel : on a besoin de l'interpersonnel. On en a besoin pour un développement dans les meilleures conditions, mais peut-être en a-t-on non moins besoin quand il s'agit du thérapeutique - quand il s'agit de corriger des choses qui sont parties de travers, tant dans le psychologique que dans le neurologique.


Le cerveau, étant une structure dont la plasticité n'est plus à démontrer, en perpétuelle évolution tout au long de notre vie, peut peut-être non seulement se développer mais aussi se réparer du fait de l'interpersonnel. Peut-être aussi dans la phase de réparation, le cerveau gauche, des fonctions supérieures peut être réactivé par le biais du cerveau droit, c'est à dire en remontant à la source du trajet normal, en communiquant avant tout des impressions et en second lieu du contenu (par exemple dans le cas de la rééducation) 

jeudi 28 novembre 2013

mardi 26 novembre 2013

L'oeuvre de D. La part de l'homme.



Le midrach clôt son étude sur l'épisode du don de la Torah compliqué de la faute du veau d'or, par une sorte d'élaboration thématique à base de réflexion sur une seule racine trilitère : a - m - n.

Une racine très riche, de laquelle découlent les notions de foi (émouna), de confiance et de crédulité (émoun), de crédibilité et de fidélité (néémanout), mais aussi d'éducation (omna), d'effort en vue de perfection (imoun), d'artisanat (oumanoutiout) et d'art (omanout).

Le "oman" est l'artiste, tandis que le "ouman" est l'artisan - celui qui s'est formé et entraîné jusqu'à dominer son...art. 

Ce midrach viendrait ainsi théoriser la réconciliation entre le créateur et le peuple juif, malgré la faute, malgré l'apparent échec de l'alliance entre monde du haut et monde du bas que devait symboliser le don de la torah : cette réconciliation, ce qui permet de mettre quand même l'alliance en place, ce n'est pas seulement les arguments avancés par Moshé lors de sa plaidoirie, c'est une donnée supplémentaire de l'humain, véhiculée à travers les constructions linguistiques émanant de cette racine trilitère.

La plaidoirie de Moshé est un morceau d'excellence de langage, le morceau d'éloquence du plus célèbre bègue de tous les temps. 

Lui est un non moins célèbre pendant, dans le passé, la grandeur d'Avraham qui tente magistralement de sauver la ville de Sodome, dans son célèbre argumentaire face à D. Le midrach va jusqu'à détourner presque tout le Cantique des Cantiques en semblant dire : ces éloges de la beauté féminine ne sont que la métaphore de la grandeur du geste d'Avraham. Une grandeur de geste témoignant d'une véritable noblesse d'être.

Lui fait aussi écho dans les temps qui surviennent dans l'après Moshé le talent poétique du roi David, superbement mis au service de la repentance. Le roi David, dont les fautes sont presque innombrables, mais dont le travail personnel qu'il fait sur lui-même est majeur au point de produire le livre des Psaumes, l'appareil poétique qui accompagne tous les actes, rites et états d'âme du peuple juif au fil des siècles.

Ce don de la poésie, cette noblesse d'être, ce dépassement de soi-même concrétisée dans l'éloquence du bègue, sont pour le midrach de clôture de la paracha "ki tissa", ce qui sauve la situation de la catastrophe. Pour le midrach, D. Pardonne, donne quand même la Torah probablement du fait de sa miséricorde, mais non moins du fait de ces particularités dont est pourvu l'humain et qui sont les différentes facettes du dépassement de soi.

Un peu comme si non uniquement le savoir vivre (derekh eretz) était le préalable à la Torah, mais comme si la capacité d'auto dépassement de l'humain n'était pas moins fondamentale. 

Et le midrach ne fait pas l'impasse de l'inquiétude devant le danger d'une telle thèse : l'homme ainsi loué pour ses capacités innées, pour la capacité interne de s'autodépasser, n'est-il pas en danger de succomber au narcissisme ?

La réponse négative à cette question repose une nouvelle fois sur la richesse de la langue : la racine trilitère a-m-n ne contient pas seulement le don du savoir faire et du savoir dire, elle contient aussi la fidélité, la crédibilité. L'homme est menacé de narcissisme s'il est seul, s'il atteint seul ses sommets, après avoir éliminé ses partenaires considéré par lui comme ses concurrents. Il ne succombe pas au narcissisme s'il est pétri de sens du devoir et du souci de sa crédibilité, comme l'est Moshé.


Un éblouissant midrach de clôture, un morceau de choix (maasseh oman) de cette richesse inhérente à la littérature midracho-talmudique, qui a le secret de récéler des perles cachées. Le fait qu'il soit un véritable concerto sur deux consonnes et une voyelle (pour emprunter une formule de Marc Alain) n'apparait pas en première lecture, n'apparait pas au lecteur solitaire, cette richesse ne surgit que de l'étude en groupe, dans laquelle les voix se complètent comme les instruments d'un orchestre. 

On reste ébloui. Sont-ce les fois où il convient de dire : "amen" ? 

jeudi 7 novembre 2013

A vos marques


"Et Moshé ne savait pas que de son dialogue avec la divinité, son visage s'était mis à rayonner."

Cet épisode (Ex. 34 , 29) est peut-être un autre aspect du thème central du livre Chemot, c'est à dire la mise en place d'un monde dans lequel cohabitent présence Divine et caractéristiques de l'humain.

Ầ de nombreuses reprises, la tradition insiste sur cette polarité, depuis encore la Création elle-même au sujet de laquelle a été développé ce thème du tsitsoum, du rétrécissement ou de l'effacement de D. Le monde, si on prend au sérieux l'omniprésence du divin, n'aurait pu être créé qu'à ce prix.

Et pourtant le but de cette création parait clairement être la réunion de ces deux mondes, de ces deux entités qui paraissent tellement incompatibles. Quelle théologie ne cherche pas à conceptualiser ce lien, cette relation ?

Pour le sefer Chemot, qu'on le lise au premier niveau, celui du récit de la sortie d'Egypte puis de la traversée de la mer rouge et du désert, aboutissant au Don de la Torah, ou qu'on le lise - comme je tente de le faire - comme une sorte de seconde topique du thème central du livre Beréchit, aucun doute que c'est le sujet principal, la principale difficulté.

Le monde a été séparé, créé par séparation, et le seul but concevable à cette séparation ne peut qu'être l'atteinte d'un état meilleur que celui du commencement, un état où sont conciliés les deux éléments.

Et le projet parait presque irréalisable. Le peuple parait dans l'incapacité de s'y adapter, avec l'épisode du veau d'or comme paradigme de cette incapacité.

Moshé monte sur la montagne et reçoit la Torah. Cet épisode est ramifié, constitué de trois étapes - du fait du veau d'or - et parait aboutir : Moshé redescend, les tables dans sa main.

Et la lecture du texte biblique pousse à ne pas considérer cette scène comme un aboutissement mais comme le commencement de la vraie difficulté. 

Est-on libre parce qu'on a choisi la liberté ? 

Moshé est - comme Caïn peut-être ? Comme le peuple juif peut-être ? - affublé d'un signe qu'il ne voit pas lui-même.

Les rabbanim réfléchissent sur cette question en tentant de l’éclairer sous différents angles. 

Que "porte-t-il" sur ce visage ? Qu'est-ce qui fait de lui un juif ? C'est à la fois "comme le nez au milieu du visage" et imperceptible. Cela pourrait  peut-être n'être autre qu'un "signe de Caïn", qu'un signe d'infamie, que la preuve de toutes les mésactions qu'il a déjà commises et va sûrement continuer de commettre.

Il rayonnait, nous disent les rabbanim. Il rayonnait depuis l'épisode de la caverne, où il demanda à voir la divinité et où celle-ci, lui ayant refusé la vue, le laissa cependant s'imprégner de sa trace. Cette expérience le rendit radieux, il rayonnait, et ne le savait pas, comme l'adolescent illuminé qui, tout à son émerveillement, ne sait pas combien son visage le reflète. Comme si la mise en présence du divin aux côtés de l'humain était à la mesure de l'expérience majeure, sentimentale, mystique ou spirituelle. On en sort inchangé, juste avec meilleure mine, juste un peu augmenté...peut-être jusqu'à la nuit, jusqu'à ce que les choses se tassent. Comme si les rabbanim cherchaient ici à nous dire qu'il n'y a aucune raison d'avoir peur de cela. Cela ne fait pas mal, c'est juste agréable. Comme s'ils voulaient nous pousser à y aller aussi.

Rabbi Berekhia est posté différemment. Son projecteur n'éclaire pas les mêmes coins de la pièce. Il apprend du verset qui décrit la scène que Moshé ne portait pas vraiment les tables. Celles-ci se portaient elles-mêmes, et de plus seul un tiers était entre ses mains, un deuxième tiers était resté entre les « mains » du divin, et c'est de ce troisième tiers que le texte parle en utilisant le mot K.R.N. Keren, non comme pour dire rayon, keren comme pour désigner un fonds d'investissement. Comme pour dire : prendre sur soi la Torah n'est pas si lourd : elle se porte elle-même. Ce n'est pas nous qui "gardons" la Torah, c'est elle qui nous garde. De plus, c'est un contrat, tout ne repose pas sur nos épaules, seulement un tiers, qui n'est qu'à l'image de l'usufruit d'un héritage, dont l'intégralité ne nous reviendra que bien plus tard, dans un monde ultérieur. Comme pour dire, le changement n'est nullement cosmétique. Moshé ne descend pas illuminé mais investi. Son statut "bancaire" a changé mais il n'en a pas encore véritablement conscience, sa vie continue. L'homme peut faire cet investissement. L'homme juif pourra continuer à évoluer dans les mêmes lieux, et ne pas sentir le changement, au point de se bercer de l’illusion qu'il n'est pas changé, qu'il est identique au monde qui l'environne.

Rabbi Néhémia contemple au contraire le mot K.R.N. sous son angle le plus concret. Keren veut aussi dire corne ( comme le suggère sa prononciation), corne ou cal. Un cal produit par l'exercice physique de l'écriture, quand la plume reposée maintes et maintes fois sur le front du scribe tout à son ouvrage, finit par marquer sa peau. Comme pour suggérer que l'homme qui prend la Torah sur lui - et le fardeau que cela implique de respect de mitsvot - s'en trouve marqué jusque dans son physique, concrètement. On ne saurait devenir juif et ne pas le sentir dans sa chair. Alliance signée dans la chair comme chacun le sait.

Des épisodes que nous n'avons pas encore oublié -comme les désignait Lėvinas - sont là pour attester que l'homme juif en tout cas peut être repéré par certains aspects de sa physionomie. Certains diront qu'il n'est pas nécessaire de baisser le pantalon. Il y a une physionomie particulière, ou un habillement particulier, même si on ne porte pas le caftan. Peut-être s'agit-il d'une situation recherchée par l'humain lui-même, lui qui sait que porter la Torah consiste à être -à l'image de Dieu, à être reflet (tselem) de la divinité.

Peut-être enfin cet état est-il un état qui se porte sans le sentir, tout visible, tout physique soit-il, à l'instar de Moshé qui n'est pas conscient de combien son visage reflète sa nouvelle condition, d'homme ayant reçu la Torah.

Etre juif est un état indélébile, que ce soit du fait de l'encre avec laquelle est écrite la Torah, ou que ce soit de l'état d'éthique auquel la Torah peut hisser celui qui s'en imprègne. Pour le meilleur, ou pour le pire. Ceux qui te voient le lisent sur ton visage, quoi que tu fasses pour le dissimuler ou l'oublier.


Le dénominateur commun de tout cela pourrait bien être que marque il y a, quelque soit l'angle (keren zavit) sous lequel on regarde les choses. Le choix résiderait dans la forme que l'on souhaite donner à cette marque, soit celle que l'on donnera nous mêmes, à condition de prendre conscience, soit celle qui sera donnée par autrui, à la suite de Michel Ange, ou de plus tristes autres représentations.

mardi 29 octobre 2013

terre promise - terre acquise


La paracha de shabbat dernier, Hayé Sarah, a une large place dans le vécu israélien. 
Les sionistes convaincus voient dans l'achat de la caverne de Makhpéla qui y est conté l'évènement fondateur de la présence juive en Israël, le premier acte, le premier accord conclu avec les habitants locaux. 
Les plus radicaux y voient la preuve que la terre nous appartient, après qu'elle n'ait pas seulement été promise mais qu'aussi elle ait été acquise de plein droit, les plus modérés acceptent de prendre en compte qu'il n'y a pas seulement un passé mais aussi un présent, qu'il n'y a pas seulement un "dit", des paroles qui ont été dites, mais aussi un "dire", une exigence de dialogue, pas seulement une subjectivité israélienne, mais aussi une subjectivité palestinienne.

Et, comme d'habitude, on peut se demander quel est le message central de cette paracha - en étudiant la haftara, le morceau de Bible que les rabbanim ont jugé être la réplique de la paracha, le morceau que l'on devrait lire s'il n'était pas possible de lire la Torah.

Or, la haftara traite aussi de la présence juive sur la terre d'Israël, mais de façon incidente : le texte choisi est celui des derniers jours du roi David, et de sa succession, avec la question de savoir quel fils doit régner après lui, et avec le difficile thème de la lacune laissée par David. David, apparemment se confine à la passivité et n'exprime pas assez ouvertement qu'il souhaite que Salomon - et non Adonia - lui succède, et le résultat de cette passivité est turbulences et remous, et le prix de cette passivité est mort d'homme. Adonia aurait-il été executé si David avait parlé clairement ?

David et Avraham ont tous deux des vies plus ramifiées que le mariage monogame, chacun dans des contextes différents, chacun pour des raisons différentes, mais ils se mesurent aussi différemment avec cette situation de partage de vie affective et sentimentale avec plusieurs femmes.

Manitou enseignait que le livre de la Genèse nous présente une évolution de la relation homme femme, depuis Adam et Eve, qui ne se marient pas, jusqu'à Yaakov et Rahel qui représentent le mariage par amour. On remarquera que même ce que Manitou qualifiait comme l'idéal nous parait assez loin de cela : les enfants d'une femme font les pires choses aux enfants de l'autre, et on a l'impression que la situation de conflit intrafamilial n'est pas prise en main par les parents mais bien par les enfants.

Toujours est-il que le dénominateur commun de ces couples fondateurs de l'humanité est qu'ils paraissent tous plus ou moins loin de vivre la vie de couple idéale. Il parait toujours y avoir de l'ombre quelque part, il parait toujours que la relation humaine dépasse le post modernisme : l'homme (l'humain) n'est pas plus "un plus un" que "un tout seul", l'homme évolue dans le monde de l"au moins trois", et il pourrait apparaître, à la lumière de cette paracha, que cette situation ramifiée ne se produit pas uniquement dans la sphère du sentimental ou du marital, mais qu'elle rayonne aussi sur le géographique.

Nous sommes rarement mono-attachement géographique, et nous ne sommes jamais seuls sur notre île.

Nous sommes souvent passés d'un pays à un autre, et très rarement dans un mouvement de "sens unique", et ainsi nous avons des attaches dans plusieurs pays, à plusieurs paysages et à plusieurs langages, à plusieurs groupes ethniques, à plusieurs cultures.

Le lien d'Avraham à Sarah, mais aussi à Hagar, et à Quetoura, pourrait être un peu le versant personnel et sentimental de son lien géographique de personnage qui part vers un autre pays, mais qui n'y devient pas facilement considéré comme habitant à part entière, qui continue à préférer pour son fils une femme de son pays d'origine, et qui réussit plus facilement à acquérir un lieu de sépulture qu'un lieu de vie pour les générations à venir.

Le message parait quand même, surtout dans la comparaison au roi David, qui échoue à gérer le domaine familial, que c'est dans l'espace privé de la maison que se joue l'essentiel.

Il est bien probable que nous ayons acquis cette caverne de Makhpéla, mais il parait non moins probable qu'elle nous appartiendra réellement un jour qui n'est pas encore arrivé.


Pour le faire arriver, il faut très probablement dialoguer avec ceux qui revendiquent l'endroit, mais il se pourrait bien qu'il faut investir non moins dans un autre espace inter personnel : celui de l'intérieur de notre maison, celui de l'intérieur de notre couple.