jeudi 22 septembre 2022

Rajasthan - 2ème texte

 

La propreté. Alors que la rue indienne est excessivement sale, les rues n’ont pas ou plus de trottoirs, dans de très nombreux endroits, ce n’est pas goudronné et l’égout est à l’air libre quand il n’a pas débordé, le nettoyage est constant et même scrupuleux. De même qu’alors que beaucoup d’indiens sont pieds presque nus ou sont peu vêtus, ils se lavent souvent. Pour les rues, ce sont en général les femmes qui sont affectées à cela, elles balayent les rues tous les matins, mais l’inefficacité de ce nettoyage est son élément principal.







 Notre hôtel à Jodhpur est à une des portes de la vieille ville, au bord d’un quartier résidentiel (où se trouve une université, un hôpital, une école militaire), il est lui-même refait à neuf et avec goût depuis peu de temps, robinetterie grohe, et il est à moins de trente mètres d’un endroit en contrebas de latrines, où l’égout coule en permanence et où l’amoncellement d’ordures est renouvelé chaque matin et est hallucinant de saleté. Mais c’est nettoyé jour après jour. Et les commerçants balayent avec soin devant leur porte chaque matin à l’ouverture. Le ramassage des ordures par contre est au moyen d’une charrette à l’air libre, tandis que les travailleurs n’ont aucune protection de leurs mains ou de leurs pieds. Dans la plupart des endroits, les vaches, zébus, buffles, chèvres, écureuils, rats, singes, parfois dromadaires, et chiens sont partie indissociable du paysage, ainsi que leurs déjections..tout ceci alors que tout ce paysage est extrêmement coloré, les gens vêtus des couleurs les plus vives qui font le plus bel effet avec la couleur très foncée de leur peau, lesquels vêtements sont en général propres, non tachés. 




On imaginerait facilement comment le ministre des infrastructures n’ait obtenu son poste qu’en représailles d’une quelconque infidélité, et qu’il soit en chronique désespoir, mais il faut admettre que ce n’est pas le cas. On n’a pas l’impression que les indiens ont honte de la saleté de la rue, de la même manière que beaucoup d’israéliens sont plus préoccupés de la saleté de leur propre pays que de celle d’un pays étranger. Les indiens paraissent tout à la fois accepter la (très) mauvaise situation d’hygiène de leur pays, mais sans en être désespérés ou découragés pour autant. Nous avons par exemple vu beaucoup de gens avec le masque sur la bouche et le nez alors qu’on s’attendrait à ce qu’ils soient indifférents au covid tant ils ont de raison de tomber malades sans cela. C’est sale, et ils nettoient…inefficacement mais selon nos critères, eux en ayant visiblement d’autres. Nous avons par exemple très bien mangé et surtout très bien digéré, n’ayant eu aucune fois à fermer les yeux sur une table ou une vaisselle qui auraient été sales.



 Mais il faut ne toujours pas boire autre chose que de l’eau minérale – qui est maintenant fournie automatiquement à la différence d’il y a 24 ans – et il convient de tremper les légumes ou les fruits non épluchables dans de l’eau iodée. L’espérance de vie reste très faible. Encore un sujet de contrastes.





Les castes existent toujours mais un guide - qui nous contait comment la guerre de Jaipur contre Jodhpur au 16ème siècle était pour cause de refus de marier une fille d’une caste avec quelqu’un d’une caste inferieure - nous explique que le système est assoupli aujourd’hui. Il y a les brahmanes, les guerriers, les agriculteurs et les intouchables, ou encore grand nombre de différentes castes, d’un état à l’autre par exemple, et le système subsiste bien qu’amoindri.

Le Rajasthan est un pays majoritairement peuplé de rajputs, c’est à dire de guerriers. Les brahmanes sont officiellement prêtres. Il subsiste vraisemblablement une discrimination due aux différences de castes, mais il doit falloir rester plus longtemps ou côtoyer de plus près la réalité pour la voir.




L’idolâtrie. La majorité du pays est hindoue, et les temples pullulent, à tous les coins de rue, que ce soient de gigantesques constructions - en général avec toits allongés et entièrement sculptés - ou que ce soient de simples maisons, dans l’alignement de la rue, qui sont en fait des temples, que l’on reconnait à la décoration intérieure et à ce qui pourrait bien n’être qu’une idole. De plus, les gens ont autour d’eux toutes sortes de petites représentations, sur les comptoirs, dans les voitures posées sur le tableau de bord.




Ou encore, à côté de la porte d'entrée de nombreuses maisons se trouve dessinée l'histoire du couple, quand il s'est formé, et une sorte d'attente que la maison soit bénie, en principe par la divinité de la prospérité.  On y trouve aussi la fameuse croix gammée, dont l'appropriation par les nazis est une insulte vécue comme temlle par les hindis, chez eux elle est le symbole de la paix et de la réussite, ainsi que le "Ommmm".




Il y a donc clairement représentations de divinités mais il ne semble pas qu’il s’agisse d’un système uniquement idolâtre et polythéiste. Il y a une divinité, une force créatrice unique qu’il est interdit de représenter et qui est seule à l’origine de l’univers. Brahma. Cette divinité a sous elle deux sous forces, l’une positive, constructrice, appelée Vishnou, et l’autre négative, destructrice appelées Sivah. Ces trois forces sont masculines et d’après la conception hindoue, le masculin doit toujours avoir le féminin en miroir. Ainsi, la force créatrice a un pendant féminin, nommée Sarsvathi, affectée à l’éducation, à l’intendance, la force constructrice a besoin de moyen pour réaliser et la force féminine lui correspondant Laxmi est affectée à l’argent, aux moyens, la force destructrice ayant besoin d’armes pour détruire et elles lui sont données par la force féminine en miroir, Parvathi. Les trois composantes, génératrice, organisatrice et destructrice forment les initiales du mot qui s’appellent en occident anglophone god.
Sous ces trois forces se trouvent une quantité variable (certains ont parlé de plusieurs dizaines de mille, certains ont parlé de millions, et elles sont vénérées, comme par exemple la divinité à tête d’éléphant, Ganessa, qui est affectée à la prospérité, et qui est donc celle qui se trouve à l’entrée des maisons, ou sur le comptoir de tel ou tel lieu de commerce.

En quoi ces représentations sont-elles différentes d’un St Christophe comme porte clé des clés de voiture comme il est courant d’en voir dans notre douce France ? En quoi sont-elles foncièrement éloignées de ce que nous invoquons chaque vendredi soir quand nous chantons « barekhou ni malakhé hachalom » ? qui sont ces anges dont nous attendons la bénédiction ? ne sont-ils pas des intermédiaires bien interdits dans notre monothéisme et pourtant bien présents dans l’esprit populaire ?

Combien est-on ici plus à du polythéisme ou du monothéisme aménagé pour les foules populaires ?




Ajoutons en dernier lieu que les foules qui descendant à grand bruit vers la rivière ou le lac à la nuit ne sont nullement en extase religieuse, elles sont en ambiance festive tout au plus. On est face à une attitude religieuse quand les hindous rentrent dans un temple, se déchaussent alors, embrassent de la main le seuil et adoptent une attitude de recueillement…non différente de celle du chrétien qui entre dans une église, ou du juif qui ente dans une synagogue. La différence fondamentale est dans la représentation. Ni les chrétien ni les hindous ne lisent ou ne respectent le 2ème commandement.


mardi 20 septembre 2022

Rajasthan 2022. Premier texte

 


De retour après 24 ans, impression similaire globale à celle vécue alors dans le nord de l’Inde : celle d’un pays qui grouille de monde à première impression, qui parait très sale, où l’idolâtrie est partout, où pullulent les sans abris….

...et qui laisse voir une toute autre dimension dans tous ces domaines, ainsi que dans de nombreux autres, après très peu de temps.

Notre première visite, du fort rouge de Agra, 



après trois heures de route depuis une Delhi où nous n’avons eu que très peu de temps, nous fait l’effet de devoir résister à un assaut, l’assaut que subit le touriste encore avant son arrivée, assaut destiné à le dépouiller au mieux, à profiter au maximum de son opulence. Cette impression pousse à répondre négativement à toutes les avances, de guide, de vente de colifichets, ou de transport en rickshaw.

La première impression aux abords de la rivière Yamouna vers la fin du même jour, quand un groupe après l’autre s’avance en procession tonitruante, de gens bariolés, dansant autour d’un chariot sur lequel est installée une statue entourée d’offrandes de toutes sortes, est d’assister à un culte incontestablement idolâtre.





Il fait aussi une chaleur torride…à laquelle nous étions préparés mais qui ne rend pas facile ces premiers contacts.

S’ajoutent à cela les lourdeurs administratives bien typiques de l’Inde et dont nous avons déjà goûté la veille au soir à notre arrivée : le douanier, gêné par une imprécision autour de mon numéro de passeport, celle d’un I qui peut se confondre avec un 1, reste de longues minutes devant son écran, reprend le passeport et l’examine, relit ce qui figure sur son écran, interroge son compagnon de la cabine voisine, reprend le passeport, prend l’air perplexe, ceci pendant que les gens passent et passent et que nous attendons…et ceci pour finalement nous donner notre visa d’entrée, et en s’excusant ! .

Ici, lors des examens de sécurité de mon matériel photo, disparait ( provisoirement) le jeton bleu que l’on reçoit à l’entrée du Taj Mahal et qu’il faut impérativement mettre dans la machine à la sortie…longs processus qui se terminent toujours bien (tout a toujours sa solution en Inde) mais qui pèsent sur ces premières impressions.

A notre seconde étape, du matin, après la nuit dans notre auberge pour hippies – non, nous ne faisons pas une régression : c’est l’hôtel duquel on a la meilleure vue sur le Taj Mahal.








 Il faut cependant y accéder, en affrontant le flot incessant des rickshaws qui entrent et sortent, se croisent, passent entre les piétons, les vaches et les motos. 

Pour le lendemain, nous adoptons pour la suggestion de notre chauffeur Narandra - et qui n’était pas à notre programme et nous nous rendons à Fadhepur Sikri.

Là, nous outrepassons notre tendance rituelle au refus et acceptons le guide…et en découvrons les nombreux avantages, celui de pouvoir dès lors circuler tranquille, ou quasi tranquille (les propositions d’achat de colifichets se poursuivent mais le guide fait barrage à bon pourcentage d’entre elles), celui de pouvoir découvrir des coins que nous n’aurions pas découverts par nous-mêmes, mais surtout de pouvoir interroger quelqu’un de local sur les spécificités de ce que nous visitons.






L’Inde n’est pas un pays. Plus qu’une grande péninsule, c’est un semi-continent, et ce que nous voyons n’est pas une culture mais une civilisation, plurimillénaire. Ce que nous réussissons à en apprendre au bout de quinze jours est l’équivalent de ce que retire le pinceau après avoir été juste pointé dans le pot de peinture. C’est peu, mais ça permet de dessiner parfois très joliment. Et donc, qui voudra réagir et corriger mes erreurs de néophyte sera le bienvenu.

Revenons donc un à un sur ces points déclinés en tête de page :

Le monde : il y a effectivement une surpopulation énorme mais alors qu’il y a 24 ans le slogan « two children is the best » était sur tous les murs, les appels sont aujourd’hui autres. Appels à ne pas gaspiller « do not waste food », appels à circuler prudemment « life is a gift. Drive safely ». C’est à dire qu’il s’agit d’une population d’individus auxquels on s’adresse, individus responsables, ou que l’on travaille à responsabiliser. 



Le nombre de vaccins administrés dépasse le milliard, et nombreux sont les endroits où le panneau « no mask no entry » est encore affiché. Le sentiment interpersonnel n’est nullement de mépris ou d’abus, ni du touriste, ni entre les indiens. On fait attention à ses affaires comme partout ailleurs en dehors de chez soi, mais on se rend bien compte que l’on n’est pas dans un repaire de brigands prêts à voler tout ce qui va dépasser ou non du sac. Le guide acheté avant le voyage définit l’Inde comme un pays sûr, et on ne se sent en danger de se faire agresser, dévaliser ou même pickpocketer à aucun moment. Circulent en Inde approximativement 200 millions de motos et scooters, qui font « grosse cylindrée » alors qu’il s’agit en général de 100 ou 160 cc, et elles sont toutes garées en tous endroits…et sans le moindre antivol. L’indien moyen arrête sa moto, éteint le moteur, enlève la clé et se suffit de cela. À côté de cela, les motos sont pour une, deux, trois, quatre ou même cinq personnes (le mieux que nous ayons vu mais que je n’ai pas eu le temps de photographier est cette moto conduite par un grand-père avec un petit enfant assis devant lui, et …trois derrière lui, visiblement à la sortie de l’école, les enfants étant tous vêtus des mêmes habits uniformes). Ils roulent le plus souvent à deux, l’homme conduisant, la femme assise derrière en écuyère, et ceci que ce soit en ville - c’est à dire au milieu de la cohue et du flot de véhicules zigzagant sans interruption - ou sur la route voire sur de très longues distances.




Cette surpopulation parait acceptée et même être la base de la vie en société, les gens sont serrés, sur les trottoirs (qui n’existent quasiment pas), sur la route ou dans les gares, aéroports, autobus ou autres. Les indiens ne montrent ainsi aucune réticence à la promiscuité dans aucune de ces situations mais ils ne se poussent pas. Ainsi d’homme à femme. On sent d’une part beaucoup de pudeur (les uns et les autres sont en général vêtus de manière à ne pas montrer leur corps) mais il n’y a pas cette retenue pudique d’un sexe à l’autre, ceci sans érotisation visible. Dans notre avion de retour, il y a un groupe d’étudiants. Passé un bref temps, deux filles viennent se joindre aux trois étudiants qui occupent la rangée à ma gauche, mais de telle étonnante manière qu’ils se retrouvent bientôt assis à quatre sur les trois sièges (dans lesquels trois personnes normales ne se sentent pas avec trop de place), et ils devisent paisiblement, et gaiement (parce que les indiens sont en général gais et rieurs dans leurs échanges verbaux) une heure durant, serrés et en s’en sentant au mieux, sans qu’aucune impression d’érotisation accompagne cela. C’est une séance non sexuée. Ils ne paraissent pas trop habitués à serrer la main mais se prêtent à cette coutume sans afficher de gêne ou de retenue a son égard. Sur la route, ils ne laissent pour ainsi dire jamais le passage, mais c’est parce qu’ils vont se retrouver serrés contre le véhicule auquel ils n’ont pas vraiment refusé la priorité mais tout près duquel ils circulent maintenant. Dans la rue ils ne se bousculent pas mais ils passent très très près, que cela soit à pied ou à moto, les motos circulent ainsi et se croisent dans les endroits les plus étroits. 




Quand il semble ne pas y avoir assez de place, il se passe que la place se crée, et que cela se produit sans animosité ou impatience…si on ne prend pas la quantité de klaxons comme critère de possible agacement. Ici le klaxon n’exprime pas l’agacement, juste la prévenance. Ils conduisent par ailleurs très habilement pour la plupart d’entre eux et à vitesse très modérée. Il ne faudrait quand même pas en déduire que l’on pourrait très bien louer un véhicule et conduire soi-même. Ce serait folie.

En clotûre de ce premier texte, une petite photo qui peut un peu résumer la situation de septembre 2022, en bordure de l'épidémie de corona, les gens viennent se photographier devant le taj Mahal dans leurs plus beaux atours, certains sont masqués, certains sont va-nu pieds, certains ont le meilleur matériel technologique, le tout en très bel assortiment de couleurs.


 

La suite au prochain numéro

mardi 9 août 2022

על קאמי. עליה עוד לא כתבתי מילה. Et sur Camille ?

le texte en français suit le texte hébraïque


והנה אנחנו כבר שלושה חודשים אחרי לידתה של קאמי ועוד לא כתבתי אודותיה מילה.

ולמה ? כנראה שמשהו הבציר בי. אני תמיד כתבתי משהו בעקבות לידת הנכדים, ואני בדרך כלל כתבתי על בסיס השמות של הנכדים, כחלק מהספורט הזהותי, על פיו מחפשים קשר בין הילד לשמו. והנה מגיעה נכדה מקסימה ויפה, ונחמדה וחייכנית עד מאד..אך…
….עם שם שמצד אחד אני די אוהב, אבל שמצד שני כמו הקפיא עד עתה את העט שלי.

הרי מי היא קאמי ? מה שמה אומר עליה לפני שהיא כבר תייצג את עצמה (ובאמת היא כבר התחילה) ?

היום עברתי על כל פרשת קדושים, פרשת הלידה של קאמי. קראתי את הפרשה, ואת ההפטרה. אפשר אפילו להגיד ״את ההפטרות״ כי שלוש הפטרות יש לפרשה הזו…ולא מצאתי את שחיפשתי. התחלתי את הקריאה באומרי לעצמי : אמצא פתאום בלב אחד מארבעת הטקסטים האלה את המילה קאמי. היא בטח מסתתרת שם…אבל היא לא.

אבל אין עשירה וגדושת עניינים כמו פרשת קדושים. ובמיוחד בנושא איתו הציגו מתן ויעל את קאמי : שמה רומי במקור הם אמרו, והוא בעצם מאפיין את אזרח העולם המודרני, אזרח העולם החילוני.

האמת היא שזה לא מה שאני מוצא בחיפושיי אחרי משמעות ומקורות השם. אני מוצא שה״קאמי״ (Camilla) של החברה הרומאית, גבר או אישה, כי היה השם מתאים גם לשני המינים, ה״קאמי״ מצביע על דמות שתפקידה להיות כח עזר לכהן. סוג של לוי בתרמינולוגיה המקראית של העם ישראל.

ואין הפרשה מספרת על הלויים. קאמי מסתתרת ממש.

אבל הפרשה כן מלאה בחוקים אזרחיים, בחוקים ששואפים לשפר את החברה, לטהר אותה, וכך גם ההפטרות, ולא רק לטהר מסטיות של זימה או של עבודה זרה, אלא גם מסטיות של סטאטוס, של מעמד, סטיות אזרחיות.

כאילו תפקידה של הפרשה - של אלה שנולדו בשבוע שקוראים בו פרשה זו ? - לדאוג לחברה, לדאוג לקדושתה, לטהרתה.

ומוצאים בפרשה הרבה עניינים שמתחברים לזה. מוצאים שם את הציווי לכבד את ההורים, וגם את הזקנים, ולא להכשיל את העיוור בדרכו, על משמעויותיו הקונקרטים והמרומזים של המושג. מוצאים שם את ההמלצה לא לרכל. ומוצאים שם כמובן (״כמובן״ כי זה החלק המרכזי של הפרשה, החלק אותו קוראים בתורה ביום הכיפורים) את כל האזהרות על העריות.

מוצאים שם את ההוראה לא להונות את הגר, ורש״י מדייק : כאן העניין הוא איסור להונות אותו ״בדברים״, לא להגיד לו ״מי אתה בכלל ? אתמול היית נחות במיוחד״, ולא בעניינים של אפלייה דתית, כי זה מופיע במקום אחר בטקסט התורהי. כאן, הדרישה היא לא להפליל את הגר במעמדו האזרחי, למה ? ״כי גם אנחנו היינו יום אחד גרים״. כך כותב רש״י ואני חושש שאחרי עוד אלף שנים של גלות מאז כתב רש״י, שומה עלינו לכתוב שלא רק היינו גרים בארץ מצריים, היינו גם גרים בכל הארצות שהגלו אותנו אליהן ומהן, והיינו גם מושפלים אם לא יותר מזה, גם בספרד, גם בארצות ערב, וגם ובעיקר בזמן השואה.

כלומר, המצווה היא בדבר החברה. וחכמינו נתנו לפרשה זו את השם ״קדושים״ על סמך הפסוק הפותח אותה ״קדושים תהיו כי קדוש אני״. ונכתבו על פסוק זה המון דברים. על בסיס השאלה ״מה זה להיות קדוש ?״ זו מצווה דתית ? זו מצווה בכלל ? יש על דבר אחרון זה מחלוקת בין גדולי המפרשים, כשחלקם רואים את האמירה כמצווה, כאחת מתרי״ג מצוות, בו בזמן שמחנה מחשבתי אחר רואה את האמירה כ״מטה מצווה״ כאמירה שהיא מעל למצוות, אמירה שהיא כאילו תנאי או פתיח למצוות.

כמו לבוא להגיד ״זה להיות קדוש. להקים חברה בה יחיו כל אזרחיה באופן מתקדם, עם זכויות וללא הפליות, ובמיוחד, עם כבוד. כבוד לכולם, גם לעניים, גם לגרים. חברה שוויונית״.

והדבר מופיע כתוב כ 1500 שנה לפני שנוסדו הקאמילים והקאמילות ברומא המתקדמת. לוינס אמר את כל הקריאות התלמודיות שלו לא כפרשנות על טקסט עתיק, אלא בהתכתבות עם חכמי התלמוד, כל כך הוא ראה את דבריהם את הדיונים ביניהם כפי שהתלמוד מביא אותם, כמלאי חכמה, כאפרואליים מאד, וכרלוונטים לחשיבה על החברה של היום או של מחר.

וזו שאלה מאד שאלתית על מה תתבסס חברה ישראלית -וגם לא ישראלית - עתידית צודקת.. על רומא או על ירושלים. על החוקים האזרחיים של קיקרו (Ciceron) או על אלה שבתורה..

זו לא שאלה פשוטה, כי לא רואים ממבט ראשון שהחברה שהעם היהודי הקים - עד עתה - טובה יותר מחברות אחרות בעולם.

אולי אין העניין עניין של תחרות, אלא עניין של זהות. אני עדיין משוכנע שהתפקיד שלי, כאדם שנולד יהודי, הוא למקסם את המטען הענק שאני קיבלתי בירושה עם לידתי, ״להפוך בה ולהפוך בה״ כפי שכתוב בטקסטים של ״התורה שבעל פה״…לא בטוח מפני ש״הכל בה״ אלא לפחות בגלל כמות הדברים המעניינים, והעשירים הטמונים בה.

מי ייתן וגם ילדינו, ונכדינו, וקאמי ביניהם, יצליחו גם הם לרשת את המסר הזה. בעקבות אמירתו של ידידנו אמי שתמיד אומר על התורה שהיא ״יקרה מדי כדי להשאיר אותה לידיהם של החרדים בלבד״. סם החיים היא גם לאזרחי החברה.


Trois mois se sont déjà écoulés depuis la naissance de Camille…sans que j’aie écrit même un mot sur elle dans ces pages.

J’ai salué ici les naissances de tous les petits enfants, et n’ai encore pas salué Camille.

Je crois que la raison est son nom. Je me suis toujours référé au nom. À sa racine quand ce n’est pas à sa source biblique…et Camille n’est pas dans laTorah, et n’est pas plus dans ses racines. Un nom sans racines linguistiques hébraïques. Voilà qui était apparemment de nature à m’assécher le stylo.

Cette semaine, je me suis attelé à la lecture mot à mot de la paracha Kedochim, paracha de naissance de la belle, paracha et haftarot (c’est une paracha munie de trois haftarot), plus ou moins sûr de mon coup : « j’allais forcément découvrir Camille dissimulée entre les lignes… » mais…rien.

Camille, nous ont dit Matan et Yaël est un nom romain, est le prototype du citoyen européen (Lévinas disait qu’intellectuellement nous sommes tous de Paris, mais nous sommes aussi de Rome, nous qui avons grandi avec Caton, Cicéron, César, Virgile).

Ce n’est pas ce que je trouve. Je trouve que Camille (nom masculin ou feminin) désignait qui était aide du prêtre. Peut-être le lévite de notre référence textuelle.

On ne parle pas des lévites dans la paracha Kedochim, mais on parle par contre beaucoup de citoyenneté.

On parle de l’autre, du respect dû aux parents, aux anciens, on parle de l’interdiction de mettre un obstacle sur la route de l’aveugle, au propre et au figuré. On parle du mal que l’on fait à travers la médisance et la calomnie. On parle des écarts auxquels peut succomber une société. Et même si on parle aussi abondamment des déviations sexuelles (que l’on lit publiquement le jour de Kippour), on ne parle pas que de ces déviations.

On parle de l’étranger qui vit parmi nous, auquel il est interdit de rappeler son extraction de façon blessante. Lévinas écrit toutes ses lectures talmudiques non comme des commentaires modernes de textes anciens mais il argumente et dialogue avec ceux qu’il appelle les docteurs du talmud, et qui bien qu’ils se soient prononcés il y a presque deux mille ans, sont considérés par lui comme interlocuteurs valables encore aujourd’hui, en particulier dans la perspective de construction de la cité moderne ou post moderne.

On parle de l’étranger et des difficultés qu’il y a à l’inclure ce qui est loin d’être un problème abstrait pour nous. Et on nous impose de bien nous comporter « parce que nous avons été étrangers en terre d’Egypte »…et il parait incoutournable de rajouter au texte et aux commentateurs mediévaux, que nous avons encore depuis été étrangers, et exilés et ré exilés quand ce n’est pas brutalement expulsés ou exterminés maintes et maintes fois.

Sur quoi va-t-on choisir de s’appuyer dans la perspective de la société de demain ? Quelle société doit construire le peuple juif, mais aussi l’humanité moderne ?

J’ai acquis et s’est renforcée en moi au fil des années la conviction que les kilomètres de texte, sans et avec interpétations, qui nous ont été légués par une culture pluriséculaire doivent être la première référence à étudier dans cette quête d’une meilleure société..même si ne manquent pas de grands noms actuels ou récents à lire aussi sur la question.

Puissent les enfants d’Israël et du monde moderne, et nos petits enfants, et Camille parmi eux, trouver aussi de l’intérêt à lire nos vieux textes !



lundi 11 juillet 2022

La parole et le désert. Les « au-delà » de la parole.

 Lecture interprétative personnelle du sefer bamidbar, des pirké avot, et appel ouvert à réflexion.


Les pirké avot ouvrent leur dernier chapitre par le texte bien connu : « le monde a été créé par dix paroles. Pourquoi y a-t-il eu besoin de dix paroles ? Pour désarmer les détracteurs et pour créditer les sages. » Traduction libre.

Par ailleurs, un thème dominant du sefer bamidbar est celui de la parole.

Je vais exposer les différents axes d’apparition de ce thème et tenter de les analyser entre autres au regard de cette michna.

Le thème de la parole intervient pour :

la nomination et l’énumération. Sont nommés les chefs des tribus, les princes, les explorateurs, sont énumérés à trois reprises les enfants d’Israël.

Les voeux, dans nasso et dans matot.

La suspicion de se faire tromper et la dénonciation en présence du cohen (sotah)

La parole surgit entre les chérubins et en présence de Moshé.

Aaron et Myriam médisent de Moshé.

 

Moshé prie, pour la santé de sa sœur,


Le peuple exprime son mécontentement, à plusieurs reprises,

Les cohanim bénissent le peuple.

Les explorateurs calomnient le pays.

Moshé frappe le rocher alors qu’il devait lui parler.

Moshé négocie avec diverses peuplades

Cantique du puits, et poème des épisodes de tribulations d’Israël

Bileam tente de maudire Israël et le bénit.

L’ânesse parle.

J’aurais aimé que cette énumération soit composée de dix paragraphes, or il y en a plus. Je me permets quand même de voir le parallèle, considérant ici le terme 10, pour les dix paroles par lesquelles le monde fut créé, comme générique et non comme arithmétique.

Examinons ces paragraphes.

Le voeu semble être une situation décrite comme un excès. Qu’il s’agisse de voeu de nazirat ou concernant un sujet bien précis, il est considéré par la Torah comme un excès qui a dépassé l’intention première de l’homme, comme une chose qu’il faut faire revenir à de meilleures proportions. On limitera dans le temps la période de nazirat, on imposera à l’individu d’apporter un sacrifice expiatoire, on mettra en place un cérémonial d’annulation du voeu. Comme si le voeu n’était pas qu’une simple parole qu’il aurait mieux valu contenir, comme si le voeu avait un véritable impact sur la vie de l’individu, ou sur la situation sociale de celui-ci.

Précède directement ce thème du nazirat dans la paracha celui de la suspicion, dans laquelle la Torah ordonne la tenue d’une ordalie dans le cas où un couple vit un état de couple infecté par le doute. Le cérémonial est dramatique : il comporte la dénonciation mais aussi le fait de boire une eau dans laquelle aura été dissous du parchemin sur lequel était écrit le nom divin ! Comme si cette suspicion, cet état morbide du couple était tellement grave qu’il imposait des mesures hors du commun.

La calomnie et la médisance, mais aussi la colère font aussi l’objet de sanctions graves, comme si la rectification a posteriori était capitale , comme si punition devait obligatoirement suivre.

Comme si ces catégories de la parole n’étaient en aucun cas à être pris à la légère.

Et puis il y a les aspects positifs de l’impact de la parole, telle la bénédiction, loin d’être prise à la légère dans l’opinion populaire, telle la prière en laquelle tant fondent d’espoir.

J’attribue personnellement beaucoup de crédit à la philosophie et l’élaboration de la pensée, mais aussi à la poésie que je considère comme une sorte de discours augmenté, comme si le chant (qu’il soit en prose ou en vers) dépassait le discours.

Le discours construit a incontestablement beaucoup de valeurs et qui ne se nourrit pas des « pensées », des « écrits », de tel ou tel penseur ? mais on sent non moins le caractère augmenté dans un texte rédigé de manière à emporter, à porter l’auditoire, peut-être à la manière décrite par Victor Hugo, pour qui l’amour est comme la panique de la raison.. Ces textes poétiques reposent sur l’intonation, sur le caractère onomatopéique qu’il va ou non inclure. Ils ont une valeur comme « anti cognitive », comme si les « pensées », les « méditations » étaient une extrémité du spectre touché par la parole, et la poésie l’extrémité opposée, ceci tandis que les divers calomnie, colère, suspicion, rancune viennent comme épicer l’ensemble. Ces derniers viennent en général s’associer ou former le fond d’un discours construit mais ils lui donnent en général une teneur générale plus enracinée dans l’affectif que dans le rationnel.

Et Moshé est puni de ne pas croire en la force de la parole, puni d’avoir substitué le geste à la parole. Pourquoi cette substitution ? Probablement du fait de cette panique, du fait d’une surabsorbtion d’affect et d’émotion. Surabsorbtion qui paralyse la capacité de parole. Est-ce l’effet de la seule colère ? On ne le dirait pas. Le texte décrit combien Moshé est blessé par la situation.

Et puis il y a la prophétie…qu’il est très difficile de définir ou encore de situer. Existe-t-elle encore aujourd’hui ? Et si on penche pour l’affirmatif, sous quelle forme ? Le prophète prédirait-il l’avenir ? Ou son rôle serait-il plutôt de faire savoir l’avis divin sur telle ou autre situation ? Il est en tout cas au temps biblique un individu dont la parole est génératrice, voisine d’acte. Pour Maïmonide, la prophétie n’est pas un message envoyé ponctuellement mais la capacité du prophète à se brancher sur une parole divine constamment émise. Le prophète serait à ce moment comme en transe, ou, pour paraphraser Hugo, en panique de sa relation au réel.

Et le prophète est en colère, comme on le voit chez Elie. La colère n’annule pas la prophétie. Il semblerait que la blessure annulerait plus. Comme dans le cas de Yona qui fait la grève de la prophétie par écœurement provoqué par la situation. Écœurement à interpréter comme blessure, blessure émotionnelle ou blessure narcissique.

Pourquoi cette omniprésence de la parole sous tous ses aspects dans un livre que l’on a coutume de nommer « dans le désert » et non « paroles » comme celui qui le suit ? Le mot « désert » (et, véritablement, midbar ne désigne pas le désert mais le lieu de patûre : le berger fait paître son troupeau de menu bétail se dit en hébreu « haroeh madbir et’ hatson’ », et la désinfection par extermination des microbes ou insectes nuisibles se dit hadbara) est peut-être le lieu le plus approprié d’où faire surgir la parole ?  ou comme pour insinuer qu’au nombre des paroles par lesquelles se crée le monde il convient d’inclure les silences intercalés entre elles. Silence comme espace de parole. Midbar comme lieu de vide mais dans lequel on peut paître, et vivre, quarante ans.





Ces diverses occurences de la parole au long du sefer bamidbar déclinent les multiples façons par lesquelles la parole a un impact sur le monde, jusqu’à fabriquer ou jusqu’à détruire. A nous de nous enrichir de ce don de parole qui nous a été donné, en tant que créature caractérisée par sa faculté de parole, et de l’utiliser au mieux. A nous de ne pas la salir, ni de la laisser nous salir.

Puissions-nous émettre la prière qu’elle puisse nous aider à avancer, à négocier. Sachons ne pas l’utiliser à mauvais escient, succomber au doute, à la colère, à la médisance, à la paranoïa ou à la blessure, sachons ne pas ressembler à cette ânesse, sachons nous dépasser nous-mêmes par ses bienfaits, dans la poésie, la pensée profonde, ou le silence, sachons trouver ce lieu d’où elle surgit comme d’entre les chérubins, dans le dialogue, afin qu’elle nous soit source de bénédiction.

dimanche 19 juin 2022

Comme une sorte de rencontre de trois Jean...

 

Au 38 rue Ramey, Paris 18ème, que nous découvrons ensemble Marianne, Lyliane et moi, se rencontrent pour la première fois deux Jean qui n’avaient jusqu’ici que correspondu, un - Jean Borenstein - officiellement nommé ainsi « en souvenir de », et l’autre - Jean Pisanté officiellement nommé « non en souvenir » - dirait-on en déni de souvenir ? - .


La rencontre a lieu « par hasard » (le hasard existe-t-il ?) le 14 juin, jour de la naissance du Jean Borenzteijn, qui vécut à cette adresse depuis 1931 jusqu’à l’exode de 1940, et qui fut par la suite, après quatre années plutôt agréables à Prades, déporté avec ses parents à Auschwitz et qu’aucun des trois ne revint.




La rencontre n’est pas fortuite, elle fait donc suite à de nombreux échanges épistolaires. Et le lieu non plus n’est pas fortuit. Tout ceci a été enclenché par ce e mail reçu par moi il y a six mois et qui s’ouvrait ainsi : « Bonjour Jean (si vous me le permettez),
C'est avec un grand intérêt que j'ai consulté vos posts, notamment celui concernant votre séjour à Palmes qui mentionne la famille BORENSTEIN et qui m'a beaucoup ému.
En effet, je travaille depuis 2 ans sur l'histoire de l'immeuble où je vis, 38 rue Ramey à Montmartre… »



Ecrivait ce message celui chez qui se passe la rencontre, Guillaume, habitant aujourd’hui de l’immeuble et qui, depuis le confinement pendant lequel il était inoccupé, a entrepris de retracer l’histoire des 40 juifs qui l’habitaient jusqu’à la shoah et ont été déportés.


Un peu comme si aujourd’hui se rencontraient les trois Jean.
Le premier, né en 1931 et décédé tragiquement en 1944, le second, né en 1950 et nommé du nom du premier, et le troisième, auteur de ces lignes, né en 1955, et investi plus inconsciemment - et comme épigénétiquement - que nommément de l’histoire du premier.

Ces trois Jean ont grandi de façons bien différentes.

Le premier, comme ma mère, comme la plupart des enfants juifs du 18ème à cette époque, était fils de migrants récemment débarqués en France, et donc assez peu francophones. Il allait à l’école communale du quartier, rue Ferdinand Flocon qui est dans le prolongement de la rue Ramey, il étudiait le violon, avait un père menuisier, et une mère née Tauber, et soeur de ma grand-mère.

Le second, comme beaucoup d’enfants nés dans l’immédiate après guerre, et qui plus est quand leurs parents étaient directement endommagés psychiquement et physiquement par quelque temps passé à Auschwitz, grandit dans le même quartier, à peine à une rue de distance, allait dans presque la même école, connaissait les mêmes commerces juifs, habitants migrants alors et rescapés aujourd’hui, fréquentait une fois l’an la même synagogue rue sainte Isaure où s’était forcément rendu maintes fois son homonyme, et avait un vécu du shtetl d’après-guerre, celui où les juifs étaient surtout occupés à panser leurs plaies, à redémarrer économiquement et en tant que citoyens. Un shtetl où tout vibrait encore en yiddish dans les maisons mais où il fallait avant tout s’intégrer à la vie politique et sociale, un shtetl où le communisme laïc avait remplacé la pratique des temps reculés, que la plupart des habitants du quartier avaient en commun d’avoir fuie, un shtetl dans lequel le judaïsme était tripal plutôt que transmis. Il était enfin nommé exactement du nom du premier Jeannot, Yoynaleh en yiddish et à la maison, Jean à l’école, et Jeannot dans la famille.

Le troisième, moi, grandis différemment, immergé jusqu’au cou dans le monde non-juif tout en évoluant dans le cadre du judaïsme libéral, où l’on pratiquait peu mais avec ferveur et surtout ferveur de transmission du bagage de la tradition de l’importance de l’étude juive.

Jean Borenstein est un titi du 18ème arrondissement, à qui on parlait en français, à qui on n’enseignait rien du judaïsme, mais qui vivait au rythme des élans juifs, au bund ou au dror, et dans les colonies de la cce. De son homonyme, il savait presque uniquement l’existence et la disparition mais comme reçues à mi-mots, dans la répétition mais sans détails. Il grandissait dans un milieu fortement imprégné du traumatisme mais où cela n’était pas dit.

Je sus quant à moi l’existence et la disparition de Jeannot aussi tôt que je sus comment je m’appelle…mais il était affirmé haut et fort que je n’étais pas ni le guilgoul ni la réparation de la disparition du premier Jean…avec force d’arguments : « premier Jean qui s’appelait d’ailleurs Jeannot alors que personne ne m’a jamais appelé ainsi, alors que mon nom hébraïque est Yoh’anan, et non Yonah » arguments maintes fois répêtés. Je ne ressens pas avoir été baigné ni dans l’angoisse de survie, ni dans le post traumatisme. La shoah était racontée, ou plutôt l’histoire familiale de la vie pendant la shoah, l’exode de 1940 de Paris à Prades, la vie à Prades, et aussi l’irruption des allemands en février 1944, la cavalcade dans la maison vers la cachette, puis le départ de la maison, l’éclatement de la famille qui s’en suivit entre ceux qui partirent chercher un nouveau lieu de résidence, ceux qui partirent « dans le maquis », vers Palmes, Lonia qui fut recueillie par l’institutrice de sa fille Odette, puis la tragique arrestation de juin 1944, de Jeannot et de ses parents en compagnie de Léni et de Simon Borenzteijn, tout ceci était raconté. Pour l’autre côté de mon ascendance, la tragique arrestation de ma grand-mère paternelle m’est aussi connue depuis toujours. La disparition à Sobibor de la famille qui était restée en Pologne était aussi contée.

Mais existe-t-il la mauvaise d’un côté et la bonne façon, de l’autre, de survivre après la shoah ? Non bien évidemment. J’attribue ainsi à la façon dont les choses m’ont été à la fois racontées et non racontées, dont les liens entre le présent et le passé étaient faits ou niés, un certain nombre d’aspects de ma personnalité et de modes de gestion de l’angoisse de mort chez moi, eux-mêmes appartenant à la catégorie du post trauma.

L’impression dominante, entre autres après cette rencontre historique dite « des trois Jean », ce 14 juin 2022, est que le temps de ces 78 ans depuis la disparition de Jeannot aura vraisemblablement été incompressible, tant aussi bien Jean que moi n’aurons-nous pas été passifs, pour opérer comme une syncrésie de l’éclatement provoqué par notre shoah.

Le tour du quartier que nous fit Jean, quartier où lui et Jeannot grandirent, un avant guerre, le second dans l’immédiat après-guerre, me fut comme une mise en lumière des aspects de cet éclatement, tant Jean et moi ayons été aux antipodes l’un de l’autre à son égard.

Comme au cours de ce tour que nous fîmes ensemble, depuis la rue Ramey (où vivaient Jeannot et ses parents avant guerre), à la rue Labat (où vivaient Jean Borenstein et ses parents après guerre), en passant par la rue Lambert ( où se logeaient les récents immigrés des années 20), le square Clignancourt (où tous jouaient enfants), la rue Ordener (où vécut Odette), la rue Ferdinand Flocon (où est l’école où étudiait Jeannot), la rue Doudeauville (où vivaient mes grands parents jusqu’en 1933, avant de passer rue de Bercy), la rue Lamarck (où vit Yvette encore aujourd’hui) et le passage Ramey(au coin duquel était l’usine de matzot Rozinski), la synagogue rue sainte Isaure, se succédaient, se chevauchaient les multiples facettes, conscientes et inconscientes, et successives de ce post traumatisme et se trouvent illustrées les mille et une façons d’être juif au vingtième siècle.






Et quant au 38…un peu triste que tant de personnes aient été déportées depuis un lieu si joli, et si particulier. Il s’agit donc d’un carré d’immeubles, à 6 entrées…mais seulement depuis la cour intérieure à laquelle on n’accède que par le 38. Avec une cour intérieure isolée des bruits de la rue, où des enfants peuvent jouer, où a été développé un jardin comme tropical, de végétation luxuriante. Et cerise sur le gateau : parmi les célèbres occupants est né en 1936 et a grandi un certain Marcel Gottlieb…qui devint Marcel Gotlib de qui aucun amateur de bd’s des années 70 et suivantes n’ignore le nom.





Un bien bel endroit, insoupçonnable depuis la rue.

mardi 31 mai 2022

Lire le midrach avec les outils de la psychanalyse.

 



L’introduction au midrach Ruth rabba s’interroge sur le premier verset « ויהי בימי שפוט השופטים » et propose de s’appuyer, pour mieux l’approfondir, sur un verset des Proverbes « הפכפך דרך איש וזר » (Proverbes 21, 8) et se demande qui est ainsi הפכפך, versatile, retournant sa veste.


La première réponse qui se présente est que c’est nécéssairement Essav à qui on fait ici allusion, lui qui a tourné le dos à l’enseignement de ses péres, jusqu’à en devenir hostile si ce n’est dangereux. Il est hostile, il s’est détourné de la circoncision, de la pratique des mitzvot, est devenu ainsi זר, et il a persécuté Israël au long de l’Histoire.


Et comme à son habitude, un autre intervenant du midrach propose une seconde hypothèse exégétique : peut-être les nations du monde sont-elles ici designées?. 

Quelle différence avec la premiére hypothèse ? va-t-on se demander. Mais l’intervenant appuie sa proposition sur l’analyse des mots du texte. Si Ich renvoyait à Essav dans l’interprétation précedente, ne pourrait-on pas proposer que cela renvoie non moins à Noah, au sujet duquel aussi est employé le mot ich, et ici le mot zar renverrait plutôt à la avoda zara, l’idolàtrie, qu’ils pratiquent, et au fait qu’ils ne pratiquent pas les mitzvot.


La nuance est mince, à moins de l’examiner d’un peu plus près, et de constater que la proposition « Essav » procède d’un conflit. Il est en conflit avec Israël, et à ce titre nous persécute, aprés s’étre détourné de la voie que nous avons choisi de continuer à suivre. Pour Noah, c’est bien différent. Pas de conflit. Les nations du monde sont tout simplement étrangères à l’enseignement d’Avraham, et nous subissons leur joug du fait qu’ils ne nous prennent pas en compte et que leurs décrets viennent parfois à l’encontre de notre bien-être.


Et voici qu’un nouvel intervenant propose une troisiéme hypothése : c’est Israël à qui il est fait allusion danas ce verset des Proverbes, c'est Israël qui est versatile, qui commence par respecter les mitzvot et la Torah, avant de s’en détourner.


Certains diront que voila bien la preuve qu’on trouve tout et n’importe quoi dans le midrach. Il s’agirait ici d’un midrach versatile livré à l’interprétationn versatile du mot versatile. « Quand un vicomte rencontre un autre vicomte… ».


D’autres diront : « le midrach est une compilation. L’imprimeur a attrapé divers avis émis en des lieux differents, à des èpoques différentes, et leur apparition ensemble est purement fortuite.


D’autres encore diront : ces opinions reflètent la réalité historique. A certaines époques, c’est avec Essav qu’il fallait se mesurer. En d’autres lieux et d’autres époques, il y avait moins d’impact édomite-chrétien sur le quotidien juif.


D’autres enfin verront dans la troisième opinion l’impact du christianisme, qui pousse même les juifs à se frapper la coulpe et à tendre l’autre joue.

Et peut-être la vision psychanalytique de la mise en place de la personnalité chez l’individu, progressivement au cours de son développement, peut nous offrir un autre regard, plus intégratif, de ce midrach :

Alors que Freud a principalement décrit l’état psychologique névrotique, certains de ses continuateurs ont choisi de conceptualiser les étapes antérieures de la mise en place de la personnalité. 

Melanie Klein décrit  ainsi comment le premier mode de relation à autrui obeït à une dynamique qu’elle appelle (un peu en chinois…) schizo-paranoïde. Schizo signifie scinder, paranoïde signifie contre moi. Dit MK. « en phase schizo paranoïde l’individu réagit aux difficultés interpersonnelles en clivant (schizo) ses relations en bons et mauvais, et en considérant les mauvais comme cherchant à lui nuire (paranoïaque) ».

 Le stade plus avancé conduit l’individu à ce qu’elle appelle « position dépressive », dans laquelle l’individu n’est pas dépressif à proprement parler mais considère les situations avec plus de recul, plus d’acceptation, comme en faisant le deuil des revendications qui l’animaient tellement vivement lors de la précédente phase. 

L’individu plus établi, plus serein vis à vis de lui-même est l’individu névrotique, qui recherche plutôt chez lui les mécanismes de sa souffrance et est moins orienté à comprendre ou combattre le monde extérieur.

Les théoriciens postérieurs à Mélanie Klein voient ces postures de l’individu non tant comme phases de son évolution que comme les postures qui nous accompagnent tout au long de notre vie : sans pour autant étre etiquetés ni paranoïaques, ni dépressifs, ni névrotiques, selon les circonstances, selon notre degré de stress ou de sérénité, nous réagissons tantôt selon la position sch.par. , selon la position dep., selon le mode plus névrotique comme en se demandant : « peut-être ai-je une part dans ce qui m’arrive? ».

Et si, à travers ces trois opinions émises, le midrach nous avait aidés à réfléchir la famine du commencement de la meguilat Ruth selon ces trois axes possibles ? La famine serait-elle venue du fait de la sévérité d'un D. offusqué qu'on se soit détourné de Lui ou du fait du peuple qui la subit ? Est-ce qu’en situation lambda ne gagnerai-je pas à me demander ce qui fait que je me polarise tant contre autrui, en recherchant les « mauvais », plutôt que continuer à les combattre et les haïr encore et encore ?

vendredi 11 mars 2022

Et ce si problématique et conflictuel sujet de l'Ukraine, ne faut-il pas plus en parler ?

 


La Russie envahit l'Ukraine, pour les raisons dévoilées qu'elle a "toujours fait partie de la Russie,  qu'une partie de l'Ukraine, russophone, devrait redevenir russe, et que l'Ukraine fait des démarches pour intégrer l'Europe et l'Otan", pour les raisons cachées/exprimées non ouvertement que l'Ukraine est un des territoires les plus riches en ressources naturelles de l'ancienne URSS.

l'Ukraine a à sa tête depuis quelques années un président d'origine juive (mais ayant fait baptiser ses enfants, "détail" qui n'est pas sans importance comme la fin de cet article le montrera), et surtout, surtout, l'Ukraine est le pays le plus antisémite du monde, le pays de John Demaniouk, le pays d'où sont sortis moult exemples de personnages "pires que les nazis", le pays où le massacre de Bab Yaar a été commis, le pays où a surgi l'antisémitisme et les pogromes au 17ème siècle.

Les critiques ouvertes à l'égard d' Israël n'ont pas tardé à s'exprimer, en particulier en provenance de l'extrême gauche ou d'ennemis ouvertement déclarés d'Israël (je n'ai lu que ce torchionnaire de Pappé mais encore en partie parce qu'interrompu par la nausée) : pourquoi  Israël rechigne-t-elle à accueillir des réfugiés ukrainiens ?

Ceci  alors qu'Israël accueille des réfugiés  ukrainiens (certains chiffres  - contestés au présent ou au futur certainement par certains mais énoncés en attendant à la radio - à la date du 12 mars pourraient même attester qu'Israël aura été parmi les premiers pays non limitrophes de l'Ukraine à accueillir des réfugiés).

Le véritable débat, la véritable critique concerne la distinction juifs/non juifs. Ce qui est brandi d'un doigt accusateur  c'est la question de la ségrégation raciale : comment Israël justifie de recevoir des juifs avant ou plutôt que des non juifs ?

Pourquoi ne pas remonter aux sources ? pourquoi ainsi ne pas rappeler qu'Israël-le peuple est possesseur d'un patrimoine ("le peuple du livre"), d'une histoire, d'un devoir ("tu l'enseigneras à tes enfants"…"quand ton fils te demandera"…références bibliques faciles à localiser) et d'une préoccupation : comment conserver ce patrimoine culturel malgré l'exil, préoccupation constante des 2000 dernières années, au prisme de l'émancipation et de la modernité, de l'assimilation, de l'Inquisition, et, de plus, d'exemples plus anciens comme celui du roi Osias, en – 650 environ au cours du règne duquel fut "retrouvée" cette Torah, oubliée et enfouie sous terre ? Pourquoi ne pas rappeler aussi que la situation des juifs aujourd'hui dans le monde est radicalement différente - en mieux - de celle de tous les 19 siècles précédents et ce du fait de la création puis de l'existence du pays d'Israël, pensé puis créé AFIN DE DONNER AUX JUIFS un lieu où le judaïsme pourrait s'exprimer librement, un pays d'où les juifs ne risqueraient pas d'être chassés comme l'histoire des 2000 ans l'a régulièrement montré ?

Pourquoi ne pas rappeler que ce pays encore balbutiant, et sous peuplé, et démuni de tout a accueilli en 1945 des juifs meurtris par la shoah ?

Pourquoi ne pas rappeler que ce pays qui est passé au cours des 74 années depuis sa création officielle non seulement de l'état ci-dessus évoqué à l'état de puissance internationale, mais aussi d'une population de quelques centaines de milliers d'habitants à une population de plus de 9 millions d'habitants, a entre autres atteint cet essor démographique du fait d'une énorme intégration de population dont les gens comme moi – venus en Israël par choix – ne sont qu'une minorité ( les irakiens, les yemenites, les marocains, les ethiopiens pour ne citer que les plus nombreux parmi les groupes ethniques, et en dernier lieu les soviétiques – issus de l'ancienne URSS sont les exemples les plus connus de populations venues en Israël par défaut, pour y être recueillies ) ?

Pourquoi ne pas mentionner que la Torah n'a jamais été autant étudiée, le judaisme autant fleurissant, l'hébreu autant parlé et développé que depuis l'existence d'Israël ?

Israël est donc le lauréat mondial du prix non-décerné du pays qui intègre le plus, qui accueille le plus, et dont la vocation première est l'intégration.

Israël est le seul pays où l'individu – ou le groupe, fut-il de plusieurs centaines de milliers – est non seulement accueilli mais invité à venir puis équipé, accompagné, instruit à la langue, et aidé économiquement, et ceci au cours des 120 dernières années de son existence (encore avant la proclamation de l'état en 1948).

Et donc, Israël accueillera autant de juifs ukrainiens que ceux qui déclareront vouloir venir s'y installer, même provisoirement ( sur le million de juifs soviétiques accueillis depuis 1990, on estime qu'environ 150000 sont repartis), et reste la question des non-juifs.

Israël accueillera probablement des réfugiés de guerre pour raisons sanitaires, par solidarité, par raison d'urgence qui relègue TOUT au second plan (le rabbin de Moldavie exprimait à voix haute la semaine dernière que le shabbat n'aurait probablement pas lieu samedi dernier mais que cela n'avait aucune importance parce que l'urgence repousse le shabbat, et ce même shabbat, Bennett, premier ministre traditionaliste israélien a pris l'avion pour aller rencontrer Poutine au kremlin) , mais il est fort probable que leur intégration ne sera pas naturelle, ne pourra pas être naturelle, ne saurait être naturelle…pour toutes les raisons évoquées plus haut, qui sont toutes des raisons valables si ce n'est qu'il serait inconvenant de les taire et de les reléguer au passé.

 "les petits enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs grands-parents" entend-on dire les plus humanistes d'entre nous.

Je suis certain  - et fier - que ceci doit être et soit exprimé. Je vois dans cette phrase l'expression de ce à quoi vise la Torah : faire de l'individu le plus éthique qui puisse émaner de lui. Je vois dans cette phrase l'illustration qu'il n'y a pas que la Torah qui mène l'individu à devenir éthique. Mais je suis sûr que la mémoire doit faire partie de l'éthique de l'individu. Il faut accueillir les réfugiés ukrainiens non-juifs avec la plus grande circonspection, parce qu'il ne sont pas uniquement "le miroir des juifs de qui les peuples avaient peur parce qu'ils auraient des cornes, ils seraient les représentants du diable etc", la plus grande circonspection parce que l'antisémitisme a perduré dans ces pays, parce que l'assimilation menace le judaïsme dans ces pays, et ceci n'est pas uniquement une crainte-reminiscence du passé. C''est une crainte à ne pas oublier....en premier lieu en cette veille de shabbat zakhor.