dimanche 19 juin 2022

Comme une sorte de rencontre de trois Jean...

 

Au 38 rue Ramey, Paris 18ème, que nous découvrons ensemble Marianne, Lyliane et moi, se rencontrent pour la première fois deux Jean qui n’avaient jusqu’ici que correspondu, un - Jean Borenstein - officiellement nommé ainsi « en souvenir de », et l’autre - Jean Pisanté officiellement nommé « non en souvenir » - dirait-on en déni de souvenir ? - .


La rencontre a lieu « par hasard » (le hasard existe-t-il ?) le 14 juin, jour de la naissance du Jean Borenzteijn, qui vécut à cette adresse depuis 1931 jusqu’à l’exode de 1940, et qui fut par la suite, après quatre années plutôt agréables à Prades, déporté avec ses parents à Auschwitz et qu’aucun des trois ne revint.




La rencontre n’est pas fortuite, elle fait donc suite à de nombreux échanges épistolaires. Et le lieu non plus n’est pas fortuit. Tout ceci a été enclenché par ce e mail reçu par moi il y a six mois et qui s’ouvrait ainsi : « Bonjour Jean (si vous me le permettez),
C'est avec un grand intérêt que j'ai consulté vos posts, notamment celui concernant votre séjour à Palmes qui mentionne la famille BORENSTEIN et qui m'a beaucoup ému.
En effet, je travaille depuis 2 ans sur l'histoire de l'immeuble où je vis, 38 rue Ramey à Montmartre… »



Ecrivait ce message celui chez qui se passe la rencontre, Guillaume, habitant aujourd’hui de l’immeuble et qui, depuis le confinement pendant lequel il était inoccupé, a entrepris de retracer l’histoire des 40 juifs qui l’habitaient jusqu’à la shoah et ont été déportés.


Un peu comme si aujourd’hui se rencontraient les trois Jean.
Le premier, né en 1931 et décédé tragiquement en 1944, le second, né en 1950 et nommé du nom du premier, et le troisième, auteur de ces lignes, né en 1955, et investi plus inconsciemment - et comme épigénétiquement - que nommément de l’histoire du premier.

Ces trois Jean ont grandi de façons bien différentes.

Le premier, comme ma mère, comme la plupart des enfants juifs du 18ème à cette époque, était fils de migrants récemment débarqués en France, et donc assez peu francophones. Il allait à l’école communale du quartier, rue Ferdinand Flocon qui est dans le prolongement de la rue Ramey, il étudiait le violon, avait un père menuisier, et une mère née Tauber, et soeur de ma grand-mère.

Le second, comme beaucoup d’enfants nés dans l’immédiate après guerre, et qui plus est quand leurs parents étaient directement endommagés psychiquement et physiquement par quelque temps passé à Auschwitz, grandit dans le même quartier, à peine à une rue de distance, allait dans presque la même école, connaissait les mêmes commerces juifs, habitants migrants alors et rescapés aujourd’hui, fréquentait une fois l’an la même synagogue rue sainte Isaure où s’était forcément rendu maintes fois son homonyme, et avait un vécu du shtetl d’après-guerre, celui où les juifs étaient surtout occupés à panser leurs plaies, à redémarrer économiquement et en tant que citoyens. Un shtetl où tout vibrait encore en yiddish dans les maisons mais où il fallait avant tout s’intégrer à la vie politique et sociale, un shtetl où le communisme laïc avait remplacé la pratique des temps reculés, que la plupart des habitants du quartier avaient en commun d’avoir fuie, un shtetl dans lequel le judaïsme était tripal plutôt que transmis. Il était enfin nommé exactement du nom du premier Jeannot, Yoynaleh en yiddish et à la maison, Jean à l’école, et Jeannot dans la famille.

Le troisième, moi, grandis différemment, immergé jusqu’au cou dans le monde non-juif tout en évoluant dans le cadre du judaïsme libéral, où l’on pratiquait peu mais avec ferveur et surtout ferveur de transmission du bagage de la tradition de l’importance de l’étude juive.

Jean Borenstein est un titi du 18ème arrondissement, à qui on parlait en français, à qui on n’enseignait rien du judaïsme, mais qui vivait au rythme des élans juifs, au bund ou au dror, et dans les colonies de la cce. De son homonyme, il savait presque uniquement l’existence et la disparition mais comme reçues à mi-mots, dans la répétition mais sans détails. Il grandissait dans un milieu fortement imprégné du traumatisme mais où cela n’était pas dit.

Je sus quant à moi l’existence et la disparition de Jeannot aussi tôt que je sus comment je m’appelle…mais il était affirmé haut et fort que je n’étais pas ni le guilgoul ni la réparation de la disparition du premier Jean…avec force d’arguments : « premier Jean qui s’appelait d’ailleurs Jeannot alors que personne ne m’a jamais appelé ainsi, alors que mon nom hébraïque est Yoh’anan, et non Yonah » arguments maintes fois répêtés. Je ne ressens pas avoir été baigné ni dans l’angoisse de survie, ni dans le post traumatisme. La shoah était racontée, ou plutôt l’histoire familiale de la vie pendant la shoah, l’exode de 1940 de Paris à Prades, la vie à Prades, et aussi l’irruption des allemands en février 1944, la cavalcade dans la maison vers la cachette, puis le départ de la maison, l’éclatement de la famille qui s’en suivit entre ceux qui partirent chercher un nouveau lieu de résidence, ceux qui partirent « dans le maquis », vers Palmes, Lonia qui fut recueillie par l’institutrice de sa fille Odette, puis la tragique arrestation de juin 1944, de Jeannot et de ses parents en compagnie de Léni et de Simon Borenzteijn, tout ceci était raconté. Pour l’autre côté de mon ascendance, la tragique arrestation de ma grand-mère paternelle m’est aussi connue depuis toujours. La disparition à Sobibor de la famille qui était restée en Pologne était aussi contée.

Mais existe-t-il la mauvaise d’un côté et la bonne façon, de l’autre, de survivre après la shoah ? Non bien évidemment. J’attribue ainsi à la façon dont les choses m’ont été à la fois racontées et non racontées, dont les liens entre le présent et le passé étaient faits ou niés, un certain nombre d’aspects de ma personnalité et de modes de gestion de l’angoisse de mort chez moi, eux-mêmes appartenant à la catégorie du post trauma.

L’impression dominante, entre autres après cette rencontre historique dite « des trois Jean », ce 14 juin 2022, est que le temps de ces 78 ans depuis la disparition de Jeannot aura vraisemblablement été incompressible, tant aussi bien Jean que moi n’aurons-nous pas été passifs, pour opérer comme une syncrésie de l’éclatement provoqué par notre shoah.

Le tour du quartier que nous fit Jean, quartier où lui et Jeannot grandirent, un avant guerre, le second dans l’immédiat après-guerre, me fut comme une mise en lumière des aspects de cet éclatement, tant Jean et moi ayons été aux antipodes l’un de l’autre à son égard.

Comme au cours de ce tour que nous fîmes ensemble, depuis la rue Ramey (où vivaient Jeannot et ses parents avant guerre), à la rue Labat (où vivaient Jean Borenstein et ses parents après guerre), en passant par la rue Lambert ( où se logeaient les récents immigrés des années 20), le square Clignancourt (où tous jouaient enfants), la rue Ordener (où vécut Odette), la rue Ferdinand Flocon (où est l’école où étudiait Jeannot), la rue Doudeauville (où vivaient mes grands parents jusqu’en 1933, avant de passer rue de Bercy), la rue Lamarck (où vit Yvette encore aujourd’hui) et le passage Ramey(au coin duquel était l’usine de matzot Rozinski), la synagogue rue sainte Isaure, se succédaient, se chevauchaient les multiples facettes, conscientes et inconscientes, et successives de ce post traumatisme et se trouvent illustrées les mille et une façons d’être juif au vingtième siècle.






Et quant au 38…un peu triste que tant de personnes aient été déportées depuis un lieu si joli, et si particulier. Il s’agit donc d’un carré d’immeubles, à 6 entrées…mais seulement depuis la cour intérieure à laquelle on n’accède que par le 38. Avec une cour intérieure isolée des bruits de la rue, où des enfants peuvent jouer, où a été développé un jardin comme tropical, de végétation luxuriante. Et cerise sur le gateau : parmi les célèbres occupants est né en 1936 et a grandi un certain Marcel Gottlieb…qui devint Marcel Gotlib de qui aucun amateur de bd’s des années 70 et suivantes n’ignore le nom.





Un bien bel endroit, insoupçonnable depuis la rue.

mardi 31 mai 2022

Lire le midrach avec les outils de la psychanalyse.

 



L’introduction au midrach Ruth rabba s’interroge sur le premier verset « ויהי בימי שפוט השופטים » et propose de s’appuyer, pour mieux l’approfondir, sur un verset des Proverbes « הפכפך דרך איש וזר » (Proverbes 21, 8) et se demande qui est ainsi הפכפך, versatile, retournant sa veste.


La première réponse qui se présente est que c’est nécéssairement Essav à qui on fait ici allusion, lui qui a tourné le dos à l’enseignement de ses péres, jusqu’à en devenir hostile si ce n’est dangereux. Il est hostile, il s’est détourné de la circoncision, de la pratique des mitzvot, est devenu ainsi זר, et il a persécuté Israël au long de l’Histoire.


Et comme à son habitude, un autre intervenant du midrach propose une seconde hypothèse exégétique : peut-être les nations du monde sont-elles ici designées?. 

Quelle différence avec la premiére hypothèse ? va-t-on se demander. Mais l’intervenant appuie sa proposition sur l’analyse des mots du texte. Si Ich renvoyait à Essav dans l’interprétation précedente, ne pourrait-on pas proposer que cela renvoie non moins à Noah, au sujet duquel aussi est employé le mot ich, et ici le mot zar renverrait plutôt à la avoda zara, l’idolàtrie, qu’ils pratiquent, et au fait qu’ils ne pratiquent pas les mitzvot.


La nuance est mince, à moins de l’examiner d’un peu plus près, et de constater que la proposition « Essav » procède d’un conflit. Il est en conflit avec Israël, et à ce titre nous persécute, aprés s’étre détourné de la voie que nous avons choisi de continuer à suivre. Pour Noah, c’est bien différent. Pas de conflit. Les nations du monde sont tout simplement étrangères à l’enseignement d’Avraham, et nous subissons leur joug du fait qu’ils ne nous prennent pas en compte et que leurs décrets viennent parfois à l’encontre de notre bien-être.


Et voici qu’un nouvel intervenant propose une troisiéme hypothése : c’est Israël à qui il est fait allusion danas ce verset des Proverbes, c'est Israël qui est versatile, qui commence par respecter les mitzvot et la Torah, avant de s’en détourner.


Certains diront que voila bien la preuve qu’on trouve tout et n’importe quoi dans le midrach. Il s’agirait ici d’un midrach versatile livré à l’interprétationn versatile du mot versatile. « Quand un vicomte rencontre un autre vicomte… ».


D’autres diront : « le midrach est une compilation. L’imprimeur a attrapé divers avis émis en des lieux differents, à des èpoques différentes, et leur apparition ensemble est purement fortuite.


D’autres encore diront : ces opinions reflètent la réalité historique. A certaines époques, c’est avec Essav qu’il fallait se mesurer. En d’autres lieux et d’autres époques, il y avait moins d’impact édomite-chrétien sur le quotidien juif.


D’autres enfin verront dans la troisième opinion l’impact du christianisme, qui pousse même les juifs à se frapper la coulpe et à tendre l’autre joue.

Et peut-être la vision psychanalytique de la mise en place de la personnalité chez l’individu, progressivement au cours de son développement, peut nous offrir un autre regard, plus intégratif, de ce midrach :

Alors que Freud a principalement décrit l’état psychologique névrotique, certains de ses continuateurs ont choisi de conceptualiser les étapes antérieures de la mise en place de la personnalité. 

Melanie Klein décrit  ainsi comment le premier mode de relation à autrui obeït à une dynamique qu’elle appelle (un peu en chinois…) schizo-paranoïde. Schizo signifie scinder, paranoïde signifie contre moi. Dit MK. « en phase schizo paranoïde l’individu réagit aux difficultés interpersonnelles en clivant (schizo) ses relations en bons et mauvais, et en considérant les mauvais comme cherchant à lui nuire (paranoïaque) ».

 Le stade plus avancé conduit l’individu à ce qu’elle appelle « position dépressive », dans laquelle l’individu n’est pas dépressif à proprement parler mais considère les situations avec plus de recul, plus d’acceptation, comme en faisant le deuil des revendications qui l’animaient tellement vivement lors de la précédente phase. 

L’individu plus établi, plus serein vis à vis de lui-même est l’individu névrotique, qui recherche plutôt chez lui les mécanismes de sa souffrance et est moins orienté à comprendre ou combattre le monde extérieur.

Les théoriciens postérieurs à Mélanie Klein voient ces postures de l’individu non tant comme phases de son évolution que comme les postures qui nous accompagnent tout au long de notre vie : sans pour autant étre etiquetés ni paranoïaques, ni dépressifs, ni névrotiques, selon les circonstances, selon notre degré de stress ou de sérénité, nous réagissons tantôt selon la position sch.par. , selon la position dep., selon le mode plus névrotique comme en se demandant : « peut-être ai-je une part dans ce qui m’arrive? ».

Et si, à travers ces trois opinions émises, le midrach nous avait aidés à réfléchir la famine du commencement de la meguilat Ruth selon ces trois axes possibles ? La famine serait-elle venue du fait de la sévérité d'un D. offusqué qu'on se soit détourné de Lui ou du fait du peuple qui la subit ? Est-ce qu’en situation lambda ne gagnerai-je pas à me demander ce qui fait que je me polarise tant contre autrui, en recherchant les « mauvais », plutôt que continuer à les combattre et les haïr encore et encore ?

vendredi 11 mars 2022

Et ce si problématique et conflictuel sujet de l'Ukraine, ne faut-il pas plus en parler ?

 


La Russie envahit l'Ukraine, pour les raisons dévoilées qu'elle a "toujours fait partie de la Russie,  qu'une partie de l'Ukraine, russophone, devrait redevenir russe, et que l'Ukraine fait des démarches pour intégrer l'Europe et l'Otan", pour les raisons cachées/exprimées non ouvertement que l'Ukraine est un des territoires les plus riches en ressources naturelles de l'ancienne URSS.

l'Ukraine a à sa tête depuis quelques années un président d'origine juive (mais ayant fait baptiser ses enfants, "détail" qui n'est pas sans importance comme la fin de cet article le montrera), et surtout, surtout, l'Ukraine est le pays le plus antisémite du monde, le pays de John Demaniouk, le pays d'où sont sortis moult exemples de personnages "pires que les nazis", le pays où le massacre de Bab Yaar a été commis, le pays où a surgi l'antisémitisme et les pogromes au 17ème siècle.

Les critiques ouvertes à l'égard d' Israël n'ont pas tardé à s'exprimer, en particulier en provenance de l'extrême gauche ou d'ennemis ouvertement déclarés d'Israël (je n'ai lu que ce torchionnaire de Pappé mais encore en partie parce qu'interrompu par la nausée) : pourquoi  Israël rechigne-t-elle à accueillir des réfugiés ukrainiens ?

Ceci  alors qu'Israël accueille des réfugiés  ukrainiens (certains chiffres  - contestés au présent ou au futur certainement par certains mais énoncés en attendant à la radio - à la date du 12 mars pourraient même attester qu'Israël aura été parmi les premiers pays non limitrophes de l'Ukraine à accueillir des réfugiés).

Le véritable débat, la véritable critique concerne la distinction juifs/non juifs. Ce qui est brandi d'un doigt accusateur  c'est la question de la ségrégation raciale : comment Israël justifie de recevoir des juifs avant ou plutôt que des non juifs ?

Pourquoi ne pas remonter aux sources ? pourquoi ainsi ne pas rappeler qu'Israël-le peuple est possesseur d'un patrimoine ("le peuple du livre"), d'une histoire, d'un devoir ("tu l'enseigneras à tes enfants"…"quand ton fils te demandera"…références bibliques faciles à localiser) et d'une préoccupation : comment conserver ce patrimoine culturel malgré l'exil, préoccupation constante des 2000 dernières années, au prisme de l'émancipation et de la modernité, de l'assimilation, de l'Inquisition, et, de plus, d'exemples plus anciens comme celui du roi Osias, en – 650 environ au cours du règne duquel fut "retrouvée" cette Torah, oubliée et enfouie sous terre ? Pourquoi ne pas rappeler aussi que la situation des juifs aujourd'hui dans le monde est radicalement différente - en mieux - de celle de tous les 19 siècles précédents et ce du fait de la création puis de l'existence du pays d'Israël, pensé puis créé AFIN DE DONNER AUX JUIFS un lieu où le judaïsme pourrait s'exprimer librement, un pays d'où les juifs ne risqueraient pas d'être chassés comme l'histoire des 2000 ans l'a régulièrement montré ?

Pourquoi ne pas rappeler que ce pays encore balbutiant, et sous peuplé, et démuni de tout a accueilli en 1945 des juifs meurtris par la shoah ?

Pourquoi ne pas rappeler que ce pays qui est passé au cours des 74 années depuis sa création officielle non seulement de l'état ci-dessus évoqué à l'état de puissance internationale, mais aussi d'une population de quelques centaines de milliers d'habitants à une population de plus de 9 millions d'habitants, a entre autres atteint cet essor démographique du fait d'une énorme intégration de population dont les gens comme moi – venus en Israël par choix – ne sont qu'une minorité ( les irakiens, les yemenites, les marocains, les ethiopiens pour ne citer que les plus nombreux parmi les groupes ethniques, et en dernier lieu les soviétiques – issus de l'ancienne URSS sont les exemples les plus connus de populations venues en Israël par défaut, pour y être recueillies ) ?

Pourquoi ne pas mentionner que la Torah n'a jamais été autant étudiée, le judaisme autant fleurissant, l'hébreu autant parlé et développé que depuis l'existence d'Israël ?

Israël est donc le lauréat mondial du prix non-décerné du pays qui intègre le plus, qui accueille le plus, et dont la vocation première est l'intégration.

Israël est le seul pays où l'individu – ou le groupe, fut-il de plusieurs centaines de milliers – est non seulement accueilli mais invité à venir puis équipé, accompagné, instruit à la langue, et aidé économiquement, et ceci au cours des 120 dernières années de son existence (encore avant la proclamation de l'état en 1948).

Et donc, Israël accueillera autant de juifs ukrainiens que ceux qui déclareront vouloir venir s'y installer, même provisoirement ( sur le million de juifs soviétiques accueillis depuis 1990, on estime qu'environ 150000 sont repartis), et reste la question des non-juifs.

Israël accueillera probablement des réfugiés de guerre pour raisons sanitaires, par solidarité, par raison d'urgence qui relègue TOUT au second plan (le rabbin de Moldavie exprimait à voix haute la semaine dernière que le shabbat n'aurait probablement pas lieu samedi dernier mais que cela n'avait aucune importance parce que l'urgence repousse le shabbat, et ce même shabbat, Bennett, premier ministre traditionaliste israélien a pris l'avion pour aller rencontrer Poutine au kremlin) , mais il est fort probable que leur intégration ne sera pas naturelle, ne pourra pas être naturelle, ne saurait être naturelle…pour toutes les raisons évoquées plus haut, qui sont toutes des raisons valables si ce n'est qu'il serait inconvenant de les taire et de les reléguer au passé.

 "les petits enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs grands-parents" entend-on dire les plus humanistes d'entre nous.

Je suis certain  - et fier - que ceci doit être et soit exprimé. Je vois dans cette phrase l'expression de ce à quoi vise la Torah : faire de l'individu le plus éthique qui puisse émaner de lui. Je vois dans cette phrase l'illustration qu'il n'y a pas que la Torah qui mène l'individu à devenir éthique. Mais je suis sûr que la mémoire doit faire partie de l'éthique de l'individu. Il faut accueillir les réfugiés ukrainiens non-juifs avec la plus grande circonspection, parce qu'il ne sont pas uniquement "le miroir des juifs de qui les peuples avaient peur parce qu'ils auraient des cornes, ils seraient les représentants du diable etc", la plus grande circonspection parce que l'antisémitisme a perduré dans ces pays, parce que l'assimilation menace le judaïsme dans ces pays, et ceci n'est pas uniquement une crainte-reminiscence du passé. C''est une crainte à ne pas oublier....en premier lieu en cette veille de shabbat zakhor.

lundi 31 janvier 2022

Quelques réflexions sur notre présent

 

« Moi, je n’aime pas que l’on me dise quoi faire » justifiait un camionneur canadien par ces mots sa participation à la manifestation des truckers (ils s'étaient auto annoncés 50000, et il semble qu'ils n'aient été que quelques centaines mais le mouvement a eu lieu quand même – fin janvier 2022)..

Je suppose que de temps en temps il roule à gauche, considérant que personne n’a à lui dire de rouler à droite…

Ou plutôt je suis sûr qu’il ne roule pas à gauche…mais c’est sur les motifs de l’un et de l’autre que je m’interroge.

Il n’aime pas qu’on lui dise de se faire vacciner, et qu’en plus on conditionne sa vie professionnelle à ce vaccin. Mais on conditionne aussi sa vie professionnelle à sa tenue du côté droit de la route…et cela ne lui cause pas problème.

Et pourtant les motifs sont les mêmes si on y réfléchit.

Dans les deux cas, il s’agit de protéger un hypothétique autre, y compris contre sa liberté d’action.

Les antivax vous répondront qu’en ce qui concerne la route l’accident n’est qu’une question de temps, il se produira forcément.

Mais les commissions qui sont à l’origine de ces décisions vécues par ce camionneur et ceux qui s’alignent sous sa bannière comme des décisions dictatoriales, réunissent des gens qui pensent aussi que les gens non-vaccinés causent des accidents.

Des accidents peut-être moins spectaculaires qu’un accident de la route, mais peut-être d’amplitude bien plus grande.

Et c’est là que la discussion entre les deux parties franchit un échelon, quand les antivax répondent « c’est faux » (ou plus couramment : « c’est un mensonge »).

Il y a ici comme impossibilité de dialogue entre deux parties dont on aurait l’impression qu’elles ne cherchent en tout cas pas à trouver un point de concordance.

Je pense à une intervention (  merci Philippe) du dernier shabbat au sujet de la paracha michpatim, mettant toutes ces lois contraignantes - et parfois incongrues - en parallèle avec ce fameux verset récurrent du livre des Juges « 
בימים ההם אין מלך בישראל איש הישר בעיניו יעשה ». En cette époque, il n’y a pas de roi en Israël, et chacun agit en fonction de ce que sa conscience lui dicte.

Période idéale ? Le texte semble véhiculer l’idée opposée. La situation est lacunaire tant qu’il n’y a pas de structure étatique. Chacun alors jouit de toute la liberté d’action, mais la collectivité en souffre, l’individu n’est pas protégé contre les écarts commis par autrui.

Je pense aussi à quelques livres sortis au cours des dix dernières années autour des questions soulevées par l’évolution de la société moderne, entre autres autour des mariages gays, livres qui s’interrogent autour de la place que doit avoir la loi dans ce domaine. Par exemple, doit-on traiter du « droit » à avoir un enfant, ou regarder les choses sous un autre angle ? Par exemple l’angle évoqué dans le film Pupille (2018 Jeanne Herry) quand face à un couple qui se révolte contre le fait que les services d’adoption traînent de son point de vue à lui « fournir » un enfant, la travailleuse sociale répond aux parents potentiels que son devoir n’est pas de les satisfaire, de combler leur attente, eux « qui ont bien le droit à avoir un enfant », mais bien de veiller à la santé de l’enfant, et de lui trouver la solution qui sera la meilleure pour lui.

Combien la liberté individuelle doit-elle, peut-elle occuper le devant de la scène ?

Le rôle de l’instance nommée aux commandes de la santé mondiale (et il s’agit de nos jours d’une instance dont la composition n’est pas dictatoriale mais bien collégiale) est-il de préserver la liberté individuelle ?

L’individu peut-il, dans une situation républicaine (et donc reposant sur un système démocratique et non dictatorial) mettre sa liberté individuelle en amont du bien collectif ?

Les opposants aux décisions des différents gouvernements, ou de l’organisation mondiale de la santé, semblent mus par un manque de confiance â l’égard de ces instances.

Il est vrai que ces opposants fondent parfois leur opinion sur des propos idéologiques (parfois très peu fiables, très très contestables), mais aussi sur des affirmations scientifiques….qui n’ont pas été retenues par les instances en poste. Ce qui les révolte.

Et ici se trouve posée la douloureuse question du crédit. Qu’est-ce qui fait qu’un individu a du crédit ou n’en a pas ?

Qu’est-ce qui fait que des grands professeurs se soient vus marginalisés, en dépit de leur glorieux passé ?

Les antis, en identification à ces « grands » s’associent à leur blessure, refusent du coup d’accorder tout crédit à l’instance qui les a censurés, et s’associent de ce fait au mouvement conspirationiste-idéologique…qui comprend souvent de trop nombreuses affiliations extrème droite ou ouvertement antisémites soit dit au passage….

Tout ceci participe d’une sorte d’errance collective, qui a forcément constamment existé, mais qui me parait s’être accélérée en notre époque d’évolution hyper rapide.

Savoir évoluer de façon contenue, voilà toute la difficulté. Savoir continuer à hésiter, à douter, tout en n’étant pas ainsi dubitatif parce que instable et désorienté chronique. Savoir ne pas s’enferrer dans une rigidité imperméable. Cela s’appelle le juste milieu, le sentier d’or. Cela exige de travailler sa propre souplesse, son ouverture d’esprit, mais c’est avant cela se doter d’une fonction critique sur son propre narcissisme et sur sa propre paranoïa.

Le narcissisme, la paranoïa et le stress. Il s’agit de catégories largement « psychiatrisées », quand ce n’est pas condamnées, mais il s’agit avant tout de catégories de l’humain.

Nous avons tous du narcissisme, notre amour propre est ainsi régulièrement mis à l’épreuve, et de ce fait nous sommes tous sujets aux blessures narcissiques. C’est dans les cas aigus que ces dernières évoluent en diagnostics psychiatriques. Il en est de même avec la paranoïa qui est une composante utile et incontournable de la mise en place des structures de la personnalité, mais qui peut devenir un mode de fonctionnement, et jusqu’au degré psychiatrique, si l’individu tombe dans le délire ou la structure paranoïaque. Et le stress a un fort impact sur nous tous, et certaines situations qui nous entourent ou nous rencontrent peuvent être de très forts facteurs de stress. Le corona en est très certainement une.

Je crains qu’être grand professeur scientifique et se voir tenu à l’extérieur d’instances de haut niveau constitue obligatoirement une blessure narcissique. Doit-on forcément prendre fait et cause contre cette éviction ?

Soutenons-nous mieux l’individu narcissiquement blessé en renforçant son sentiment, en y associant le souvenir de nos propres blessures ? Ou au contraire en l’aidant à composer avec une réalité qui aurait avancé plus vite que lui ? Le soutenons-nous mieux en campant avec lui sur ses positions par solidarité mais aussi par tendance à la rigidité, ou au contraire en s’imposant la souplesse de l’esprit, en donnant le maximum d’ampleur au doute ?

Le camionneur est-il véritablement atteint dans sa liberté individuelle si, alors que ce n’était pas le cas jusqu’en 2021, il devient obligatoire, à partir de 2022, d’être vacciné pour passer la frontière ?

Je crains de ne vivre, ainsi que le gros de l’humanité, dans une situation dans laquelle la communauté internationale en est réduite à devoir avancer à tâtons face à une situation sanitaire dont elle ne vient pas facilement à bout, le tout accompagné d’un très fort facteur de stress. Il me semble voir que les moyens mis en œuvre ont donné des résultats, même s’ils n’ont pas encore atteint le contrôle maximal ou optimal sur ce nouveau virus, mais il me semble que la solution (au sens que le problème aura été résolu, dissous) viendra plus d’une solidarité internationale, par exemple si les gens acceptent qu’ils sont tous face au même facteur de stress, que du clivage de la population entre les bons et les mauvais, les oppresseurs et les opprimés, que d’une paranoïa internationale « antivax de tous les pays tenons-nous la main contre la dictature sanitaire en marche ».

Et en arrivant au bout de ces lignes, je suis atteint du sentiment de m’être engouffré dans une porte ouverte : les antivax qui ont accepté de commencer à lire ont depuis bien longtemps arrêté, et si ça n’est pas le cas c’est parce qu’ils n’ont même pas commencé, ou encore qu’ils ont lu jusqu’au bout mais que ma plume sera restée sans effet sur eux, et ceux qui m’ont lu et ne vivent pas la privation de leurs libertés auront eu l’impression que j’écris pour d’autres, pour ceux justement sur lesquels je n’aurai eu aucun impact…

Qu’est-ce qui reconvertit l’individu certain au doute ? Qu’est-ce qui aide Ploni Almoni, l’anonyme paradigmatique - et qui reste en dehors par choix - du livre de Ruth, à se poser des questions sur ses propres affiliations ? Qu’est-ce qui nous aide à reconsidérer les situations au sujet desquelles nous avons un avis arrêté ? Qu’est-ce qui nous permet de déposer au moins une partie de notre stress au vestiaire, et d’être ainsi, plus disposé à entendre des avis qui ne sont pas les nôtres ? Sans vouloir trop tomber dans le ton docte de celui qui sait tout, je crois qu’il nous faut nous ramener aux composantes de la situation, narcissisme, paranoïa et stress, et examiner régulièrement notre propre position à leur prisme : combien suis-je en stress et cela influe-t-il sur ma position ? Quelle est la place de la blessure dans la position de tel ou tel personnage que j’aurais tendance à suivre ? Quelle est la part de mes propres blessures dans mon adhésion à sa position ? Et combien je suis paranoïaque, ou paranoïsé par les deux précédents dans mes réactions à l’évolution de la gestion de cette crise - ou la suivante d’ailleurs ?

Dans l’espoir de nous voir bientôt sortir de cette ornière et des clivages qu’elle aura occasionnés ou accentués.

 

mercredi 26 janvier 2022

Et si des sujets de controverses - voire d’engueulades - pouvaient être convertis en sujets d’étude ?

 



Le traîté makot du talmud traite de catégories de prolongement de ce qui est à l’étude dans le traîté « Sanhédrin » (qui le précède) où sont abordés les thèmes de justice terrestre (avant de parler de justice céleste au chapitre 10).

Dans Makkot, il est ainsi question des témoins (le système juridique hébraïque repose uniquement sur l’interrogation des témoins, et non sur les apports de preuves), puis des villes de refuge dans lesquels sont envoyés - ou non les meurtriers involontaires.

Au chapitre 2 michna 5 (page 9b), interviennent deux thèmes qui pourraient peut-être jeter un éclairage sur un sujet actuel, sujet de controverse actuelle entre nos contemporains et en particulier nos amis.
Un éclairage, non une solution.

 

Le texte en aramééen (duquel existe une traduction en français aux éditions Verdier) :



מתני' הסומא אינו גולה דברי רבי יהודה ר' מאיר אומר גולה השונא אינו גולה רבי יוסי אומר השונא נהרג מפני שהוא כמועד רבי: שמעון אומר יש שונא גולה ויש שונא שאינו גולה זה הכלל כל שהוא יכול לומר לדעת הרג אינו גולה ושלא לדעת הרג הרי זה גולה: גמ' ת''ר {במדבר לה-כג} בלא ראות פרט לסומא דברי רבי יהודה רבי מאיר אומר בלא ראות לרבות את הסומא מאי טעמא דרבי יהודה דכתיב {דברים יט-ה} ואשר יבא את רעהו ביער אפילו סומא אתא בלא ראות מעטיה ורבי מאיר בלא ראות למעט בבלי דעת למעט הוי מיעוט אחר מיעוט ואין מיעוט אחר מיעוט אלא לרבות ורבי יהודה בבלי דעת פרט למתכוין הוא דאתא: ר' יוסי אומר השונא נהרג כו': והא לא אתרו ביה מתניתין רבי יוסי בר יהודה היא דתניא רבי יוסי בר יהודה אומר חבר אינו צריך התראה לפי שלא ניתנה התראה אלא להבחין בין שוגג למזיד: רבי שמעון אומר יש שונא גולה וכו': תניא כיצד אמר רבי שמעון יש שונא גולה ויש שונא שאינו גולה נפסק גולה נשמט אינו גולה והתניא ר' שמעון אומר לעולם אינו גולה עד שישמט מחצלו מידו קשיא נפסק אנפסק קשיא נשמט אנשמט נפסק אנפסק לא קשיא הא באוהב והא בשונא נשמט אנשמט לא קשיא הא רבי והא רבנן



Etude de ce texte en fr
ançais :

 

Précision préalable : Les villes de refuge sont une institution proposée par la Torah pour protéger des individus que le tribunal ne met pas à mort mais pour lesquels le « vengeur de sang » ne sera pas condamné s’il tue la personne jugée. Le cas typique proposé par la Torah (Deutéronome 19, 5) est celui du bûcheron dont la cognée se détache du manche de la hache et s’en va tuer quelqu’un aux alentours. La michnah puis la guemara ont pour tâche d'élargir le sujet énoncé brièvement dans la Torah. On envisage par exemple dans la michna le cas de celui qui jette une grosse pierre et que celle-ci atteint quelqu’un et provoque sa mort.

Dans les michnaïot et les guemarot qui précèdent la notre sont étudiées successivement plusieurs variations. Si par exemple ce n’est pas la cognée qui vient frapper la victime mais si c’est la branche de l'arbre frappé par elle, si la cognée s’est détachée lors de la montée du bras ou lors de la descente, si il ne s’agit pas d’une hache mais d’une charge hissée par une corde et que la corde se brise, ou encore que celui qui la hisse lâche la corde, ou encore s’il s’agit de quelqu’un qui hisse vers le haut, ou vers le bas, s’il s’agit d’un juif ou d’un idolâtre, ou d’un étranger habitant en Israël.

Et dans la michna 5 deux cas apparemment sans lien l’un avec l’autre : le cas de l’aveugle (souma), et le cas de celui qui est connu comme haïssant la personne (sonéh) qui a été tuée « involontairement ».

Et la question à l'étude est la question de l’exil. Le « coupable » est vu comme meurtrier involontaire (ou non), comme coupable ou non, et son exil est en question, étant entendu que cet exil est à double tranchant : cela le protège, mais c’est bien évidemment une peine.

Est à noter la première controverse de la michnah, qui s’ouvre comme un jeu de mots, mais tout en étant une proposition – sinon LA proposition : rabbi Yehouda dit « l’aveugle (souma) n’est pas sujet à exil, et rabbi Meïr répond « il y est sujet. C’est l’ennemi (le sonéh) qui n’est pas sujet".

Et la discussion se poursuit dans l’enchevètrement de ces deux notions, celle de l’aveugle (qui dans une discussion talmudique en un autre endroit en fait se révèle n'être pas aveugle mais borgne, pour aveugle on dit « iver », et « souma » désignerait aveugle d’un seul œil), et celle de l’ennemi.

Le cas conflictuel dans notre contexte actuel, auquel je pense, est bien entendu celui de Pétain. Pétain qui a en plus vu sa peine de mort commutée en exil – hasards/clins d'œil de l’Histoire ? - et qui est mort à l’île d’Yeu où il avait été exilé….mais qui a reçu l’autorisation de sortir finir ses derniers jours hors de son isolement (peut-être en analogie supplémentaire avec ce qui est la loi thoranique : l’exil peut se trouver interrompu si le cohen gadol meurt).

Pétain pour lequel la question de la mort de juifs pour les uns et la survie de juifs pour certains autres a brusquement réapparu et fait discorde.

Qui est l’aveugle de qui il est question dans la michna ? Celui de qui certains disent qu’il n’est aveugle que d’un œil… autrement dit, ne s’agirait-il pas de l’individu qui a le champ de vision restreint, qui ne voit pas tout le tableau et qui commet donc un acte dont il ne voit pas toutes les conséquences, ou, se demanderait-on, peut-être s’agit-il d’un individu qui n’est pas aveugle mais fait abstraction d’une partie et est donc comparable au borgne. C’est ce qui fait le lien avec la deuxième partie de la michna, puisque la question de savoir s’il est bien ou mal intentionné est la question qui va tenter de départager, est, pour rabbi Méïr, la vraie question, le noeud du problème : les intentions de l’individu, qui feront de lui un « ohev » (bienveillant) ou un « sonné  »(malveillant), et non les circonstances physiques, s’il voit tout ou seulement une partie, sont la vraie queston.

Le plus singulier est que le débat dans la guemara n’est finalement pas tranché : et il n’est pas tranché par ce qui parait être une contradiction non entre deux individus, mais concernant un seul individu : rabbi Chimeon semble se contredire lui-même concernant l’attitude à adopter face au soneh, et la guemara explique les raisons de cette contradiction mais sans pour autant la résoudre.

Le cas est bien entendu très différent selon qu’il s’agit de la mort d’un ou de milliers d’individus, selon le degré de responsabilité de l’accusé, mais d’un autre côté, le point important de cette étude est de mettre au centre du débat - mais sans le résoudre ! - l’intention du criminel et non la quantité ou la proportion de gens ayant échappé à la mort.

Regarder le tableau sous cet angle pourrait peut-être contribuer à rétablir dans notre débat actuel l’entendement, sinon l’entente, là où il n’y a plus que discorde.

Le cas de Pétain, s’il était échu aux khakhamim, aurait visiblement été jugé du fait de la mort causée par l’individu, les circonstances éventuellement atténuantes ayant été son champ de vision pour une part, n’influant que partiellement, surtout au regard de ce qui aurait été au centre des débats : ses intentions-sentiments.

Et surtout il y a bien à croire qu’il n’aurait pas été condamné à mort, n’ayant ni de ses mains ni au vu de témoins assassiné personne, mais bel et bien à l’exil, pour les deux composantes de ce châtiment : celle qui justifie ceux qui auraient résolu de le tuer d’une part, celle de la mise au ban de l’individu pour une autre part, mais aussi parce qu’il apparaît clairement que le désaccord aurait subsisté même une fois le châtiment prononcé.

Peut-être un peu comme pour montrer qu’il est de certains cas de demeurer conflictuels.

Faut-il dépasser le conflit ? L’histoire et l’expérience semblent nous enseigner au contraire, que les conflits dans de nombreux sujets (et notre covid actuel semble bien être un nouveau cas de cette espèce) ne se résolvent pas par la preuve, mais par les attitudes des contradicteurs.

L’histoire - et la guemara en particulier - semblent nous inviter à la réflexion. Il faudrait probablement surtout continuer à réfléchir, y compris au sujet de nos propres positions, par exemple en regardant l’opinion adverse non comme celle à abattre, mais comme celle qui vient nourrir le débat et augmenter le doute.

 

jeudi 20 janvier 2022

Progressisme, réaction, conformisme, histoire.



Je ne saurai dire où s’est forgée ma conscience politique. J’ai tendance à pointer du doigt le lycée d’Antony, où j’ai passé les quatre années durant lesquelles il me semble que cela s’est passé, mais je ne saurais annuler l’impact qu’a très probablement eu le milieu familial, avec entre autres ce dont je me souviens de la participation de mes parents en tant que parents d’èlèves au mouvement de mai 68.

J’ai fortement sympathisé au lycée avec une mouvance anarchiste, mais qui était proche de la gauche, ou de l’extrême-gauche.

Le terme réactionnaire occupait le devant de la scène : il était impératif de surtout ne pas l’être. Cela s’accompagnait d’un regard globalement méprisant pour les anciens, et j’ai lu plus tard que cela reflétait un jugement ancré dans les deux guerres mondiales pour une part : ceux qui avaient été aux commandes de ces deux catastrophes ne méritaient pas la confiance de leurs enfants et il fallait regarder ailleurs, ancré pour l’autre part dans la gigantesque vague de développement industriel et scientifique, lui-même faisant suite à la renaissance et aux Grandes découvertes.

Regarder en arrière dans la France des années soixante et soixante dix ne pouvait que difficilement éveiller l’admiration. La renaissance avait émergé du moyen âge, gigantesque cuvette historique, on nous enseignait à l’école que François 1er avait découvert la fourchette, et qu’avant lui, on mangeait chacun dans le trou creusé dans la table face à sa place sur le banc. Et il avait fallu la révolution française pour sortir la société de l’ornière…mais cet enseignement était inculqué sans trop s’arrêter sur le fait que l’immédiate suite à ces renaissances avait été Robespierre puis l’empire, autrement dit, la régression juste après les poussées novatrices.

La « réaction » ne pouvait pas apparaître sous un angle positif. À mes yeux en tout cas.

En parallèle de cette éducation politique, dont la rue était le principal établissement scolaire, j’ai reçu de la maison paternelle - et maternelle - l’enseignement de la confiance absolue en la tradition exégétique : confiance totale en Avraham, Ytshak, Yaakov, mais aussi Rachi et le courant rabbinique qui en était issu.

Cela relativisait considérablement le regard vers le passé. Il y avait le moyen-âge - cuvette de l’histoire, mais y avait vécu aussi Rachi, dont les écrits sont le reflet d’une autre réalité que celle de Louis Onze ou la guerre de cent ans, reflet de personnages du même moyen âge et pourtant d’un niveau intellectuel et novateur sidérant.

A l’opposé du progressisme-tout positif se trouvaient la réaction et le conformisme. Ces deux me paraissaient les convictions à fuir à tout prix, et j’ai conservé un rejet instinctif contre les positions réactionnaires.

Voici cependant que quarante si ce n’est cinquante ans se sont écoulés depuis le lycée, voici que le monde a bien changé, ainsi que les situations politiques en France, en Israël, dans de nombreux pays.

Voici que la société a beaucoup évolué, et le paysage socio culturel avec.

Les gouvernements dit socialistes ont révélé quelques tristes visages, se sont pour la plupart effondrés et la notion de gauche a bien changé. D’obédience politique vouée à la justice sociale et politique, la position politique « de gauche » semble aujourd’hui plus en recherche réthorique face à la droite, mobilisée en faveur de certaines causes désignées de façon pérenne, que vouée à créer une société dirigée de façon socialiste, idéal auquel n’aspirent plus que de très rares minorités.

Si cette description n’est pas - et ne se prétend nullement - une analyse fondée sur une recherche scientifique, elle convient à décrire une partie du tableau socio politique actuel, et par exemple relativement à la situation d’Israël face aux palestiniens.

Sont à gauche en Israël ceux qui tendent à prendre le parti de ces derniers face à une politique trop agressive et radicale à leur égard, et qui en France se dit « de gauche » se trouvera plus naturellement porté à se prononcer contre Israël et pour « la cause palestinienne ».

Et c’est en réaction à tout cela et suscités, me semble-t-il, par cette question israélo palestinienne que sont nés certains organes, de presse ou politiques, lesquels d’une certaine manière, contribuent à bouleverser ce qu’était l’atmosphère politico sociale d’il y a cinquante ans.

Le magasine « Causeur » me parait pouvoir illustrer cette évolution. Il a été cofondé en particulier par Elizabeth Lévy et Alain Finkielkraut, semble-t-il afin d’être une alternative à la gauche, à une gauche à laquelle ils ne s’identifient pas (ou plus), et une gauche face à laquelle ils ne répugnent pas à s’auto-qualifier de réactionnaires.

Ceci alors que je ne vois pas que tout ce qui s’écrit ou se publie sur « causeur » mérite le qualificatif de droite ou même d’extrême-droite, mais tandis que ce magazine jouit d’une réputation très négative si ce n’est catastrophique aux yeux de la gauche.

Je voudrais revenir sur ces notions de progressisme, de réaction, et de conformisme que j’ai placés en titre de ce papier, au prisme d’un extrait du midrach sur la meguilat Ruth.

Le texte relate l’histoire personnelle de Ruth, née moabite qui se convertit au judaïsme et en devient un pilier au point d’avoir parmi sa descendance directe le roi David, fondateur du royaume d’Israël que souhaite la tradition juive, royaume régi par la loi d’Israël, la Torah.

Comme si Ruth représentait la charnière à partir de laquelle l’évolution du peuple juif - ayant été initié par Avraham, pour ensuite passer de l’etat de famille à celui de peuple, peuple qui reçoit la Torah - s’accomplit avec la mise en place d’un état pour ce peuple, régi par la dite Torah.

Et bien qu’il s’agisse d’un peuple issu d’une famille, c’est par une femme née non juive que s’accomplit cette évolution.

La meguilat Ruth décrit l’itinéraire personnel, spitrituel et identitaire, de Ruth, et le midrach entre autres s’interroge sur ce thème de la conversion au judaïsme.

Le texte proclame donc que le fait d’être juif n’est pas génétique exclusivement. On peut devenir juif, et on peut même devenir « le plus juif des juifs » quelle qu’ait été l’extraction de l’individu.

Le midrach décrit cette conversion comme ayant eu trois étapes, une première étape que j’appellerai affective (quand Ruth se place aux côtés de sa belle-mère, juive, après le décès de son mari, fils de celle-ci, et déclare lui rester fidèle « ton peuple sera mon peuple »), une seconde étape que je qualifierai d’éthique (quand Ruth apprend les lois auxquelles en tant que juive elle va se trouver tenue), et une troisième étape « de purification », destinée à « laver » son identité des habitudes ancrées en elle depuis sa naissance, habitudes idolâtres dans le cas de Ruth.

Même si cette histoire a certainement une certaine valeur historique (elle se passe à une époque désignée, on peut apprendre en la lisant sur la réalite d’il y a trois mille cinq cents ans), il semble qu’elle ait surtout une valeur paradigmatique.

L’histoire de Ruth est celle d’une femme qui « épouse » une foi anhistorique pour ainsi dire, qui rompt avec ce à quoi elle est habituée depuis l’enfance, au profit d’un système enraciné dans une sagesse ancienne, une femme qui « épouse » une nouvelle identité mais tourne aussi le dos à ce qui lui apparaît comme nuisible dans l’environnement d’où elle vient.

Si un homme qui se convertit au judaïsme reçoit traditionnellement le prénom Avraham, en souvenir du premier homme à être devenu juif, une femme qui effectue le même acte prend le prénom Ruth.

Avraham et Ruth sont symboles du refus de suivre la voie dans laquelle ils ont été élevés (les deux sont présentés comme issus de famille comme royale), vraisemblablement du fait d’une suite de facteurs.

Dans le cas de Ruth, est approfondie par le midrach la difficulté que celle-ci rencontre à rompre avec des habitudes au profit d’un mode plus rigoriste peut-être mais qui lui apparaît comme moins dévié.

Combien la société libérale et moderne d’aujourd’hui permet, tolère une prise de distance par collision avec ce qui parait trop inadéquat à l’individu ?

Combien le monde se conforme-t-il trop souvent, et dans de nombreux et variés cadres, à ce qui n’est qu’un courant, duquel il est très difficile de se désolidariser ?

Je ne connais pas assez le paysage socio politique français, ne vivant plus dans ce pays depuis quarante ans, mais je me demande si les deux fondateurs de ce Causeur cités plus haut ne se sont pas ainsi trouvés plus marginalisés plus stigmatisés qu’ils le mériteraient, du fait d’un recul qu’ils ont décidé d’opérer du fait de courants qu’ils ne pouvaient plus continuer de suivre et de cautionner.

J’ai trouvé frappant - et courageux de leur part - de choisir de s’auto qualifier « réactionnaires », un terme dont ils se seraient certainement très fortement distanciés de longues années durant.

Leur exemple me parait complété par le personnage Jean Pierre Lledo, qui a quelques fois signé des articles dans le même magazine, et dont l’histoire personnelle s’inscrit particulièrement bien dans la description ci-dessus : né en Algérie dans un courant communiste, il s’est aperçu dans un premier temps que le communisme ambiant s’était muté, que l’ambiance politique du pays dans lequel il avait grandi avait abouti à quelque chose qui lui devenait hostile. Il a dû dans un premier temps quitter l’Algérie, et ce n’est que dix ans plus tard quand ses films étaient censurés en Algérie et qu’il se voyait primé et invité en Israël, qu’il s’aperçut qu’il devait opérer un virage, apparemment non tant du fait que lui-même avait changé, mais du fait qu’il constatait que la voie qu’il suivait ne le menait pas à bon port, était une voie qui lui apparaissait nocive.

Et peut-être ceci aussi a été l’origine du virage opéré par Benny Lévy, ou par encore d’autres.

Avraham, Ruth, et bon nombre d’autres, n’ont ainsi pas forcément rompu par virage idéologique avec ce dans quoi ils avaient été élevés, ils se sont aperçus que les valeurs qu’on leur avait vantées n’étaient pas représentées dans le paysage socio culturel qui était le leur.

Peut-être ceci EST devenir juif. Non tant embrasser une autre religion que la sienne, pourvue d’autres croyances et autres pratiques, mais se reprendre, et choisir d’enraciner son éthique plutôt dans le bagage d’Israël que dans l’homogénéité avec son milieu de naissance , tout séduisant qu’il ait pû apparaitre un temps.

J’ai commencé ce texte à la première personne non parce que je me suis moi-même converti, mais bien parce que j’ai l’impression d’avoir eu à louvoyer pour conserver un certain cap éthique, au fil des années, et des milieux dans lesquels j’ai évolués.

La pression environnante est forte à tous les âges et être à contre-courant est une difficile opération.

Le judaïsme prône la remontée du courant, comme par exemple dans certains commentaires sur la restriction de consommation aux seuls poissons munis de nageoires et d’écailles, les particularités anatomiques qui permettent cet exercice.

Et le judaïsme mène une guerre sempiternelle contre l’idolâtrie, contraignant même l’individu à se laisser plutôt tuer que se laisser aller à ses pratiques,

Mais tout ceci alors que la Torah recommande de « ne pas rallier son opinion à celle de la majorité si c’est pour le mal » et donc ne pas se rallier si ce n’est que pour agir comme tout le monde, garder en toutes circonstances son esprit critique, mais certains commentateurs y voient non une mise en garde et bien une consigne positive, celle d’éviter de s’enfermer dans une position marginalisée.

Il est possible de lire le texte de l’histoire de Ruth au sens propre, et d’y trouver un récit historique qui relate la conversion d’une jeune femme au judaïsme à la période des Juges.

Il est aussi possible de réfléchir à ce que pourrait bien être aujourd’hui cette « idolâtrie » dont elle se débarrasse dans son adhésion à une structure de vie plus rigoriste peut-être, plus exigeante, mais peut-être aussi plus saine. L’histoire d’une femme qui prend sur elle peut-être de se rallier à un courant jugé réactionnaire par d’autres ?

Le cheminement individuel est difficile à mener, surtout si on a à coeur d’éviter les écueils…et nous traversons - comme on entend parfois au cours d’un vol - une zone de turbulences. Au chapitre idéologico politique, mais aussi au niveau de la société et de ses normes, au niveau de la santé avec la gestion de notre actuelle crise sanitaire, avec l’évolution du savoir et de la nosographie.

J’avoue me sentir malmené par le courant, d’un côté par ce que je vis comme une sorte de dérive de l’opinion qui avalise petit à petit encore et encore un excès, excès des libertés (liberté individuelle de choix de son sexe par exemple), excès des catégorisations ( entérinement d’une maladie après l’autre comme état de fait, et je pense aux troubles déficitaires de l’attention, aux fibromyalgies, en passant par les fameux pervers narcissiques), et de l’autre côté par l’extrême inverse, par ceux qui basculent dans le délire paranoïaque contre tout et tous, contre ceux soupçonnés de viser à réduire l’humanité ou de la sacrifier aux profits de l’industrie pharmaceutique.

Didier Anzieu, en préface à son « moi-peau » de 1978 justifiait sa publication par le besoin de rééquilibrer les tendances omnipotentes de la science. Il craignait que la recherche psychanalytique freudienne ne soit tombée dans cette ornière de la certitude que l’on va bientôt tout savoir, avoir tout compris, et conceptualisait son moi peau à l’effet de plaidoierie pour la limite. La peau nous entoure et donc nous limite, nous procure le bien-être de l’intérieur, en contraste avec la recherche du toujours plus haut.

Est-ce que « l’être juif » dans son aspect « remise en question des valeurs de la société dans laquelle nous vivons » ne devrait pas nous aider dans la recherche de ce juste milieu, parfois si difficile à appréhender ?

Ai-je écrit un texte trop long (qui serait ainsi tombé dans le fameux travers intitulé en hébreu « amlac » = « trop long, j’ai pas lu »), ou trop emberlificoté, et ceci me coûtera-t-il de ne recevoir aucune réaction ? Suis-je moi-même tombé dans la réaction ?

On aura au moins retenu de cette dernière phrase que je souhaite des retours.

 

dimanche 10 octobre 2021

Sur le film Incendies (Sophocle n’avait rien vu)

  



Le film de Denis Villeneuve (2010), basé sur une pièce de théatre d’un dramaturge canadien originaire du Liban, Wajdi Mouhawad, a été largement primé, apparait sous de nombreuses plumes paré du qualificatif « grand film », et est même au nombre des sources d’un livre professionnel psychanalytique ayant très récemment vu le jour aux U.S.A. et traitant des thèmes de l’impact pervers des souffrances humaines, souffrances infligées par les blessures narcissiques, la soif de grandeur et les manifestations psychiques érotisées de tout cela (Timeless grandiosity and eroticized contempt : technical challenges posed by cases of narcissism and perversion, Michael and Batya Shoshani, 2021).

Dans le célèbre thème tragique grec mettant en scène Laïos, Jocaste, Antigone et ses frères et Oedipe, le héros principal porte ce nom du fait de la malformation de ses chevilles.
Dans notre film, le tragique anti-héros porte au talon une marque qui constitue le fil rouge de l’histoire, et qui est vraisemblablement le clin d’œil, et le renvoi, au personnage Oedipe, d’autant plus que l’histoire des personnages du film contient un thème d’inceste, plus grave encore que celui d’Oedipe.

Tout le monde sait que le complexe d’Oedipe occupe une place centrale dans la théorie freudienne, le tout un chacun connait moins les nombreuses élaborations auxquelles il a donné naissance, par exemple autour de la question de la mise en acte. L’enfant serait donc potentiellement atteint et névrosé du fait de la pulsion à se comporter comme Oedipe, mais que se produit-il au chapitre mental quand, comme dans le cas d’Oedipe, l’inceste a effectivement lieu ?

Et donc, le film nous apparait comme une sorte de variation moderne sur un des thèmes célèbres de la mythologie grecque.

Le film raconte une histoire emberlificotée, si ce n’est tirée par les cheveux, et semble nous donner une leçon d’histoire, si ce n’est d’édification des personnalités : Vivez au moyen orient (le film fait semblant de « cacher » les lieux desquels il parle, pays non nommé, lieux aux noms factices, mais cela n’est vraisemblablement que pour mieux désigner le Liban) et vous aurez l’identité psychologiquement ravagée par le chaos dans lequel vous aurez grandi.

Le film semble même (me) suggérer que la tragédie grecque est « petite joueuse », et nous présente des situations que notre civilisation dite moderne a « su » considérablement aggraver.

L’histoire de notre film est ainsi à vomir. Est-ce la condition pour qu’une production cinémato-littéraire atteigne les sommets visés par son auteur ?

Ne fera-t-on histoire qu’au moyen de la brutalité ? Si on élargit, on aboutit à une bizarre théorie ontologique du trauma : « les traumatismes édifient l’individu », ou plus accentué « c’est grâce aux traumatismes que s’édifie l’individu », ou, pire encore « sans traumatismes, point d’évolution ».

Cela renvoie-t-il aux épisodes des parchiot Beréchit (faute de l’arbre, meurtre de Abel), Noah (déluge, tour de Babel) ou vayéra (destruction de Sodome et Gomorrhe) ? Ou encore à l’Exode et à la sortie d’Egypte, évènement fondateur majeur du peuple juif ?

Y a-t-il matière sur base de ce film à traiter comparativement les histoires contemporaines du Liban…et d’Israël ?

Je ne prétends pas traiter de tout cela de façon aboutie, ce serait le sujet d’une thèse d’état et nous sommes sur un blog…(mais si on m’envoie des remarques, je dialoguerai avec plaisir).

Mais je voudrais que l’on note que le sujet qui va ici être abordé a de profondes ramifications, prolongements ou racines selon l’angle sous lequel on va considérer la chose.

Je voudrais quant à moi me limiter à cette référence, dans un livre qui s’interroge sur la possibilité d’aider les patients, à un film qui présente surtout combien un individu peut se trouver ravagé par les situations dont son histoire personnelle est émaillée.

Je veux chercher - et entre autres en réaction à la sur utilisation dans le paysage français du concept « pervers narcissique » - comment aider à une meilleure utilisation du concept, et comment aider - est-il possible d’aider ? - quelqu’un dont le narcissisme aura été perverti, au point de le déséquilibrer psychiquement.

Dans ce film, on ne décèle pas, à première vue, de pervers narcissique.

Qui serait pervers narcissique ? Le sens couramment (et faussement à mon sens) admis - et galvaudé dans le langage actuel - désigne un individu qui abuse de façon perverse de sa relation avec autrui, du fait de ses propres besoins narcissiques.

Dans cette utilisation, tant le mot pervers que le mot narcissique ont valeur de gros mots.

Je voudrais rappeler, comme en introduction, que si le concept est en référence au monde psychiatro psychanalytique, rien de ce monde n’est utilisé à fins péjoratives. On ne pose pas un diagnostic en punition ni même en verdict, mais à fins de soigner.

Le mot perversion renvoie à Freud et à ses « trois essais sur la théorie de la sexualité » de 1905, dans lequel il évoque la perversion, et le terme narcissisme a lui aussi été en premier temps développé par Freud, dans le cadre de la description de l’évolution ontologique de l’appareil psychique.

En hébreu, le mot perversion est identique au mot déviation (y compris quand on parle d’un véhicule qui aura dévié de sa route) et cette identité permet de comprendre qu’avant de parler d’un délit, on parle ici d’une sortie accidentelle de l’axe sain.

Dans le cas du narcissisme, même s’il renvoie à l’image mythologique d’un individu outrancièrement épris de lui-même (Narcisse), son utilisation concerne une part de l’investissement psychique normal, partagé entre intérêt pour autrui, intérêt libidinal de recherche de plaisir, intérêt pour soi-même, et encore d’autres.

Nous avons tous du narcissisme, il est souhaitable que nous en ayons, il faut essayer de voir quand ce narcissisme est constructif ou destructif, quand il sert ou dessert les relations à autrui. Au sens professionnel, la perversion narcissique désigne les situations où le narcissisme a dévié de sa route, et est devenu plus malsain que sain, pour l’individu lui-même ou pour son entourage.

Un individu qui souffre d’une image de soi surtout négative est un pervers narcissique. La question est de savoir ce qu’il fait avec cela. S’il souffre ou fait souffrir les autres, s’il travaille le sujet ou tente surtout de l’éloigner de lui-même. Si cela l’empêche d’établir puis de maintenir des relations interpersonnelles, ou de couple, ou si cela dénature ces relations.

Dans le film, on ne voit personne humilier personne intentionnellement, on ne voit pas de relations interpersonnelles, et on ne voit pas la souffrance psychique ressentie.

Dans le film, on voit comment la société moderne, (ou peut-être archaïque ?) détruit les individus, les fait souffrir au point qu’ils deviennent des bourreaux, des violeurs, des assassins, ou des victimes, violées et torturées.

Personnellement le film m’a fait dans un premier temps remercier le ciel de n’avoir pas grandi au Liban, ni au Canada. Le Liban (sans être nommé expressément mais c’est de lui qu’il s’agit) est présenté comme l’enfer sur terre, ravagé d’incendies (le titre du film), tandis que le Canada, qui est un pays où l’eau domine, peut finalement - par l’eau, qu’on aurait souhaité antinomique, thérapeutique au feu - autant occasionner des tragédies psychiques que le feu. Et on est visiblement conviés à se demander combien toutes ces guerres ne sont pas de la perversion narcissique généralisée, qui pousserait ainsi des peuplades presque identiques les unes contre les autres, persuadées d'être humiliées ou meilleures l'une que l'autre.

 

Mais je veux rester sur la question de l'individu et revenir sur ceux que le film nous montre.

Le personnage central du film, Nawal, a ainsi énormément souffert, au point d’avoir été puissamment traumatisée, au Liban, et c’est au Canada qu’elle élabore comment gérer - post-mortem ! - sa souffrance.

Avait-elle besoin pour cela de tant nuire psychiquement à ses propres enfants ? Aurait-elle eu la capacité de les épargner ? La souffrance psychique qui leur est ainsi infligée est-elle préférable à ce de quoi leur esprit a été inconsciemment nourri ?

Ou, en d’autres termes - et si c’est la question (une des questions) que pose le film - un individu devient-il pervers narcissique du fait de messages inconsciemment ou consciemment véhiculés ? Un individu combat-il mieux ses difficultés narcissiques en affrontant ouvertement les vérités du passé ?

Les deux jumeaux du film vivront-ils une meilleure vie maintenant que leur mère (décédée) leur a asséné la réalité de leur naissance ? Ou ne se trouvent-ils pas maintenant dans la situation d’avoir à panser des plaies dont ils n’avaient aucune conscience, en plus de celles desquelles ils souffrent déjà ?

Il y a bon nombre d’allusions dans le film à la façon lacunaire (et peut-être donc nocive) par laquelle cette mère a élevé ses enfants. Au vu de son histoire, on ne peut que compatir, et comprendre, mais le film montre aussi comment les enfants n’élaborent pas le sujet, patiemment, dans le cabinet du thérapeute, mais au contraire le subissent comme par le biais d’un rouleau compresseur, contraints par une exigence testamentaire à aller interroger le passé au Liban. Et après la mort de leur mère de surcroît. Et pour aboutir à une telle situation tragique qui met Oedipe et la mythologie grecque au rang de petits joueurs.

Je crains de ne désavouer un peu tout l’ensemble. Non que je critique la création d’œuvres violentes dans l’absolu, mais du fait du caractère malsain et des effets secondaires de la tragédie ici présentée (après avoir été inventée).

Dites que la politique coloniale (de la France en l’occurrence) au moyen orient a fait plus de dégâts que n’a apporté de progrès. Dites que les guerres et certains atavismes culturels sont nocifs, mais pourquoi établir de telles équations ? Pourquoi faire l’apologie (indirecte mais très fortement suggérée) des actes de cette pauvre femme ? Et surtout pourquoi tenter d’ériger en mythe ce qui est un cas quand même très loin d’être générique ?

Pour venir suggérer que de même que le complexe d’Oedipe est universel, alors il convient d’élever les évènements contemporains au rang de mythe ?

Si, dans la Vienne du début du 20ème siècle, on souffrait surtout de névroses œdipiennes, souffre-t-on aujourd’hui de la contamination de la perversion narcissique du fait de ce que nous a apporté le 20ème siècle ?

La perversion narcissique ne trouve pas sa source dans la guerre extérieure mais dans ce qui se joue entre parents, enfants et le monde extérieur, en particulier au chapitre de la crainte de ne pas être capable de réussir à l’école, en société, au travail. On peut très bien imaginer comment un enfant qui grandit dans le giron d’une personne hautement traumatisée développera de tels troubles, mais ceci n’engendre pas forcément cela.

Elle ne se traite à mon sens que dans le cabinet du thérapeute, en traitement à long terme, et le succès n’est pas garanti pour cela, et certainement pas d’entrée de jeu, mais il est malsain de ne faire que la décrier, ou revendiquer d’en avoir été victime.