mardi 25 avril 2023

Fondamentalisme et réaction sont les mammelles de la réforme

 

Fondamentalisme et réaction sont les mammelles de la réforme. La fin de la crise ne viendra pas du seul souvenir des disparus pour la nation.

Beaucoup ont déjà écrit combien la crise actuelle est la plus importante que connait le pays depuis sa création. Non seulement j’adhère à cette analyse, mais je crois qu’il ne faut surtout pas prendre le sujet à la légére.

Tandis que l’occident regarde Israël d’un regard torve et que les manifestants crient qu’ils ne laisseront pas s’installer ici une dictature, c’est d’autre chose qu’il faudrait s’inquiéter. Je ne crains pas les vélléïtés dictatoriales ni de Bibi, ni de Lévine, ni ne me paraissent-elles être le véritable danger qui menace le pays, même si de façon théorique une réforme qui a pour but d’inféoder la justice au pouvoir ouvre la porte à une telle éventualité.

L’enjeu est ailleurs. Il s’agit du caractère juif du pays. L’ètat n’a pas de constitution non du fait que personne n’a eu le temps d’en créer une, mais bien du fait de ce qui constitue l’écueil aujourd’hui : une constitution serait basée sur des valeurs universelles, occidentales, laïques, contre lesquelles constitue aujourd’hui une coalition la frange du pays qui leur est idéologiquement opposée.

Les ultraorthodoxes sont la raison invoquée de ne pas avoir écrit de constitution en 1948 : ils ne veulent pas d’un pays dont la constitution ne serait pas la Torah. Il n’y a à leurs yeux aucun autre justificatif à la création d’un état juif que celui de le faire fonctionner sur les bases de la Torah. Ceci est le véritable et authentique projet à leurs yeux. La Torah n’est pas un livre religieux mais un programme de vie, qui entend gérer les questions individuelles, collectives et internationales, et quelqu’un d’ultraorthodoxe ne voit aucune autre option légitime de vie nationale juive.
Ceux qui craignent un fondamentalisme juif à l’iranienne (le regard occidental) ne comprennent tout simplement pas la situation. Il n’y a pas d’équivalent de la chariah dans la Torah, personne n’édictera que les femmes doivent porter une burqa et on ne coupera la main à personne. Même la réinstauration de la lapidation qui apparait dans la Torah n’est au programme de personne, elle a été rayée du programme ad vitam eternam par les sages du talmud il y a déjà 1500 ans. C’est d’un fondamentalisme plus axé sur l’authenticite qu’il s’agit. C’est d’un regard plus antagoniste vis à vis du christianisme qu’il s’agit. Pour la frange fondamentaliste, nous vivons actuellement dans un pays qui « souffre » des séquelles de deux mille ans sous domination catholique, et on répète et on étudie cela dans les yechivot jour après jour. Poussé à l’extrème, cela débouche sur le « torato oumanouto » (la consigne devenue nationale ultraorthodoxe israélienne de preférer la Torah à toute autre spécialisation professionnelle : c’est le rôle des hommes juifs, c’est de l’affiliation à ce rôle que viendra le Salut, et c’est pris au sens propre à méa shearim, à Bné Brak et aujourd’hui à Emmanuel, Betar, Bet Shemesh, Modiïn ilit et les autres localités champignons ultraorthodoxes qui ont surgi ces dernières années), ou vu sous un autre angle cela pousse au développement des implantations.

Il ne s’agit ni de refuser de servir dans l’armée ni de repousser et opprimer les arabes, il s’agit d’agir comme on comprend que la Torah le recommande : peupler le pays au plus large, donner à la Torah le maximum d’impact dans la vue quotidienne. C’est le fondamentalisme juif. Il n’est vestimentaire qu’au chapitre des péot, des manches longues et du monochrome, il n’est pas agressif ni dictatorial.

La réaction est le fait de non seulement se méfier du progrès (qui émane de « forces pseudo laïques mais en réalité catholiques, et donc envenimées » vont jusqu’à dire bon nombre de porte voix rabbiniques) mais de considérer qu’il est nuisible, qu’il véhicule derrière une façade de poussée technologique un risque de dépravation morale (internet et son diabolisme est le symbole de cette dépravation).

Aux yeux de ces fondamentalistes et réactionnaires (qui sont non uniquement représentés par les populations ultraorthodoxes affirmées) il y a urgence à réforme. Pour les ultraorthodoxes, mener un pays « à la laïque » est plus qu’une offense à la Torah c’est un danger. Pour les partisans de « l’implantation coûte que coûte » c’est de messianisme qu’il s’agit : le judaïsme attend le messie, et ce dernier viendra d’autant plus rapidement que le pays sera judaïsé.

Il y a comme une scotomisation des problèmes sécuritaire et racial. Les ultraorthodoxes sont convaincus que c’est D. et l’étude de la Torah qui nous protègent et en aucun cas (ou de façon très marginale) l’armée ou la technologie, les implanta-sionistes sont convaincus que les arabes doivent accepter la réalité c’est à dire que le peuple juif est revenu sur sa terre après deux mille ans d’exil, et ils doivent laisser la place au nom de l’Histoire du monde. Les notions de brimade, humiliation ou racisme sont à leurs yeux insignifiantes…Malheureusement, ils « ignorent » aussi que ce sont les arabes de qui ils attendent qu’ils construisent ces implantations, les routes qui y mènent…qui tout à la fois affirment la présence juive et développent économiquement et démographiquement la présence arabe dans le pays.

Le peuple est-il uni derrière les victimes de la reconstruction du pays comme nous le vivons en ces yom hazikaron et yom haatsmaout ? Et ces jours réussiraient-ils comme le recommande le président à sonner l’heure du réveil, à partir de laquelle on cesse de se disputer et on recommence à travailler main dans la main ?

Je crains que non. Je crains que non parce qu’il n’y a pas ici uniquement du désaccord, il y a des blessures.

Les laïcs sont blessés par la conception ultraorthodoxe qui se concrétise par la non participation à l’effort national (travail et armée),

Les implanta-sionistes sont brimés et blessés par cette haute cour qui déclare à gauche et à droite encore et encore une nouvelle implantation comme illégale…par inféodement illégitime aux lois scélérates laïques, occidentales et d’esprit chrétien (entendez antisémite).

Les ultraorthodoxes de shass sont blessés d’étre séfarades tandis qu’à leurs yeux le pays est outrageusement aux mains des ashkenazes,

Les ultraorthodoxes sont blessés (oui !) qu’on ne leur donne pas les mêmes conditions sociales qu’au reste du pays et qu’on les méprise alors qu’ils n’ont que le comportement que recommande la Torah (à leurs yeux).

Les partisans de la réforme sont blessés par les manifestations, et prises de position de la presse et du monde universitaire, entre autres par comparaison avec « leurs » manifestations d’il y a vingt ans (au moment du désengagement de Gaza) qui ont été alors (deleur point de vue) traitées par le mépris et ils ont cela sur l’estomac depuis.

Et donc, il faudrait pour que cesse la crise non uniquement se remettre au travail comme hier en souvenir pieux des victimes….il faudrait faire la paix, se pardonner, parce que toutes les rancoeurs sont ressorties pendant ces 16 dernières semaines.

Et c’est la grande erreur de cette coalition, qui ne pensait probablement pas mettre un tel feu aux poudres, et c’est la grande culpabilité des dirigeants qui ont profité de cette situation pour récupérer un pouvoir qu’il avait perdu, ce qui était un risque (celui d’étre condamné) et une humiliation.

Les appels lénifiants ne suffiront pas. Il faut des excuses. Et des résolutions….

Mais il reste encore possible de s’unir (ou n’est-ce trop sur le fil ?) autour des cérémonies , et de yom haatsmaout. Ce sont des jours très particuliers, très forts., auxquels tous (sauf ceux qui ne s’arrêtent pas au son de la sirène et travaillent à yom haatsmaout, et il y en a beaucoup…dans les lieux nommés ci-dessus) sont très attachés.


dimanche 9 avril 2023

Chronique d’un mouvement.

 

Hier soir, manifestation. Pour la quatorzième semaine consécutive. 300000 personnes sur tout le pays, 140000 à Tel Aviv, et 12000 devant la résidence du président de l’état à Jérusalem.
Scénario devenu,classique. Deux manifestations l’une a côté de l’autre. L’une réunie autour de l’urgence de « garder la maison de tous », urgence d’unité du peuple, l’autre contre l’occupation des territoires.
Sur le trottoir d’en face quelques isolés qui vocifèrent ou brandissent des pancartes accusant les « gauchistes » de traitrise, d’avoir ruiné le pays, déjà depuis Oslo en 1993. Si Rabin était encore vivant, ils le souhaiteraient mort encore aujourd’hui.

La manifestation majeure, celle de la garde de l’unité, fait monter comme chaque samedi soir plusieurs orateurs à la tribune, aujourd’hui seulement oratrices. Une femme qui fit son alya d’Argentine, qui vit depuis vingt ans en bordure de Aza, aujourd’hui à Sdérot, qui vit dans les abris de longues périodes, qui raconte comment c’est la cour supréme sous Olmert qui a contraint le gouvernement (de droite encore une fois) à construire les abris â Sderot, qui raconte le stress et qui termine son allocution sur « j’ai vécu en Argentine sous la dicature, je cherche à ne pas finir mes jours en Israël sous la dictature ». Lui succêde une femme arabe voilée, musulmane de Acco, qui parle au nom de l’unité des habitants de ce pays et de l’exigence d’égalité des droits. Lui succéde une enfant. Une éléve de classe de seconde du lycée Leyada, si les élèves de seconde parlaient tous ce langage, d’exigence de démocratie, d’exigence du maintien dans le pays d’un organe de contrôle du gouvernement, nous n’aurions pas besoin de manifester : la relève serait assurée. Lui succède une femme féministe ultraorthodoxe dont le discours fait moins l’unanimité, met trop les harédims en position de victimes aux yeux de l’ensemble de l’assemblée semble-t-il mais est quand même applaudie quand elle termine son discours par un message personnel au président lui suggérant d’inclure au mpins une femme ultrorthodoxe dans la composition des équipes de négociation entre partisans et opposants à la réforme. Et parle en dernier une récente ancienne députée, la moins performnte des oratrices de cette soirée.
Comme régulièrement, les interventions sont ponctuées de cris de foule, cris de slogans contre ce gouvernement, de quelques chants.
Notre meneuse de soirée, formidable étudiante en droit à la voix stridente et animée d’une magnifique énergie, fait chanter en choeur le « avadim hayinou » de Pessah’ avant de clore par le chant de la hatikva.
Le public « d’anarchistes » (selon les gredins qui nous gouvernent) est composé.pèle mêle de religieux et non religieux, jeunes et (parfois beaucoup) moins jeunes, la plupart équipés de t-shirts avec slogan imprimé, et de drapeaux d’Israël, je reconnais bon nombre de professeurs d’université, de personnalités, l’ambiance est trés digne, s’est ouverte par une minute de silence à l’évocation des victimes des deux derniers attentats.

La tri présence à cette soirée est comme symbolique de la situation actuelle dans le pays. Mais selon une répartition en tiers différente de celle de hier soir.

Les opposants à la réforme sont surtout animés de la préoccupation quant au caractère démocratique de ce que deviendra l’ètat si passe la réforme. Les slogans sont surtout autour de l’exigence de conservation de trois corps distincts, le juridique, le législatif et l’éxécutif, contre une réforme qui vise ouvertement à inféoder la haute cour au gouvernement, et qui met le pays à la merci de ce dernier. Les manifestants voient ce gouvernement comme le plus extrémiste qu’ait connu Israël et comme éminemment non crédible, et visent qui à l’arrêt de ce processus de reforme, qui à la chute de ce gouvernement.

Les partisans de ce gouvernement sont à mon opinion deux parties bien distinctes, qui sont toutes deux satisfaites de la coalition mais pour des motifs fort différents. Une partie est celle qui milite pour l’Israël promis par la prophétie. Ils visent à ce que se réalise la prière prononcée trois fois par jour que « voient nos yeux le retour de la Présence Divine à Jérusalem » et la réinstauration des sacrifices au temple. Certains sont plus pressés que d’autre, certains manifestent leur voeu par le biais des implantations, mais il est le fondement de leur position politique. Ils se fichent de la démocratie. Certains affichent à voix haute la préférence pour une monarchie comme préconisée à leurs yeux par la Bible.
Ils se sentent comme opprimés depuis la création du pays par la tendance séculaire qui se préoccupe d’un accord international sur la façon dont est géré le pays, qui est inféodée à ce grand Satan qu’est l’Amérique, et qui ne laisse se développer ce caractère biblique d’Israël qu’au compte-gouttes, quand ce n’est pas en le brimant réellement.
Cette partie ne reprend nullement l’exigence morale qui ne se trouve pas moins dans la Bible, et ne voit aucun problème à maltraiter les habitants arabes, qui par vengeance contre leur politique d’attentats depuis les débuts du sionisme, qui par conviction qu’une forte politique de présence civile et militaire finira par leur faire comprendre qui est le véritable habitant du pays, qui en adhérant à une tendance fasciste, à l’image de Méïr Cahana.
Pour cette première partie, le slogant « dé-mo-cra-tie » scandé par les opposants à la réforme ne les intéresse pas, ils le traitent avec mépris. L’installation d’une vraie démocratie est encore un signe d’inféodation aux nations, qui ne connaissent pas le sens de l’Histoire, qui ne comprennent pas que le judaïsme est « autre chose ».

La seconde partie des partisans de la réforme sont les bibistes. Membres du likoud ou non, qui plus ou moins choqué par le mode de gestion du pays , ils voient surtout Bibi comme le seul chef de gouvernement possible. Il sait montrer un Israël fort, il est le Trump local, et ils sont les républicains israéliens. Ils sont sûrs que tout ce qui se dit contre l’actuel gouvernement, Bibi y compris, n’est que médisance, reprenant en cela le discours « républicain » tenu par Trump comme par Bibi, selon lequel la « gauche » (démonisée) est l’architecte de la chienlit qu’elle cherche, ayant noyauté au fil des années tant la presse que l’université, que le système juridique en place.
Ceux-ci sont comme aveuglés par ce discours radical anti gauchiste et soutiennent une réforme reconnue il y a trois semaines y compris par son architecte comme mettant le pays en danger de dictature : ils n’y croient pas, voient en Bibi le meilleur chef d’état possible et lui pardonnent toutes ses frivolités et corruptions.
La première moitié est comme royaliste comme idéal biblique, la seconde dans les faits.

Et la clique de canailles qui a réussi à créer une coalition sur cette base n’a ni de programme idéologique d’Israël biblique, ou religieux, ou débarrassé d’arabes, mais seulement voit le profit qu’ils retireront de leur présence au pouvoir, profits d’intérêt principalement, profit de corruption, profit pour Bibi de se débarrasser de la menace juridique qui pèse sur ses épaules.

mardi 28 mars 2023

la journée du 26 mars 2023 et le principe de réalité

 

La journée du 26 mars 2023 en Israël a quand même été bien particulière et mérite qu’on lui consacre un peu d’attention, comme phénomène isolé mais aussi comme susceptible d’aider à comprendre un peu mieux le paysage de ces derniers mois (ou ans) dans le pays.

Hier, un gigantesque mouvement de manifestations et grèves a permis d’aboutir au gel momentané du processus de réforme entamé par le gouvernement il y a quelques trois mois, processus auquel s’oppose apparemment plus de la majorité des habitants du pays.

Cette mobilisation est en soi extraordinaire, mais le plus extraordinaire à mes yeux est la juxtaposition des manifestations en fin de journée, face à la knesset.

Chaque camp avait réussi à amener beaucoup de monde, beaucoup de gens en principe fort opposés aux manifestants de l’autre bord, et ce gigantesque mouvement de foule s’est passé non seulement dans le calme ( il y a eu bien entendu quelques foyers d’agitation mais à l’échelle du nombre de présents cela représentait énormément peu) mais dans une ambiance en général plutôt bonne, amicale, si ce n'est même chaleureuse.

Autrement dit si le pays semble fortement polarisé, les deux camps réussissent à cohabiter, et cette cohabitation en manifestation fait suite à plusieurs appels lancés un peu plus tôt par diverses voix pour appeler à une trève, ne serait-ce que pour ne troubler ni Pessah’, ni yom hashoah, ni Yom hazikaron, ni yom haatsmaout. Ce n’est pas la crainte sécuritaire qui a amené à cette trève mais la préoccupation générale consécutive à la polarisation.

Et donc quelle est la teneur de cette polarisation ? Les manifestants opposés à la réforme crient au maintien de la démocratie, vocifèrent leur angoisse et leur opposition à la possible mise en place d’une dictature si la réforme a lieu, et le plus étonnant est que l’autre côté exprime en miroir quelque chose d’excessivement similaire.

Les opposants à la réforme (que le camp d’en face qualifie globalement et de façon grossière de « gauchistes » et c’est un écart de langage que l’on doit je crois en Israël à Bibi, et qui est semble-t-il répandu dans le monde, du fait duquel la gauche n’est autre que son étymologie latine : sinistre. Pour ces gens c’est presque la pire insulte. J’éspère qu’aucun d’entre eux n’est gaucher…bref, à mes yeux gauche n’est en rien synonyme de démon, et je ne pense pas de plus que tous les opposants à la réforme soient « de gauche ») les opposants ont peur, peur que la couleur globale du pays soit salie, pervertie par cette réforme, qu’elle prive les citoyens de leur liberté, qu’elle instaure un mode de gouvernement qu’ils abhorrent, mais les partisans de la même réforme vivent la même angoisse si ce n’est pire.

Pour ces partisans, le pays maintient une situation pérenne d’injustice à l’égard d’une grande partie de la population et l’annulation potentielle de la réforme éveille chez eux des réactions de désespoir à l’idée que la situation qu’ils vivent et de laquelle ils souffrent pourrait dès lors se prolonger.

Et de quoi parle-t-on ?

Je crois qu’au-delà des exemples invoqués (le désengagement de 2005, le système de nomination des juges, les injustices dont souffrent les séfarades et autres) le fond du problème est l’identité israélienne, polarisée entre ceux pour lesquels le pays n’a de raison d’être que s’il est inscrit au programme historique de venue des temps messianiques, et ceux pour lesquels, même si cette notion les interpelle, cela ne peut pas et ne doit pas avoir priorité sur d’autres fondamentaux.

Les partisans du « sionisme national »(Smotritch), de « la vigueur juive »(Ben Gvir), de « chass »(Derhy) ou de guimel (Gafni) qui constituent la coalition qui fait pression de toutes parts sur le likoud et sur Bibi sont à des niveaux différents tous d’accord sur mettre avant tout leur conception juive de l’état d’Israël, que ce soit le développement des implantations, le message de souveraineté juive, ou la subvention accordée à l’étude juive séfarade chez les uns, ashkénaze chez les autres.

A tous leurs yeux ces impératifs passent avant tout le reste. Avant l’affiliation aux droits de l’homme et du citoyen, l’instauration de systèmes sociaux égalitaires, la subordination de l’appareil d’état au judiciaire, le statut des citoyens arabes dans le pays, la relation avec les pays voisins ou l’image de marque d’Israël aux yeux du monde occidental.

Les uns sont surtout remontés depuis le désengagement, d’autres sur la composition de l’appareil judiciaire, d’autres encore sur la place faite aux séfarades dans le pays, d’autres sur la place de la Torah par comparaison avec d’autres impératifs (sécuritaire par exemple) , mais le dénominateur commun est la pérennité du judaïsme.

C’est la suite de la lutte contre le modernisme, l’émancipation, l’assimilation au sujet desquels le peuple a commencé à vivre une fracture il y a deux siècles, faisant que pour certains le sionisme est un obstacle, ou doit être un outil, tandis que pour d’autres il est surtout l’objet d’une crainte, celle de tout anéantir.

Et tous ces partisans de la réforme se considèrent brimés, chacun pour la cause qui lui tient plus à cœur, mais en commun parce qu’ils se sentent tenus (par la moitié du peuple qu’ils vivent comme les ayant dirigés depuis la création de l’état) de vivre dans la frustration par rapport à cette question juive…tout en se sentant frères et proches de l’autre moitié, et en souffrant de ne pas être en intelligence avec elle.

Peu leur importe la réalité, par exemple que le pays est dirigé par Bibi ou par la droite (Begin, Sharon, Olmert) depuis plus de vingt-cinq ans presque sans interruption, à leurs yeux ce sont les valeurs de ce que Bibi appelle « la gauche » (mais que je suis tenté d’appeler « principe de réalité ») qui les oppriment. Principe de réalité au nom duquel Begin (homme politique de droite s’il en fut) a rendu le Sinaï, au nom duquel ont été établis les accords de répartition des responsabilités entre l’Autorité palestinienne et l’armée israélienne dans les territoires, en vertu duquel Israël ne se permet pas de souffleter les dirigeants des pays qui expriment un avis différent de celui qu’il leur plairait d’entendre, principe de réalité au nom duquel Israël a effectué le désengagement ( sous la houlette d’Ariel Sharon, autre homme politique de droite).  

S’est installé en Israël en novembre 22 un gouvernement guidé par le principe de plaisir, guidé par un « enfin on va pouvoir vivre pleinement »… une pseudo réalité qui leur a ète vendue-promise par le menteur national qui cherche avant tout à se maintenir au pouvoir et qui s’est pour cela emmêlé les pieds dans la situation de crise actuelle.

Je ne crois pas que quelqu’un ni cherche veritablement à établir ici une dictature, ni soit mû par de véritables idées fascistes, mais je crains qu’alors que les opposants à la réforme voient le danger qu’elle véhicule, les partisans voient surtout en elle la potentialité de réaliser leurs rêves, frustrés toutes ces années…par le principe de réalité.

Principe de réalité qu’il leur fait trop mal d’accepter et dont il est plus facile d’accuser le camp adverse d’être responsable de son autorité et de sa suprématie ?

Les gens ne sont ainsi pas ennemis les uns des autres, ils ne trouvent pas de dénominateur commun à leur vision de l’état juif.

Se fait ressentir ici durement le vide de penseurs, d’orateurs, de guides spirituels qui sachent trouver les mots pour élever le pays au dessus de ces dissensions.

Espérons que, forts de la forte expérience du 26 mars , le vécu dans le calme du souvenir des successives créations de notre ciment national (sortie d’Egypte, traumatismes et indépendance) fera surgir en nous tous le moyen de trouver un chemin commun à ces deux parties du pays.

 

dimanche 5 mars 2023

lettre ouverte

Monsieur le président, madame la présidente. 

On se prendrait à se lamenter sur la face de la société israélienne, à éspérer que reviennent les jours d’un sionisme positif ! Des jours où les menaces prophétiques de Yshaïahou Leibovitz auront pu être contenues et évitées et non apparaître en pleine lumière dans leur plus crue immédiateté. Que revienne le temps où l’enracinement sur la terre cessera de mettre en danger et en péril le caractère juif de cet état, en prolongement de ce qu’écrivait le sociologue et psychanalyste Emeric Deutsch en 1991. Que ressurgisse de cette société aujourd’hui divisée et menacée, l’espoir d’une vie juive, éthique, unie et orientée vers une modernité raisonnable. 

 On évoquerait avec désolation un Leibovitz qui exprimait dès le lendemain de la guerre des six jours le danger que représentait le contrôle des territoires pour le peuple juif en premier lieu. Le peuple juif risquait de devenir un occupant, risquait de salir sa propre image par la nécessité de tenir un étranger, devenu un ennemi, sous le contrôle de sa force militaire. 

Un Emeric Deutsch qui soulignait le danger représenté par l’équation peuple-terre arguant du potentiel fasciste qu’elle pouvait susciter. Avoir des minorités extrémistes est une difficulté. 

Kahana symbolisait cette difficulté, cette potentialité d’obstacle au maintien de l’equilibre état-éthique. Kahana a reçu le salaire de son extrémisme. 

Mais la leçon n’a pas été apprise par tous et ce triste individu a laissé derrière lui quelques émules. 

 Aujourd’hui certaines de ces émules sont non seulement à la knesset mais aussi au gouvernement. Non seulement au gouvernement mais aux postes affectés au maintien de l’ordre, à la sécurité. On ne confie pas à un chat la garde de la crème fraîche. 

Et le plus lourd, le plus urgent de la situation actuelle tourne autour de la question de la nomination. Le peuple israélien descend dans la rue pour manifester contre une réforme qu’un petit groupe tente de faire passer par autoritarisme pur déguisé en application de l’utilisation la plus cynique et la plus basse du mot démocratie : « nous avons eu les voix en plus grand nombre nous avons donc toute légitimité à faire ce qui nous parait bon ». Et d’agir en premier lieu contre quoi ? Contre ce qu’ils voient comme un excès de nominations émanant de la gauche, de l’académie, de la presse, nominations ayant placé trop de juges ou de responsables dits « de gauche » aux postes clés de la société. 

 Ce ne sont pas leurs compétences professionnelles qui sont en cause aux yeux de la clique aujourd’hui au pouvoir, ce sont leurs opinions. 

 On se prendrait à venir argumenter, à plaider la cause de telle ou telle attitude face au conflit israélo arabe, mais cela ferait passer en arrière-plan ce qui est le plus grand paradoxe de la situation actuelle, celui de ces nominations et contre-nominations. 

 A été ainsi nommé chef du gouvernement un individu contre lequel la moitié du peuple a manifesté du fait des procès qui ont lieu contre lui, accusé de malversation, de corruption. 

Il a lui-même nommé des individus dont les agissements personnels sont plus lamentables les uns après les autres. 

Un individu qui a purgé une peine pour avoir volé le fisc, et donc le pays, qui a semble-il continué à voler, qui s’est engagé devant le tribunal à ne plus revenir à la vie politique et de qui il faudrait avaliser le retour, même s’il faut changer la loi et les lois fondamentales pour cela. 

Un individu dont les affiliations politiques et surtout les déclarations font honte à la grande majorité du pays et de l’humanité, ajouté aux nombreuses fois où son comportement a été celui d’un voyou, d’un délinquant, d’un provocateur. Ce fasciste excité est devenu ministre…de la police !

Un individu dont les déclarations sont fondamentalement racistes et qui n’hésite pas à affirmer, face au monde entier, et tout haut souhaiter rayer de la carte d’Israël telle ou telle agglomération parce qu’elle est arabe. 

Un individu dont les prises de parole ne sont qu’aboiement et provocation, sans que ses qualités aient été visibles par ailleurs, Cet individu a été nommé à un poste fictif et inutile mais onéreux cependant. 

Une femme dont le précédent exercice comme ministre de la culture a surtout mis au grand jour sa vulgarité et son absence totale de culture,

Les administratifs des divers cabinets ministériels ont aussi été remerciés et ont été nommés à leur place divers individus plus politiques que professionnels, tous du sexe masculin, probablement en "respect" d'exigences du judaïsme fondamentaliste qui conditionne par cela sa participation à cette mascarade de coalition 

Et un ministre de la justice dont le caractère le plus visible est l’entêtement aveugle à régler des comptes avec le système judiciaire en place. 

Tous ces personnages nommés par un individu poursuivi pour ses propres agissements, et de ce fait affaibli par le pouvoir et ses dangers, au point de devenir Néron et de ne pas craindre de mettre le feu au pays dont il a la responsabilité, nommés par un individu dont la femme et le fils se sentent investis de pouvoirs, de privilèges et de droits qu’ils n’ont pas, dont le discours est nocif, agressif et irrespectueux…mais qui parviennent cependant à l’influencer, lui qui ne sait plus n’être qu’une marionnette inféodée au maintien de sa fragile majorité. 

 Beaucoup d’aspects de l’actuelle situation sont cependant révélatrices de plusieurs choses graves. 

Une est que l’étude de la Torah ne conduit pas obligatoirement à rendre le peuple éthique, modéré, tolérant, prêt au dialogue et répugnant à la violence. 

Une autre est que le sujet le plus aigu de l’état juif est la relation au monde arabe dans son ensemble, aux palestiniens en particulier, et que 130 ans de sionisme n’ont pas réussi à faire avancer le sujet. On pourrait même se demander si les choses ne se sont pas aggravées au fil de ces 130 ans. 

Une troisième est que la scène politique est plus le lieu de règlements de compte que d’effort national collectif. 

Une quatrième est que la vie en société - ou peut-être un système électoral déficient - mettent les extrémistes au devant de la scène et font tourner l’ensemble de la société au rythme de leur excès. 

Il faut tout d’abord admettre que c’est en particulier la souffrance de la pérennité du conflit avec les palestiniens qui est à l’origine de la fracture actuelle qui déchire la société, souffrance qui génère malheureusement une tendance au racisme et à la xénophobie, comme ce qui nourrit les partis fascistes du monde. Alors que la tendance fasciste israélienne est bien spécifiquement relative au conflit et se limite à celà, même si les pessimistes seront persuadés du contraire. 

Le deuxième problème à traiter d’urgence - et probablement avant une quelconque réforme du système judiciaire- est celui de notre système électoral qui nous rend trop dépendants des extrémistes. 

Il faut après s’interroger sur ce grave sujet de la potentialité de l’étudiant de la Torah à donner plus d’importance au nom de la Torah à des attitudes racistes, xénophobes plutôt qu’à une attitude éthique, Les Ben Gvir et leurs électeurs sont convaincus que l’urgence à dominer la résistance palestinienne fait mettre l’éthique, la probité, la noblesse du comportement et le respect humaniste d’autrui au second plan. Il faut d’abord à leurs yeux malades “les mater”, “leur montrer qui est le chef”, se venger, même si de telles urgences les avilissent - et font honte au peuple juif tout entier - comme la mise à sac de Hawara l’a montré. 

Mais il ne convient de prendre en main ces sujets de fond qu’une fois que ces nominations auront été assainies, par l’autorité encore en place et avant qu’elle ne soit balayée et annihilée dans le but le plus immédiat et le plus visible de maintenir au pouvoir tous ces individus qui font honte au peuple et au pouvoir lui-même, 

La place de Ben Gvir, ou de Smotritch qui appellent à rayer Hawara de la carte est le tribunal, pour répondre devant la justice de délits d’incitation à la violence. La place de Dehry qui a déclaré au tribunal qu’il ne reprendrait pas d’activité politique est chez lui à la maison. La société et la justice doivent exiger de Bibi, Rotman et de Lewin de ne mener leur action que de façon ministérielle, dans l’interêt et avec l’accord de tout le peuple et non la moitié du peuple qui les ont mené au pouvoir, de ne mener une action politique que par décision politique et non pour servir tel ou tel intérêt particulier. 

Le peuple ne peut et ne doit pas tolérer que le chef du gouvernement lui mente de façon aussi effrontée avec laquelle Bibi a prétendu avoir été le chef de l’opposition au moment du désengagement de Aza en 2005 alors qu’il était lui-même dans le gouvernement qui en a voté la décision. 

Une fois la crise dépassée, fasse le ciel que le judaïsme retrouve des chefs de file qui lui feront honneur, au chapitre de leurs idées, au chapitre de leur comportement, et que soit principalement enseignée la morale de la Torah, et non son extrémisme au nom d’un amour déplacé pour une terre. 

Mais il faut en attendant que vous agissiez, monsieur le président de l’état d’Israël, madame la présidente de la haute cour de justice.

mardi 10 janvier 2023

L’art midrachique de la (non)réponse à la question.


La meguila dite en français « lamentations de Jérémie » s’appelle en hébreu comme le veut la coutume « comment? », selon le premier mot du texte.

C’est un texte qui parait prolonger surtout cette question. Comment en est-on arrivés là? Comment continuer, ou comment se redresser après tant de désastre ?
Comment d’une situation florissante a-t-on pu se retrouver si bas? semble demander le texte.

Et à la différence de notre façon moderne et occidentale de procéder, selon laquelle on rechercherait le mieux possible comment conceptualiser, le midrach (non)répond par un flot d’associations libres.

L’abondance se manifeste surtout autour des deux mots qui désignent la notoriété passée, comme en réaction au « comment à base d’une si grande intelligence, ayant donné une si belle notoriété, rien n’a pu empêcher le malheur qui nous a frappé de se produire ? ».

Et ce flot d’associations est présenté sous la forme de trois groupes, un premier groupe faisant se succéder onze énigmes, soi-disant posées par des athéniens à des hiérosolymitains « vous qui êtes si intelligents, résolvez cette énigme ».

Comme si ce qui s’est passé était une énigme. Comme si on se demandait s’il n’est pas question d’un secret, d’un sens caché de l’histoire qu’on finira bien par découvrir, et alors on comprendra. On comprendra la raison d’une telle chute, on comprendra le secret de l’antisémitisme.

Le deuxième groupe est un flot de rêves, comme un second traité d’interprétation des rêves (le premier, plus connu, se trouvant dans la guemara Berakhot (en pages 55 à 58).

Peut-être comme venant tenter de redresser le tir de la pensée et proposer qu’il ne s’agît peut-être pas d’une énigme qu’il suffit de résoudre. Peut-être est-on dans le monde des rêves, dans lequel ce n’est pas que chaque rêve a son unique vraie interprétation, mais au contraire que chaque interprétation que l’on va donner deviendra la bonne. Un peu comme si on parlait « psychologie positive » et que l’on disait : « le tout n’est pas de se demander sans arrêt pourquoi, mais plutôt de savoir voir le bon qui pourra sortir de cela ».

Le troisième groupe nous présente Rabbi Yehoshua en chemin, chemin au cours duquel il cherche son chemin, et rencontre plusieurs individus, qui lui parlent, l’hébergent, lui servent à boire, et avec lesquels il dialogue, pour d’une part ne pas sembler trouver satisfaction à ses requêtes, et d’autre part se déclarer en fin de compte ébahi « moi qui sais tant de choses, moi qui dialogue au quotidien avec les plus grands sages, rien ne m’a plus appris que cette expérience d’errance et de rencontres avec le bas peuple ». C’est le lieu de la vraie sagesse, la sagesse populaire, le bon sens des femmes et des enfants.

Aucun de ces trois groupes ne fait en fin de compte une dissertation, ni sur l’antisémitisme, ni sur la sagesse, ni sur le sens de l’histoire du monde, et là est la richesse du midrach, la richesse de ce mode de réflexion, qui se livre par petites touches, par petites histoires que l’on ne saurait regarder de haut. Elles paraissent insignifiantes tant qu’on ne les a pas examinées suffisamment de près.

Le midrach ne donne à aucun moment de réponse. Il œuvre surtout et tout le temps à élargir le champ de vision, le champ de la pensée.

Il y a comme un dénominateur commun à toutes ces presque trente pages de midrach sur ces deux mots du texte, et c’est la question de la sagesse. Où se trouve-t-elle ? À Athènes ? Ou à Jérusalem ? Comment l’atteint-on au mieux ? Par les outils platoniciens et socratiques ou par la sagesse rabbinique ? Ne se trouverait-elle pas sur le mont Grizim, celui où nous fîmes alliance avec l’Éternel à notre entrée sur cette terre (deutéronome 27) mais où se sont installés depuis les Samaritains, c’est à dire ce conglomérat humain constitué par Nabuchodonosor et qui constitua sa propre interprêtation de la Torah, sa propre religion, déviation du judaïsme. La sagesse se trouverait-elle plus en s’écartant de la voie montrée par le judaïsme ? Nombreux sont ceux qui ont ainsi réagi au fil des siècles et des catastrophes et ont choisi de quitter leur judaïsme.

La sagesse ne se trouverait-elle pas plutôt dans la bouche des enfants ? comme le dit le dicton populaire, semble poursuivre le midrach, semble se demander Rabbi Yehoshua.

Un autre dénominateur commun n’est pas moins présent que la recherche de la sagesse, la recherche de la route à emprunter, c’est celui de la discussion, de la rencontre avec l’autre, qu’il soit athénien, samaritain, enfant ou de l’autre sexe.

Cela n’apporte pas la réponse ultime, mais c’est au moins une méthode à retenir. Surtout dans la situation de malheur où la tendance naturelle est l’enfermement sur soi. Dialogue avec l’Autre, meilleure source au jaillissement de l’autre qui est en chacun de nous, l’autre qui sort du même.

mardi 3 janvier 2023

le jeûne du 10


Pourquoi le jeûne du 10 ? (Car ainsi est nommé dans la liturgie ce jeûne d’aujourd’hui, dont la date hébraïque est 10 du mois de Tevet).

Depuis son institution, c’est le jeûne du début de la fin. Le jeûne - souvenir de la première bréche à la résistance juive à l’ennemi, celui qui finalement détruira la ville et le temple, et enverra la population en exil. Donc jeûne de deuil, jeûne de défaite, et selon la coutume juive, comme pour le 9 av (anniversaire des malheurs et en particulier destruction des deux temples), jeûne par auto examen en mode : « s’il m’est arrivé cela (destruction du temple par exemple), c’est probablement que j’étais coupable de ceci (dérive vers l’idolâtrie pour le premier temple ou haine gratuite du frère à l’égard du frère pour le second ), et pour cette raison je jeûne ».

Depuis quelques décennies, ce jeûne a été actualisé en « jeûne de deuil pour les gens dont la date exacte de disparition n’est pas connue ». Entendez : « jeûne pour les victimes de la shoah ». Ce qui porte à au moins trois le nombre de jours où le peuple juif commémore la shoah (yom hashoah une semaine après Pessah’, le 10 tévet et ce 27 janvier proclamé jour international du souvenir des victimes de la shoah, auquel Israël ne s’associe pas spécifiquement mais duquel il ne se distancie pas non plus).

Et donc quoi ? De la shoah pour tous les goûts ? Shoah à la sauce sioniste, commémorée comme « jour de la catastrophe et de la bravoure guerrière » le 28 nissan, shoah à la sauce religieuse le 10 tévet, shoah à la sauce internationale le 27 janvier.

A la fois ça fait beaucoup, et à la fois il ne doit pas y avoir beaucoup de gens, au moins en Israël, qui ne se demandent pas si c’est assez…tant parait continuer à peser le spectre du tsunami émotionnel que celle-ci a déclenché, tant ressurgissent sans cesse telle ou telle haine, ou l’antisémitisme. Tant a été si éphémère l’époque idéaliste du « plus jamais ça » de l’après-guerre.

Si on me demande mon sentiment, alors je me sens concerné par les trois, ou plutôt ne me verrais pas proclamer la tête haute que tel ou tel des trois « ne me concerne pas ». Je ne vois pas que je saurais ainsi me dissocier, le laisser à d’autres.

En même temps je ne suis pas sûr de pouvoir déterminer lequel des trois me convient réellement.

En quoi jeûner est-il adéquat ? Pour manifester que je suis en deuil ? Mais le jeûne étant associé à la pénitence, de quoi devrais-je me sentir coupable ? De mes envies de meurtre ?
Peut-être. Je dois effectivement admettre qu’elles sont là. Presque quatre vingts ans se sont écoulées depuis la disparition des personnes proches auxquelles je pense en ces jours, et bien que ne les ayant pas connues personnellement, je continue à pouvoir attester de la persistance de la rage.

Et donc, jeûner contre l’impulsion de vengeance ?

Ces jeûnes sont des institutions rabbiniques, ne sont pas proclamés par la Torah, de laquelle elles sont quand même puisées indirectement, la Torah fournissant foison d’exemples de modes relationnels à la mort, à l’offense, au crime, au respect de la mort, respect du disparu, respect du trouvé mort sur le bas-côté.

À l’exception de l’épisode de Pourim (royaume de Perse, - 400 approximativement) au cours duquel les juifs font un massacre assez inexplicable (mais peu différent de plusieurs épisodes bibliques, dont l’épisode face aux midianites en Nombres 31) et fort peu digeste (visiblement maladroitement converti par les sages en invitation à noyer cela dans l’ivresse rituelle lors de cette fête), la Torah pousse assez directement à la limitation des impulsions, impulsions de vengeance en particulier (attribution à Caïn du signe demandé par lui afin qu’il ne soit pas tué suite à son crime en Genèse 4, 14 et 15, institution du système de justice comme préalable à tout établissement étatique en Deutéronome 16, 18, condamnation des crimes de Shimeon et Lévi par Yaakov en Genèse 34, 30 et en Genèse 49, 5 à 7, institution de villes de refuge - en particulier sur les territoires de Shimeon et Lévi - pour y protéger les meurtriers involontaires contre les « vengeurs de sang » en Nombre 35, condamnation explicite des guibeonim pour leur cruauté suite à la mort du roi Shaül en Samuel II 21), et il est clair pour tout l’occident de ce vingt et unième siècle maintenant bien entamé que les crimes d’honneur, les crimes de vengeance ne sont pas tolérables.

D’autant moins tolérables qu’ils continuent à exister, à devoir être combattus.

Et ainsi, baignant dans un monde gorgé de violence vengeresse ou fanatique, touché directement par des réactions agressives ressortissant à la vengeance gratuite consécutive à telle disparition, affligé de savoir la prégnance de tels débordements chez plusieurs personnes autour de moi, encore envahi moi-même par ces sentiments quand je rencontre la disparition de mes proches au cours de la shoah, je jeûne aujourd’hui, mû quand même par l’espoir que ces raisons de jeûner finiront peut-être par s’estomper sinon s’effacer.

 

jeudi 15 décembre 2022

Enigmes et rêves

Les onze énigmes par lesquelles plus ou moins s’ouvre le midrach eikha rabba (en principe en commentaire sur le morceau du premier passouk « rabbati bagoyïm ») sont considérées par bon nombre de commentateus actuels comme le morceau de choix de ce midrach. Nous avons déjà examiné en partie certaines d’entre elles, à la manière de Chouchani-Lévinas je dirais, c’est à dire en ne les considérant nullement comme des anecdotes sur lesquelles il convient de passer rapidement, et en ne s’attardant pas sur l’aspect philologique, qui consisterait à les examiner globalement comme un style littéraire ou comme s’insérant ou non dans telle donnée historique, mais en essayant de les décrypter, de chercher en quoi quelque message en elles dissimulé est susceptible de nous interpeller directement (et non seulement par exemple de se demander en quoi cela interpellait untel ou untel à telle ou telle époque, pour raison sociologiques ou historiques, ou encore idéologiques). Non que je ne voie aucun interêt à une telle approche philologique ou historique, juste je me sens plus nourri quand la recherche m’interpelle plus personnellement qu’universitairement, historiquement ou universellement. Je considère par exemple qu’aujourd’hui aussi, comme à l’époque de la destruction du premier ou du second temple, ou comme à l’époque de la rédaction de notre midrach, le judaïsme de gola est en interaction, en tension, en dialogue avec le judaïsme d’Israël, de façon probablement différente qu’à différentes époques mais le sujet est incontestablement actuel pour nous. Si à certaines époques il était dangereux (au sens de risquer sa liberté ou sa vie) d’écrire certaines choses ouvertement, peut-être une sorte de danger continue à perdurer dans notre siècle et dans notre europe éclairés. N’avons-nous pas autour de nous certains exemples vivants de la difficulté à écrire d’un côte, à lire de l’autre tel ou tel avis minoritaire, ou jugé scandaleux ? Je n’ai qu’à m’arrêter d’écrire dix secondes pour réfléchir et se présentent à mon esprit sujet après sujet malmené par la controverse, l’exaspération, l’idéologie, la phobie, la réticence intellectuelle ou politique. Aujourd’hui, en nos lieux, on ne met plus les gens en prison pour afficher telle ou telle opinion minoritaire, mais ce n’est pas qu’il est devenu facile d’être minoritaire. On se retrouve très rapidement catalogué réactionnaire, ou dangereux, ou nuisible, ou seulement nocif. Ceci pourrait conduire tel ou tel écrivain, tel ou tel groupe d’intellectuels à préférer s’exprimer de façon enigmatique plutôt qu’ouvertement. Ainsi en est-il du secret. Pourquoi certaines choses sont-elles catégoriées secrètes ? Cela peut être pour des raisons sécuritaires, de peur que l’ennemi découvre telle ou telle arme, mais d’autres raisons peuvent pousser au secret, à l’écriture cryptée. La honte, la gêne de risquer de se trouver catalogué, la crainte de ne pas être compris qui va pousser tel ou tel individu à préférer s’exprimer à mots ambigus plutôt que tranchants. Galit Hazan Rokem dans un texte intitulé « eikha-ayéka » (c’est à dire qui met en exergue l’identité littérale des deux mots aux sens bien éloignés : le premier exprimant la question la moins explicite qui soit « comment ?? », le second la question presque la plus exploratrice qui soit « où es-tu ? » ou même la plus accusatrice qui soit si on se réfère à son occurence biblique de Beréchit 3, 9 où l’Eternel s’adresse en ces termes à l’homme après qu’il ait enfreint l’interdiction formelle qui lui avait été faite de consommer de l’arbre de la connaissance du bien et du mal) écrit tout un article sur ces onze énigmes. Bien qu’elle écrive depuis la posture d’une professeure d’université occupant une chaire en littérature folklorique, elle considère le folklore avec le plus grand sérieux, et place les écrits de ces énigmes - comme ceux du midrach - à mi-chemin entre le folklore et la philosophie. Elle demeure à mon goût trop en hauteur, trop loin du texte, mais a quand même quelques enrichissements à apporter aux intuitions que nous avons eues. Elle mentionne beaucoup l’opposition secret-dévoilement qui est mis en exergue dans l’énigme : l’énigme dissimule le vrai sujet et disparait avec son dévoilement. C’est le monde du tout ou rien. Pour elle, c’est tout un style voué à illustrer la situation post destruction du temple, monde manichéen ou non ? L’énigme renvoie au mode manichéen. Galit H.R. prend aussi appui en particulier sur une de ces énigmes pour suggérer que ce mode d’écriture interrogatif peut renvoyer le lecteur à la question de sa propre identité « qui suis-je »? Suis-je moi-même ? Deviendrai-je athénien à court, moyen ou long terme ? Une identité mixte est-elle possible ? Galit H.R. voit aussi du deuil dans bon nombre des thèmes des énigmes, quelqu’un qui part à la recherche de l’héritage laissé par son père, l’énigme du mortier cassé parle aussi de destruction, l’hôte qui dort sur un lit cassé et qui finit par se retrouver au sol, l’énigme avec l’esclave illustre aussi la situation du peuple réduit en esclavage, l’habitant de Jerusalem aux sandales crevées est aussi une image de deuil d’une manière moins directe. Comme si tout ce florilège d’énigmes visait à donner le ton de tout le traité : il y sera question du peuple après la destruction du temple, et avec en son centre les questions de la durée et de l’irreversibilité de l’exil qui s’en sont suivies. Peut-être la suite du traité, avec cette avalanche de rêves vient-elle présenter la possibilité d’entrevoir la suite. Sera-ce de l’ordre du rêve ? C’est à dire doit-on attendre le message qui viendra d’en haut ? Autrement dit, le rêve, avec ses particularités, ni réflexion, ni hallucination mais comme structure intermédiaire et impalpable est-il inféodé à la prophétie ou peut-il être une tentative de se projeter, de s’imaginer dans le futur, dans un futur autre ? Un midrach existentialiste…