dimanche 5 avril 2020

Le seder de Bné Brak, alors et en 2020.





En ce mois d’avril 2020, la question n’est pas : « tiens ! Si on se penchait sur l’histoire des hakhamim de bne Brak qui nous est contée dans la haggadah? », mais « comment ne pas parler de ce passage de la haggadah? ».

Je vais présenter deux lectures rabbiniques, et en oser une troisième, personnelle, presque étonné de ne pas l’avoir lue sous d’autres plumes, entendue d’autres organes vocaux..

Le rav Jonathan Zachs, grand de notre génération, analyse dans sa haggadah très historiquement ce passage, au point de parvenir à le dater exactement. Il réfute l’hypothèse assez répandue selon laquelle ces rabbanim étaient comme ayant pris le maquis du fait de la révolte de Bar Kochba, et met en parallèle les quelques lignes de notre haggada, avec un autre extrait talmudique, d’un autre séder qui se déroulait semble-t-il la même année mais dans une autre ville d’Israël, pour insister sur qui est mentionné dans notre haggada et non moins qui n’est pas mentionné : il arrive à la conclusion que notre passage mentionne une fraction des rabbanim, l’autre passage une autre fraction, et déduit de l’histoire que le point central de ce passage est la discorde qu’il y eut entre Rabban Gamliel (qui n’est pas au séder de Bné Brak) et en particulier son second - quand rabban Gamliel était président du sanhédrin - Rabbi Yehoshua (qui est, lui, à Bné Brak), discorde suite à laquelle Rabbi Eleazar Ben Azaria fut - provisoirement- nommé à la place de Rabban Gamliel.
L’ajout exégétique du rav Zachs est que les textes attestent du retour opéré par Rabban Gamliel après notre épisode, retour qui l’amena à s’excuser publiquement pour la raison qui avait provoqué son éviction (attitude sur-stricte) et à retrouver son poste (occupé donc en fait très provisoirement au moment de notre texte).
Rav Yonathan Zachs met l’accent sur la discorde et la conciliation, exprimant comment ce sont des valeurs fondamentales, en général, et dans le monde juif en particulier.

La lecture avec laquelle j’ai grandi est celle de Manitou, qui met l’accent sur l’autre extrémité de ce passage. Manitou, ne tient aucun compte de la composition de l’assemblée, et donc des avis des protagonistes de la situation, il enseigne à travers ce passage sa fondamentale notion de diagnostic de l’époque. Pour Manitou, le rôle du rabbin, en particulier depuis que la prophétie a quitté le monde, est de savoir diagnostiquer son époque, de savoir analyser les évènements du présent dans une perspective historique, et si possible, dans une perspective eschatologique. Et donc, il est question pour Manitou non de la nuit du séder, mais de la nuit comme symbole de l’exil, et de Rabbi Eléazar ben Azaria comme de l’individu qui sait analyser son époque, bien qu’il n’ait que 18 ans, et qui transmet son enseignement de façon semi codée à travers cette analogue : on ne doit pas seulement enseigner la sortie d’Egypte quand le peuple est en situation d’étre libéré (jour), mais aussi quand il est en période trouble, obligé de se cacher (nuit, et peut-être résistance face à la puissance occupante comme au moment de Bar Kochba).

Je voudrais ajouter notre actualité à ces deux interprétations aux deux pôles de ce que raconte ce texte.

Nous voici à la veille d’un Pessah’ bien particulier, d’une période de passage de Pourim à Pessah’ bien particulière, et si nous ne l’avions pas remarqué, alors l’actualité vient de nous mettre les points sur les « i » précisément autour de Bné Brak.

Il parait presque aveuglant combien la propagation du corona en Israël est étroitement liée au monde ultraorthodoxe. C’est à Bné Brak, mais aussi dans la plupart des localités à forte proportion ultraorthodoxe - dont Jérusalem, Bet Shemesh, Elhad en particulier, que le corona s’est le plus répandu, au point que malgré la discrétion de la plupart des organes de presse tout le monde sait que les principaux touchés, hospitalisés, et disparus sont des ultraorthodoxes.

On sait qu’en France aussi la fête de Pourim, mais aussi une nonchalance marquée à l’égard de l’épidémie, ont provoqué que le corona a gravement atteint la communauté juive, à Strasbourg et à Paris en particulier.

Les juifs pratiquants vivent souvent en importante proximité, prières triquotidiennes à la synagogue et fêtes largement communautaires (mariages, bar mitzvot, mais aussi fêtes autour de Pourim) et ce n’est pas cette particularité qui est ici « en cause ». Il est probable qu’il sera impératif de repenser ces manifestations en tout cas dans l’immédiat après corona, mais c’est d’un autre pan que je veux parler.

Le passage de la haggada mentionne cinq sages à qui les élèves viennent signaler que le jour est venu, s’est levé. Dans l’interprétation de Manitou, ils viennent peut-être annoncer que ce n’est peut-être plus la nuit au sens symbolique, mais en tout cas il s’agit comme d’une situation paradoxale à celle de la prescription de Pessah’ : une des prescriptions majeures de Pessah’, outre la consommation de matzah, l’élimination du hametz, est : « tu enseigneras à ton fils »...et notre texte vient comme nous montrer une situation dans laquelle ce sont les élèves qui viennent comme « réveiller » les maîtres.

Ce sont les élèves qui sont en contact avec la réalité extérieure et sont dans l’obligation de venir mettre les maîtres au diapason de la situation.

Cet été, après mon voyage en Pologne qui m’avait fait faire bon nombre de découvertes quant à la réalité dans laquelle vivait ma famille au début du vingtième siècle, j’ai aussi découvert un pan bien particulier du contexte de la vie de Pulawy aux tous débuts de ce vingtième siècle, le pan de la communauté hassidique, à laquelle ma famille appartenait, hassidout « Pilew », dirigée par le petit fls du rabbi de Kotzk, reb Israël Haïm Morgenstern, puis par son fils Moché Mordokhaï Morgenstern.

Ces trois rabbanim ont en commun de s’être isolés sur la fin de leur vie, le troisième allant même jusqu’à « fermer » sa cour en quittant Pulawy pour Varsovie en 1916. On objectera que chacun des trois avait ses raisons, que le kotzker s’est isolé pour ses raisons, et ainsi de suite, mais le dénominateur commun existe néanmoins.

Je tente l’hypothèse que ce dénominateur commun est lié à un examen de conscience. C’est une hypothèse gratuite puisque je n’ai trouvé aucun écrit, d’aucun des trois, qui atteste de la véracité de mon hypothèse, mais je la maintiens quand même : un admor hassidique n’écrit pas sur ses états d’âme, et ceci d’autant moins quand ce qu’il prône est l’effacement de l’individu, ce qui fait en particulier que ni le grand-père ni le petit-fils ni l’arrière petit-fils n’ont écrit sur leur propre vécu, mais les convictions de l’un comme de l’autre, comme du troisième se sont heurtées à la réalité comme à des murs et je me demande si en pareille situation l’individu ne se retrouve pas acculé à se poser des questions.

Je crains que cette auto censure est très/trop peu fréquente chez les personnages charismatiques ou en charge et je suis presque fier d’en trouver des signes dans ce courant hassidique, presque fier d’appartenir à une cour hassidique qui se serait éteinte parce que ses dirigeants ont compris qu’ils s’étaient fourvoyés.

Je me demande si le monde aurait avancé d’une autocritique publique à la façon soviétique.

Je suis loin de ressentir de la sympathie pour le fonctionnement du parti communiste de l’urss zal, mais je crains de ne pencher en faveur de l’auto critique, je crains de la souhaiter, d’attendre de l’entendre, de la part des autorités rabbiniques du Bné Brak d’aujourd’hui pour parler clairement .

Je ne suis pas éloigné de penser que nos attitudes mentales ont de l’impact au delà de ce que nous savons concevoir. Penser que si les rabbanim du monde ultraorthodoxe font amende honorable et demandent pardon pour la part qu’ils ont eu dans la propagation du corona, cela va ralentir le corona, c’est de la pensée magique et je n’y cède pas. Par contre, penser qu’une telle attitude puisse avoir un impact positif, oui, je le pense, et je le souhaite.

Nous sommes donc à la veille d’un Pessah’ où il ne faut pas seulement attendre l’enseignement des anciens, ils ont peut-être autant, si ce n’est plus, à entendre des jeunes. Il ne faut pas seulement nommer quelqu’un de 18 ans à la tête du sanhédrin à la place d’un rav de 93 ans, il faut aussi que ces rabbanims s’ouvrent à la réalité, la regardent, et même si c’est possible, avec humilité et auto-critique.

Et surtout, la sortie d'Egypte n'est-elle pas un paradigme de changement ? tournez la page !



lundi 23 mars 2020

Pourim - Pessah’ 3 - sur fond de corona





David Grossmann écrivait cette fin de semaine sur le caractère universel de notre situation qui n’a pas de précédent, et qui donc en cela s’apparente à quelques célèbres épisodes, dont le déluge, la sortie d’Egypte, la destruction du temple de Jérusalem, épisodes qui ont marqué des tournants dans l’histoire de l’humanité.

Il parlait de la capacité hypothétique de l’homme à tirer des enseignements, à mettre à profit - ou non - de pareils événements pour changer une partie de sa vision des choses.

C’est encore une étonnante coïncidence avec le calendrier. Ne serait-ce pas le premier objectif, chaque année en théorie, de la période d’arrivée sur Pessah’ ?

Nous parlons chaque année de se sentir soi-même comme si on sortait d’Egypte, d’enseigner à ses enfants, de se débarrasser du h'ametz..et le centre de ces consignes est de se renouveler, de se libérer, de se regénérer. Et nous paraissons bien être mis de force en travaux pratiques de cette consigne !

Cela m’amène à un regard un peu nouveau sur cette comparaison que l’on fait régulièrement entre Noé et Avraham, élevant le second à un bien plus haut niveau que le premier, Avraham ayant compris que c’est un message, une façon nouvelle de pensée qui allait vraiment opérer des changements, tandis que Noé n’a pu que considérer l’aspect concret de la situation (et l’hébreu illustre magistralement cela : le mot « téva » veut dire tout autant « arche » que « mot » ! S’il avait été Avraham, Noé aurait fabriqué le monothéisme, non l’arche de Noé).

La question qui s’impose aujourd’hui est de se demander si le danger auquel était confronté Avraham était similaire à celui face auquel se trouvait Noé.

En d’autres termes, nous goûtons quelques miettes de quelque chose un peu apocalyptique, d’humanité en écueil si ce n’est pas véritablement en danger de disparition, et il semble que ce n’était pas la situation d’Avraham.

Un midrach que je rappelle souvent tant je le trouve fort attribue à Noé l’instauration...de l’esclavage, comme tentative de remédier à la crise de l’humanité ! (Ce sont les dessous de l’épisode de son ivresse à la descente de l’arche : Ham se serait opposé au projet de Noah qui avait dit « j’aurai un quatrième enfant et il sera esclave des trois autres », au point de castrer son père...qui impose malgré cela sa volonté : « ton quatrième fils sera esclave ! » Maudit-il Ham).

Ce midrach (daat zkénim mibaalé hatossefot sur Genèse 9 25 ) est très profond à mon sens, et élève Noé plus haut que celui du menuisier de base (je rappelle que j’ai beaucoup de respect pour les menuisiers).

Ce midrach laisse imaginer ce dont quoi on discutait chez Noé au repas du soir. Discussion philosophico-historique de haut niveau avec des partisans de l’égalité face à des promoteurs de l’esclavage. Aux yeux des rabbins, l’antiquité ne ressemble pas aux temps préhistoriques. Et ce sont des rabbins du moyen âge...dont le niveau de réflexion est bien plus élevé que celui que nous sommes enclins à attribuer à nos ancêtres les gaulois.

Ce midrach présente Noé comme l’individu qui réfléchit sur le fléau qui frappe l’humanité et qui tente une solution. L’humanité a fauté par chienlit et anarchie totales ? Il faut la structurer, instaurer un ordre.

Le monde occidental moderne (auquel j’appartiens) verrait aisément des relents de fascisme dans une telle résolution. Les termes « ordre nouveau » ont une très lourde connotation. C’est peut-être la raison de la tiédeur vis à vis de Noé, individu qui sût réfléchir mais dont la réflexion était loin de pouvoir apporter un vrai remède.

Il n’en demeure pas moins que le mécanisme doit être moteur. Il faut réfléchir pour quelque chose.

De quelle Egypte allons-nous sortir ? Qu’enseignerons-nous en ce Pessah’ 5780 à nos enfants ? Le côté concret de la situation ? Combien nous avons (aurons-nous?) su écarter la menace du virus, de la contamination et des complications respiratoires ? Ou autre chose ?

Il est trop tôt pour répondre aujourd’hui. Les hébreux n’ont reçu la Torah que 50 jours après être sortis d’Egypte, 50 jours qui sont habituellement conceptualisés comme 50 étapes. Les hébreux sont même considérés comme ayant reçu la Torah « de force » dans le Sinaï et n’avoir choisi vraiment de l’accepter que 1000 ans plus tard , avec l’épisode de Pourim !

Mais l’enseignement de nos baalé hatossefot est tout d’abord qu’il faut réfléchir. Que nous nous réclamons d’une tradition d’étude et de réflexion. Noé, et Avraham, et les enfants d’Israël ont réfléchi, ont su identifier ce de quoi ils sortaient, ce face à quoi ils s’édifiaient.

C’est peut-être notre challenge d’aujourd’hui. Nous sommes modernes, postmodernes même, et donc la majorité d’entre nous ne raisonne plus en termes de faute et de punition. On a d’ailleurs l’impression que ce n’est plus comme cela que fonctionne un monde qui s’est multiplié, développé, ramifié et a atteint à de nombreux égards une situation plus complexe que manichéenne.

Mais d’être postmodernes ne nous dispense pas d’avoir à réfléchir et entre autres à d’éventuelles solutions.

Un patient à moi me disait hier que si on reste fidèles à la conviction que la justice divine, justice absolue, repose sur le « mida kenégued mida » (l’homme/l’humanité reçoit/paie à l’aune de ce qu’elle a suscité), alors il faut bien se rendre compte qu’un milliard d’individus ont été tenus à l’isolement, autrement dit il y a peut-être quelque chose d’hautement nocif dans le mode antérieur à cela, caractérisé par une vaste abolition des distances ?

A manier avec prudence et circonspection. Le quant à soi, la méfiance vis à vis d’autrui ont de nombreux relents malodorants.

Un des côtés agréables de ce confinement est que je ne ressens pas d’hostilité. Chacun est éloigné mais non par ostracisme, antisémitisme, ou autre. Chacun se tient à distance mais l’agression est considérée dangereuse autant que la proximité et c’est comme un bourgeon de quelque chose de nouveau.

« Annunciamos algo nuevo » chantait Paco Ibañez.

A nous de conceptualiser ce algo nuevo..peut-être en nous inspirant pour sa recette, de celle de la ketoret ?


jeudi 19 mars 2020

Pourim - Pessah’ à l’ombre du corona 2



Je me suis rendu compte que je n’avais pas été ni le seul ni le premier à évoquer la ketoret..

Je me suis même demandé dans quelle galère ne m’étais-je pas embarqué...à quels comparses n’allais-je pas être associé ?

Les posts, appels, prières publiques au nom de la ketoret comme « anti épidémie » sont légion et ils ne sont pas tous dépourvus de primitivisme, pour le moins...

Et pourtant, je veux continuer...mais en tentant au maximum de traiter le sujet sur le mode que je me suis mis récemment à intituler le mode du « super iyun » ou mode de tentative (à la mesure de mes menus moyens) d’approfondissement maximal (toutes proportions gardées « à la Chouchani »).

Et la tache est relativement ardue avec la ketoret...parce qu’en fouillant même beaucoup de textes, on trouve à revendre les mêmes superlatifs...sans arguments, et peu de textes à développement « nourrissant ».

Au nom de ces superlatifs, la ketoret est la potion magique. Et il convient surtout de s’en persuader.

Et nous préférons poser la question « pourquoi » ? Eh il semble qu’on ne trouvera la réponse à cette question qu’en y réfléchissant...ce qui est toujours conseillé.

On trouvera quand même quelques remarques intéressantes, chez Rashi par exemple au sujet de l’insertion d’une malodorante parmi dix plantes « bon odorantes » : cela vient selon lui indiquer que la communauté (dont le chiffre 10 est le pradigme) peut être de bonne odeur (renommée ?)même en contenant en son sein quelques éléments négatifs, ou mieux encore : il faut inclure les négatifs, et non les extraire.

On trouvera aussi que la myrthe figure au nombre des ingrédients, et que si elle sent bon, elle n’en est pas moins amère et déplaisante à consommer et que ceci peut être vu au niveau allusif.

On trouvera aussi qu’une des vertus de la ketoret était de parfumer toute la ville de Jérusalem quand on la brûlait, et que cela présentait entre autres l’avantage d’éliminer l’odeur du sang des sacrifices. La ketoret est ainsi à l’image de ce que laisse derrière lui un individu qui fait du bien. Son parfum est à même de couvrir les odeurs les plus pestilentielles.

On trouvera aussi - et surtout, dirais-je - , et une nouvelle fois dans Rachi, que la ketoret n’arrête pas l’épidémie de Korah du fait de son essence, mais pour donner justement le contre pied à ceux qui la voyaient, après l’épisode de la mort de Nadav et Avihou et des 250 comparses de Korah’, comme vecteur de mort. Le commentaire de Rachi a la grande vertu de déconnecter la ketoret en elle-même de son effet. Elle n’a ni l’essence de poison ni de pseudo essence de potion magique.

Mais alors, que vient-elle nous apporter ? Et encore, pourquoi le rituel lui fait-il cette place de choix ? Et entre autres en attendant que la lecture de sa composition joue un rôle en cas d’épidémie..?

Entre dans la préparation de la ketoret un ingrédient que l’on appelle en hébreu « maaleh ashan », et qui désigne la plante fumigène qu’il fallait utliser de manière à ce que la fumee de l’encens monte droit en non en volutes. La tradition mentionne un secret, que ne possédait qu’une seule famille, de l’utilisation de cette plante (un peu comme le fameux parfum afarsémon dont seuls les habitants d’Ein Guédi possédaient - et conservaient jalousement - le secret).

Ressort principalement de ce détail que ce que fait surtout cette ketoret est de relier le ciel et la terre, le monde d’en bas et le monde d’en haut.

Et c’est peut-être autour de cette notion qu’il faut chercher l’explication du rôle de cette ketoret : elle fait jouer de concert
les éléments dont l’homme a le contrôle et ceux qui lui échappent. Elle pourrait avoir pour rôle d’exprimer haut et fort que certains événements sont le fait de quelque chose qui dépasse l’homme, et que l’homme sait accepter cela malgré son désir de domination de tout ce qui l’environne.

Cette épidémie vient comme re-battre nos cartes. Et plusieurs en ont déjà l’intuition. Elle vient comme nous mettre en exergue que le monde et ses commandes sont au-delà des capacités humaines, et la ketoret est l’expression de la reconnaissance humaine de cela.

Dire la composition et la préparation de la ketoret, ainsi que la brûler ne sont pas obligatoirement l’expression de l’affiliation aux thèses déterministes. L’homme fait quelque chose, dit quelque chose. Et ce qu’il dit témoigne de sa bonne volonté à accepter de se plier à certains rites, voire à leur accorder de l’importance même s’il ne comprend pas les règles du fonctionnement de tout cela.

Freud voyait dans la blessure narcissique quelque chose qui est de nature à faire avancer l’humanité. Il avait probablement raison.


mardi 17 mars 2020

Encore Pourim et Pessah'...à l'ombre du corona



Et en l’espace de peu de jours, nous voici dans une situation qu’il nous a été impossible d’anticiper.

Selon les pays, les mesures ont eté plus ou moins efficaces, plus ou moins rapides, mais il apparaît que le résultat est sensiblement identique d’un pays à l’autre, c’est à dire que nous sommes confinés.

Je reste frappé par le caractère imprévisible de cette situation, même s’il ne manque pas , comme toujours, de gens pour venir vous rappeler comment « il aurait fallu », « il aurait été simple », « untel l’avait dit »...

On a l’impression que le monde n’a pas vu venir une situation qui nous paraissait inimaginable, tant nous étions sûrs de notre haut niveau scientifique, de nos progrès. Les épidémies nous paraissaient des souvenirs anciens. Le hiv a été contrôlé, le sars aussi, aujourd’hui plus d’épidémies, pensions-nous...

Et voilà que nous sommes confinés...dans nos maisons, alors que nous croyions il y a seulement quelques heures que nous n’étions que « mieux avisés » de ne plus prévoir de voyages, quelques jours à peine après avoir regardé de haut tout ce qui se passait loin chez les chinois mais heureusement pas chez nous....

Nous ne sommes pas, pour la plupart d’entre nous, malades, mais nous lisons d’effrayants chiffres, et surtout il semble que personne ne soit capable de nous donner une perspective de temps.

Nous sommes confinés...jusqu’à nouvel ordre.

Je tiens à dire en premier lieu que je ne suis confiné que physiquement. Psychiquement, intellectuellement, ou affectivement parlant, je reste avec autant d’espace qu’auparavant. De plus, je me sens lié à tous ceux qui me sont chers, que je les ai ou non vus récemment.

J’écris ce texte en premier lieu pour exprimer ceci haut et fort, et pour appeler à réactions. Ne nous contentons pas de ces posts qui nous sont relayés et que nous relayons nous-mêmes par fb ou autre. Échangeons personnellement. Écrivons-nous, parlons-nous.

En second lieu, je veux essayer de vous faire partager quelques impressions, idées ou questions.

Nous sommes entre Pourim et Pessah’. Shabbat dernier (qui pour l’instant était notre dernier shabbat sous forme encore semi communautaire) était « shabbat Parah », c’est à dire celui des quatre shabbatot précédant Pessah’ où est centrale la notion de purification, entre autres avec la lecture publique dans la Torah des détails des fabrications de l’huile d’onction et de l’encens (exode 30).

Personne ne connaît le secret de la composition de cet encens, c’est à dire de la raison des espèces incluses ou non incluses dans sa préparation.

Depuis la destruction du temple, cet encens n’est plus préparé ni utilisé, mais la liste des composants est scrupuleusement lue deux fois ou trois fois par jour, comme partie intégrante du rituel des prières.

Et le monde rabbinique (pas uniquement kabbalistique) accorde à cet encens une énorme importance. Il faut absolument lire sa composition mot à mot, assis, « parce qu’il est un des secrets de la survie d’Israël » peut-on trouver (par exemple dans le Shaaré Aaron sur Ki tissa) , parce qu’il est lié non seulement à la survie mais à la survie en cas d’épidémie (et le texte biblique détaille cela en Nombres 17  11-15).

Et ce n’est pas uniquement son exhalation qui nous sauve que sa conservation, y compris sa conservation "litanique". Lire sa composition est équivalent à sa consumption, sa combustion.

Avant le Pessah’ d’Egypte, les hébreux ont été tenus de se tenir confinés dans leursmaisons, après avoir mis le sang de l’agneau pascal sur le linteau de la porte, afin que la mort n’entre pas dans leurs maisons, tandis qu’au dehors l’épidémie faisait rage.

Je ne viens pas pieds nus échevelé et vêtu d’une robe blanche vous annoncer que les temps annoncés sont venus. Je viens d’une part souligner la coïncidence entre l’actualité et le calendrier, et je viens d’autre part essayer de suggérer de ne pas toujours nous retrancher dans notre duffisance scientifique moderne ou post moderne.

Si nous nous trouvons pris en flagrant délit d’incapacité à l’échelle mondiale face au corona, consacrons quelques minutes à ne pas seulement balayer du revers de la main une vague analogie avec l’histoire ancienne, mais à réfléchir.

Si ça se trouve, la solution au corona ne se trouve pas uniquement dans l’avenir, dans le « quand on aura développé le vaccin », d’ici un an ou deux..elle peut aussi se trouver dans l’étude de ce qui nous est décrit dans certains textes qui nous paraissent bien obscurs, mais qui décrivent une situation...qui ressemble bien un peu à la nôtre.

Et donc, pourquoi ne pas approfondir, tenter d’approfondir le sujet ? Les docteurs du Talmud comme les appelait Lévinas (à une époque où le doctorat était bien plus valorisé qu’aujourd’hui), intellectuellement nourri chez Chouchani, considéraient ce thème avec le plus grand sérieux.

Je regarde cela avec respect...et je lis consciencieusement la composition de la ketoret, les détails de sa préparation et les commentaires sur le sujet, deux fois par jour, je vous invite à faire de même, et je lirai avec plaisir tout ce que vous me répondrez sur le sujet.

Dans un éventuel prochain texte je tacherai d’entrer dans les détails.

jeudi 27 février 2020

Pessah', Pourim et toute cette sorte de choses



Deux fêtes « de la bouche » (peh sakh, et la fête du rire), deux fêtes qui traitent de la pérennité ou l’extinction du judaïsme, deux fêtes pour lesquelles le vin, la mémoire, ont un rôle central.

Au chapitre 2 de la meguilat Esther, Mordokhaï entre en scène. 

Mais d’une façon bien particulière. Il est magistralement mentionné. Toute l’assemblée récite en coeur le premier des deux versets « ich yehoudi haya beshoushan habira... » mais le midrach fait ressortir la bizarre construction du chapitre. 

Mordokhaï est comme encaissé au milieu de la suite des histoires de festin et de harems et d’eunuques, et de traite de femmes pour ainsi dire.

Et c’est la première occurrence du mot « yehoudi » ! 

Pour se demander si, en parallèle de l’identité de l’hébreu, qui jaillit du milieu de l’idolâtrie, l’identité juive ne doit-elle pas elle aussi surgir comme le tikoun d’une autre dégénérescence de l’humain ?

Le midrach insiste sur cette particularité littéraire, cherche à en extirper le sens de la meilleure manière. 

Mordokhaï serait ainsi peut-être le paradigme de la tzedaka. Le juif par excellence. 
Plus que celui qui étudie la Torah, plus que celui qui écrit la Torah, plus que celui qui écrit les mezouzot et les tefilins ou qui les met sur des tables à disposition du peuple entier(visiblement, au temps du midrash les habad existaient déjà..!), plus même que ceux qui enseignent la Torah. 

Le prototype du juif, c’est celui qui fait la tzedaka...en prenant « l’autre » à charge...à l’instar de celui qui adopte l’orphelin comme le fait Mordokhaï.

Et comme toute cette histoire se déroule dans un contexte de menace d’extermination, on comprend que le centre du thème est la pérennité du judaïsme.

Et cela amène à la comparaison, la mise en présence de Pourim et Pessah’.

A Pessah’ aussi le thème est celui de la continuité...par le souvenir...mais par un autre mode de souvenir.

A Pourim on boit pour oublier de ne pas oublier, pour se rappeler d’effacer le souvenir de celui dont on doit ne jamais oublier le souvenir.

A Pourim, on se souvient par la dérision. 

Peut-être parce qu’il s’agit d’une shoah qui n’a pas eu lieu, d’une shoah qu’on a réussi à éviter..par la tzedaka peut-être ..?

A Pessah’ on se souvient par le récit, et par le rite. Rite sérieux, en buvant quatre coupes mais en veillant scrupuleusement à ne pas se saouler, à ne pas finir le séder par une orgie (afikomane).

C’est la bouche, et le vin, et la tzedaka, qui sont les instruments du souvenirs...tant que la shoah ne s’est pas produite. Une fois qu’elle s’est produite, doit-on trouver une troisième manière d’utiliser les instruments ?

Ce n’est pas que le débat n’existe pas autour de tous ces quatre mois qui vont chaque année de Hanouka à Yom Haatsmaout. Hanouka, Pourim, Pessah’ et le trio « yom hashoa-yom hazikaron-yom haatsmaout », tous réunis autour du : « comment on survit malgré l’antisémitisme? ».

Et peut-être cette succession variée de façons de se mesurer pour illustrer qu’il n’y a pas que par l’intermédiaire du cognitif, du devoir de mémoire, de l’effort de souvenir, que l’on se prémunit de l’amnésie et de la disparition. 

Boire, rire, adopter autrui, créer un état, accomplir des mitzvot si matérielles soient-elles, fêter, sont aussi des voies.

Il semble qu’il ne faille pas « chacun trouver la sienne », il semble que le judaïsme suggère d’adopter tout le cocktail....בע״ם...sans garantie.


lundi 17 février 2020

Wissous-lutherie 1




En février 2020, une semaine à Wissous, au 13 rue Guillaume Bigourdan, chez Philippe et Follow, ou plutôt à la ferme/domaine dans laquelle vivent Philippe et Follow, Leslie, Clément, et Léa et Guilin. Clément a son atelier « mosaïcozette » dans la cour de la ferme, dans laquelle, pavée à l’ancienne et abritée des regards par un grand portail, poussent aussi un figuier, un grenadier, un mirabellier et du jasmin, ainsi que plusieurs sortes de fleurs et de grimpants. Dans un coin la 404, qui a presque cinquante ans, et qui est destinée...à être prochainement à nouveau nettoyée et rénovée.




Philippe et Follow sont en cours de travaux d’aménagement à l’issue desquels ils auront aussi un atelier dans leur maison. C’est déjà depuis de longues années, plusieurs fois par an que sont organisés des concerts, et c’est pour ceux-ci que trône un piano demi-queue dans le grand salon, qui était encore la grange quand ils ont acheté la maison en 1991. 




Je contemple cet ènorme instrument, et me remémore que nous eûmes un petit temps à Wissous dans le salon - bien plus petit - un pareil piano.

La journée en France ne commence pas tôt. Le jour ne se lève que vers 7h45, et il n’y a aucun mouvement jusqu’à ce moment-là. Presque chaque matin, je me suis ainsi glissé hors de la maison et suis parti marcher dans les rues, favorisé par un agréable climat : c’est la période où il fait beau le matin et où ça se détériore petit à petit au fur et a mesure que le jour avance. Impossible quand même de sortir alors sans bonnet..et même les gants ne seraient pas superflus mais l’air est agréable. Vivifiant. Et belle la lumière de février. La première fois, de façon un peu hésitante. Wissous est parsemé de petits chemins, et si je connais ceux du Wissous neuf les yeux fermés, ceux du vieux Wissous où je loge me sont nettement moins familiers.



Pourtant, dès les premiers pas je me retrouve, je passe devant des paysages connus. De murs de pierre insérée dans le ciment, de l’église au clocher carré, de la mairie.



 Il y a eu un peu d’aménagement environnemental, les voitures ne tounent plus autour de l’église mais une moitié en est piètonnière, avec une jolie sculpture d’un vieux monsieur affalé sur un banc en fer forgé, face à la mairie. Un des deux cafés par contre, celui où je suis parfois allé, a disparu. Il reste un des deux lavoirs, aménagé mais sans lui avoir modifié l’esthétique.

Dans l’ensemble, Wissous n’a pratiquement pas changé, cela ne fait que peu d’années depuis ma dernière visite, mais je n’ai plus parcouru ainsi à pied toutes ces rues et petits chemins depuis plus de quarante ans. M’attendent quelques surprises de vécu. Je passe ainsi devant l’arrêt du bus 297 auquel je venais chaque dimanche attendre tata Renée, mais aussi par lequel je me rendais au c.e.s. de Morangis, et je me sens soudain en écho, comme frappé de plein fouet par lui, avec ce deuxième vécu. Je marche vers l’avenue des écoles, aors que je lui ai rendu visite à chacun de mes passages aussi brefs furent-ils, mais cette fois, je suis à pied, je passe par le parking de l’arrière de la maison, je descends les marches qui mènent au centre commercial, je constate que le fonds de commerce de la librairie n’est en vente que depuis récemment : il reste encore de quoi identifier que travaillait ici un marchand de journaux.







Lors d’un deuxiéme passage, je prends la rue depuis son extrémité haute, après avoir parcouru toute la rue Eric Morlet, et je cherche sur les boites aux lettres. Je trouve les noms « Le Coz », « Vrillon », « Conjat ». Philippe m’a déjà annoncé le décès il y a assez peu d’Yvan Chabanaud, qui était devenu artiste peintre et vivait dans la maison de la grand-mère de Philippe. Je reviens vers le vieux Wissous, une fois en longeant la rue du presbytère, 




une autre fois en prenant l’allée des érables puis la voie du bon puits.

L’atmosphère est inchangée. Les maisons à peine modifiées. Le tout est très « village », très pastoral, très propre, très agréable. Je ressens beaucoup de bien être d’avoir grandi dans ces lieux.






Il y a quand même un nouveau quartier, le long du chemin de la vallée, mais en arrière de celui-ci, avec des commerces, un nouveau local pour le conservatoire, et une boulangerie qui arbore fièrement sa médaille de meilleure baguette d’île de France 2019. Je. me trompe de porte et tente d’entrer par la porte de sortie qui se referme face à moi tandis que la boulangère me crie de passer par l’autre côté. J’entre en la remerciant de m’avoir sauvé de la guillotine. Et elle de répondre « c’est surtout que j’en ai marre d’essuyer le sang par terre tout le temps ! » ponctué de sourires. Je demande une baguette...tradition..et une mini baguette viennoise que la gourmandise me pousse à acheter. Outre ce menu dérapage, mes écarts de cacherout inclueront un pain au lait acheté dans la boulangerie du vieux Wissous, et une part de flan (à composition examinée) acheté au carrefour de Bourg la Reine, le dernier jour à l’atelier, et au moment où un sérieux coup de bourdon m’atteint de plein fouet.

Mon vécu de la rue au long de cette semaine est ainsi entrecoupé de moments qui me laissent parfaitement indifférent, tant le paysage m’est connu ou est banlieusard insipide, ou a été trop modifié (tel l’arrivée par le r.e.r. et la sortie de la station Luxembourg), et d’éclairs de nostalgie, sensations soudaines de bien-être, ou de souvenir furtif, comme en me faufilant dans l’entrée du 20 rue Servandoni dont la porte est restée entrebaillée, comme en passant au 14 rue des fossés Saint Jacques, comme en passant devant le lycée Henri IV et les rues Clovis, Clotilde et Clotaire, comme celui du brusque refroidissement climatique auquel j’étais si habitué quand je rentrais de Paris le soir en mobylette au moment où je sortais de Bourg la Reine. C’était comme si cet endroit était la sortie de la cuvette parisienne. Dans la voiture de Philippe et Marie qui me ramènent à Wissous lundi soir, je me remémore ce refroidissement. J’identifie ensuite chaque étape du trajet, la croix de Berny où était la piscine municipale de mon enfance, celle où je tentai le plongeon du plus haut, celui de 5 mètres, la rue Auguste Mounier qui mène à la gare, l’ancien cinéma à côté de l’arrêt du 297.



 Je fais couper par la rue du 11 nov. plutôt que tourner au pont d’Antony, et nous passons « les rabats », « fribouli », l’espace Saint Exupery, la rue du docteur Maurice Ténine, la rue André Dolimier et la chaumière anciennement Mitéran (et aujourd’hui...Benhamou, de même que les voisins des Miteran aujourd’hui sont Attelan.




 Révolu est le temps où nous étions les seuls juifs du village), avant que je ne les fasse me déposer devant l’église d’où je poursuis à pied.

Philippe m’apprend que sa grand-mère était déjà née à Wissous, que sa maison actuelle est la plus ancienne de Wissous, que Gullaume Bigourdan était le gendre de Camille Flammarion et que la rue mentionne le souvenir de l’observatoire que ces deux scientifiques y avaient installé.

L’ancien parc Rachou est maintenant bien aménagé et nommé Arthur Clark, du nom de l’aviateur qui s’y est écrasé après avoir pris bien soin de ne pas tomber sur des habitations apres avoir eté abattu par la d.c.a. allemande.

Passer chaque matin en voiture par le petit bois de Montjean, Fresnes, le clos la garenne, l’église en pierres saillantes, l’Hay les Roses, le parc de la Roseraie, et les petites rues de Bourg la Reine ne me laissent pas non plus indifférent. Je reconnais vraiment tout. Les grands axes ont beaucoup changé, les petites rues, pas du tout.

Je passe la semaine sans utiliser le bus 297, au sujet duquel j’avais des envies, mais je circule quand même en autobus le jour où je traverse la banlieue pour aller rencontrer Suzanne, et Mariane. L’une (Suzanne) ne me reconnaît pas (plus), et je reconnais l’autre (Mariane) bien que 37 ans se soient écoulés depuis notre précédente rencontre et que les photos d’elle me l’aient chaque fois montrée bien changée. Une heure et demi de rencontre d’évocations familiales, entrecoupées des dérapages de l’esprit détérioré de Suzanne.




Une particularité stupéfiante de son discours : elle répète fois après fois qu’après l’épisode tragique de l’arrestation de leur mère, c’est au pasteur qu’elle s’est adressée, c’est du pasteur qu’elle a reçu de l’aide. Je pense qu’il faut y entendre ne partie déterminante de son histoire : à l’instar de bon nombre de juifs français - et européens - qui ont survécu à la shoah, Suzanne a fait le choix de préférer le monde protestant au monde juif. Elle a élevé ses enfants dans cet esprit et le répète - le martèle littéralement - lors de notre (dernière?) rencontre, malgré son Altzheimer galopant.

Une semaine de six jours passés à l’atelier des “luthiers du quatuor”, en compagnie de Marine et Pierre, luthiers diplomés qui y sont employés, et Denis, Paul et Yann qui comme moi s’initient à la lutherie tout en continuant leur autre activité professionnelle, certains en rêvant de passer à la lutherie, d’autres, en programmant de vraiment le faire.











En compagnie de tous ces personnages, et sous la protection et l’accompagnement hautement professionnel de Philippe et Follow, constamment présents, constamment attentifs et attentionnés à proposer aide, conseil, café.


Atelier comme magique, avec ses espaces variés, le sous-sol “sous la trappe” où sont cachées les scies à ruban, le couloir le long duquel sont alignés violons, altos et violoncelles, la pièce du fond, où Philippe et Follow ont chacun leur établi, et où tous se retrouvent au repas de midi, et l’atelier commun, avec ses cinq établis, tout l’outillage, et encore, sur tous les murs, à toutes les hauteurs, où que se pose le regard, violons, violoncelles, archets.





mercredi 20 novembre 2019

Syrus c’est si s’lave. Le kavashti, exemple d’éxegèse acrobatique de la meguila d’Esther.



Le thème est connu. Tout individu même débutant en matières juives a pu déja entendre que la « meguila d’Esther » est un livre codé.

Tous savent que le nom de D. n’y  figure pas, ou plutôt n’y figure pas « en clair ». D’ailleurs, meguila, qui signifie rouleau ne pourrait-il pas aussi être compris « dévoilement » (en rattachement à la racine g.l.h. qui signifie « dévoiler »plutôt qu’à la racine g.l.l. qui signifie « rouler »)? Et Esther ne serait pas seulement un nom propre, mais renverrait à la racine s.t.r. qui signifie « cacher, dissimuler », le rouleau d’Esther devenant ainsi : « dévoilement de ce qui est caché ».

Et ce jeu de mot est une des règles du jeu auquel nous sommes conviés.

Il y a d’autres règles de la fête de Pourim. Par exemple celle du « nahafokh hou » : tout ce qui concerne Pourim serait régi par la règle de comprendre que ce que l’on nous dit est le contraire de ce que l’on nous dit vraiment, par exemple que le mot « hamelekh » employé seul ne désigne pas le roi Assuérus mais le Roi des rois, et la liste est encore longue.

La reine Vashti a un rôle apparemment secondaire dans cette pièce de théâtre : en parallèle du festin organisé par le roi Assuérus au début de la meguila, elle fait son propre festin, et dès l’acte 2 n’apparaît plus.

D’après la lecture immédiate, elle disparait de la scène suite à son refus de comparaître devant tous les invités, et c’est de cette disparition apparemment fortuite qu’Esther accède au statut de reine.

Le midrach se met littéralement en quatre, en sollicitant les mots à la limite du raisonnable, pour que nous distinguions ce qui est ici autre, ou dissimulé.

C’est une sollicitation linguistique qui ne va pas sans rappeler le classique : « pourquoi Syrus est-il ton frère? » (pour ceux à qui la mémoire ferait défaut voici le texte, la réponse à la question : «  parce que Syrus, c’est six slaves. Et si y s’lave, c’est qu’y s’nettoie, et si c’n’est toi c’est donc ton frère ») et il ne manque pas de sel que ce calembour-tour de force soit à base d’un comparse (Syrus, à qui nous devons le fameux « édit de Syrus ») de notre Assuérus.

Et ici, dans la meguilat Esther, le midrach sollicite le verset « gam Vashti hamalka assta mishté » en soulignant la redondance phonique de ce morceau de phrase, mais comme en introduction, comme pour nous dire  : « elle ne s’appelle Vashti que parce qu’elle fait ce mishté (qui est la totalité de son rôle dans notre pièce), elle ne s’appelle Vashti qu’en résonance au mot Tashtit, parce qu’elle est non secondaire mais fondamentale plus encore que centrale (et pour développement de ce thème, voir mon précédent texte).

Comme pour nous inviter à voir qu’elle n’est pas secondaire par rapport au roi, mais que c’est l’inverse.

Et de nous signaler que c’est elle qui est de sang royal, tandis que lui n’est que partie rapprochée. Et d’où sait-on son ascendance ? D’une acrobatie exégétique intéressante, et qui n’a rien à envier à notre « Syrus-c’est donc ton frère » :
Il est écrit dans Ishaïahou 55, 13 : « 
תחת הסרפד יעלה הדס» (le myrthe s'élèvera à la place de l'ortie) , ce qui désigne Vashti ( Esther étant nommément le myrthe) nous dit le midrach. Et d’où savons-nous qu’elle est appelée Sirpad ?(qui signifie ortie) , parce que sirpad est la contraction de « שרף רפידות » et d’où savons-nous que cela la désigne comme petite fille de Nabuchodonosor ? Du fait qu’il est écrit dans le Cantique des cantiques 3, 10 : « רפידתו זהב » et nous savons que Nabuchodonosor a brûlé les garnitures du temple....

Par ailleurs, le midrach s’évertue à nous prouver que Vashti devait comparaître nue au festin. D’où le sait-il? Du fait qu’il est marquée qu’elle doit venir « ornée de sa couronne ». Si on précise qu’elle porte sa couronne, ce qui va de soi du fait qu’elle est reine, c’est qu’il faut lire « ornée de sa seule couronne », ce qui veut dire, nue à part la couronne.

Mais il ne faudrait pas croire que le midrach cherche à tout prix à nous faire « voir » la nudité de Vashti. Le midrach ne pense apparemment ici non à de la nudité comme signe de débauche, mais à de la nudité comme signe d’humiliation.
Et nous le déduisons encore une fois d’une sorte d’élucubration calembourguesque : Vashti aurait dû être nue, du fait qu’il est marqué en Esther 1, 12 : «
וחמתו בערה בו » (sa colère brûla en lui....et il ne faut pas lire « brûla » mais rapporter le mot « baara » non à la racine b.a.r. (Brûler), ni à la racine a.r.r. comme dans ce verset des psaumes ( 73,20) בעיר צלמם יבזה où contrairement à ce que le lecteur pourrait comprendre il ne faut pas lire que le créateur, « à son éveil, humilie les idôles », mais à la racine a.r.h. et comprendre que le mot « baïr » renvoie à « eriah » qui veut dire « nue ».

Et il est possible que toute ces acrobaties sont là pour mettre en lumière ce que devrait comprendre le lecteur aux prises avec la meguilat Esther, c’est qu’elle ne nous conte pas une intrigue de cour provinciale, de laquelle surgit Esther nommée reine à la manière du personnage qui surgit du mileu du gâteau à la crème, mais qu’elle décrit un des details du rêve de Nabuchodonosor explicité par Daniel : le détail de l’anéantissement de l’empire babylonien, du fait de ses méfaits à l’égard du Créateur et à l’ordre du monde, et au profit d’Israël.

On est invité à comprendre que Vashti est condamnée « le septième jour » (et le midrach nous précise de ne pas croire qu’il est ici question du septième jour du festin, mais bien du septième jour, c.a.d. le shabbat) en tant que petite fille de Nabuchodonosor (et donc dernière survivante de la lignée royale), et dans sa nudité, du fait des mauvais traitements qu’elle a faits subir à l’humanité à travers ses servantes filles d’Israël à qui elle a imposé de travailler nues le shabbat.

Et ces acrobaties devraient pouvoir nous conduire à deux conclusions. La première étant que les rabanims du midrach ont une idée derrière la tête et qu’ils ne reculent devant aucun moyen pour la faire apparaître, la deuxième étant que le thème de Pourim traitant principalement de la dissimulation des desseins divins eschatologiques sous de paisibles décors, le travail (parfois ardu...tant les voies du Seigneur sont impénétrables) de l’éxégète est de faire apparaître cette face cachée au lecteur.


Si on y réfléchit, ce n'est pas une technique fondamentalement différente de la psychanalyse façon Lacan, ou d'une approche Derridéenne et déconstructionniste du texte. D'aucuns voient dans ces méthodes des élucubrations de l'esprit - et logent toute la psychanalyse à la même enseigne - , tandis que d'autres ont le sentiment que ce n'est que par ce moyen que l'on descend dans les profondeurs du texte. 

Lévinas qui n'était ni psychanalyste ni lacanien, mais bien Chouchanien, réfléchissait de cette manière sur les éxégèses même les plus acrobatiques, se refusant formellement à les voir comme des exagérations. Il allait même plus loin, exprimant qu'une fois qu'on a ainsi "sollicité" le texte, on n'a pas atteint la vérité vraie, on a juste approfondi, on s'est donné des clefs d'approfondissement supplémentaire.

Et nous avec nos petits moyens, ne faisons pas autre chose..,